Dans sa catéchèse du mercredi 28 juin, le pape Benoît XVI a évoqué longuement la figure de saint Jacques dit « le mineur », considéré par la tradition chrétienne comme parent de Jésus, premier évêque de Jérusalem et auteur de l’épître conservée sous son nom par le canon du Nouveau Testament.
Un passage de cette catéchèse a retenu particulièrement notre attention. Nous le citons ici dans la traduction (légèrement retouchée) proposée par l’agence Zenit :
« Les judéo-chrétiens le [Jacques] considèrent comme leur principal point de référence » [...] « L’acte le plus important qu’il accomplit fut son intervention dans la question du rapport difficile entre les chrétiens d’origine juive et ceux d’origine païenne : il contribua avec Pierre à surmonter, ou mieux, à intégrer, la dimension juive originelle du christianisme avec l’exigence de ne pas imposer aux païens convertis l’obligation de se soumettre à toutes les règles de la loi de Moïse. Le livre des Actes [des Apôtres] nous a transmis la solution de compromis, proposée précisément par Jacques et acceptée par tous les Apôtres présents, selon laquelle aux païens qui auraient cru en Jésus Christ on ne devait demander que de s’abstenir de la coutume idolâtre de manger la chair des animaux offerts en sacrifice aux dieux, et de l’ ‘impudicité’, terme qui faisait probablement allusion aux unions matrimoniales non permises. En pratique, il s’agissait de ne respecter que quelques interdictions considérées plutôt importantes par la loi mosaïque ».
« De cette façon, on obtint deux résultats significatifs et complémentaires, tous deux encore valables actuellement ; d’une part, l’on reconnut la relation indissoluble qui relie le christianisme à la religion juive comme à sa matrice éternellement vivante et valable ; de l’autre, on permit aux chrétiens d’origine païenne de conserver leur identité sociologique, qu’ils auraient perdue s’ils avaient été obligés d’observer ce qu’on appelle les ‘préceptes cérémoniaux’ mosaïques : désormais ceux-ci ne devaient plus être considérés comme obligatoires pour les païens convertis. En substance, on marquait le début d’une pratique d’estime et de respect réciproque, qui, malgré de malheureuses incompréhensions survenues par la suite, cherchait par sa nature à sauvegarder ce qui était caractéristique de chacune des deux parties ».
L’affirmation de « la relation indissoluble qui relie le christianisme à la religion juive comme à sa matrice éternellement vivante » s’inscrit dans la continuité des déclarations officielles de l’Église depuis quarante ans. Elle doit être versée au dossier désormais épais des affirmations théologiques sur la relation de l’Église au peuple juif. La suite du passage est plus originale et mérite qu’on s’y arrête plus longuement. Le pape y affirme le droit, pour chacune des « deux parties » de l’Église - l’une d’origine juive et l’autre provenant des nations païennes - de conserver son identité. On touche là ce qui fait l’objet du plus vieux débat qui ait eu lieu dans l’Église, et auquel le passage ci-dessus fait allusion. La question était de savoir s’il fallait imposer aux païens (on prend ici ce terme au sens de non juifs) venus se joindre à la nouvelle communauté de recevoir la circoncision et de se soumettre aux observances mosaïques, du moins celles qui ne comportaient pas de conséquences « morales » ; le pape emploie ici l’expression traditionnelle de « préceptes cérémoniaux » : il s’agit des lois, notamment alimentaires, désignées communément par le terme hébreu de halakha. L’assemblée des Apôtres répondit à cette question par la négative : les païens n’étaient pas soumis à la circoncision et à l’observance des préceptes qui en serait résultée. En revanche, rien n’était dit au sujet des disciples d’origine juive, et rien, dans les Actes des Apôtres, ne donne à penser qu’on leur aurait interdit de continuer à observer ces préceptes. L’on sait que beaucoup d’entre eux, effectivement, continuèrent à pratiquer ces observances. Au début du Ve siècle, saint Augustin ne voit aucun inconvénient à ce qu’un juif devenu chrétien continue à observer les prescriptions de la loi mosaïque, au grand scandale de saint Jérôme, qui tenait la position contraire. Le débat est donc resté longtemps ouvert, et il ne semble pas qu’il ait jamais été clos, au moins en théorie.
Le passage de Benoît XVI que l’on vient de lire soulève indirectement cette question. Il l’aborde par le biais du droit des chrétiens d’origine païenne à conserver leur identité culturelle. Il n’affirme donc pas explicitement la liberté des chrétiens d’origine juive à exprimer la leur, mais cette conclusion semble être dans la logique du propos. Il y a cinquante ans, on n’aurait pas jugé utile de parler du droit des chrétiens d’origine « païenne » à conserver leur identité culturelle dans l’Église face à sa composante juive, alors que tous les chrétiens ou presque d’étaient d’origine païenne et que ceux qui étaient d’origine juive devaient abandonner la leur. Aujourd’hui, le pape parle de « judéo-chrétiens » qui « considèrent » saint Jacques « comme leur principal point de référence ». Il parle encore d’« estime et de respect réciproque », de la nécessité de « sauvegarder ce qui était caractéristique de chacune des deux parties », et affirme que les décisions du concile de Jérusalem sont « encore valables actuellement » ; formules qui sont de nature, assurément, à faire rebondir un vieux débat, peut-être moins théorique aujourd’hui qu‘il ne pouvait l’être il y a un demi-siècle.