Comme dans tous les pays du monde, les noms des voies publiques israéliennes honorent la mémoire de personnalités civiles, artistiques, littéraires, scientifiques, militaires, qui ont marqué d’une manière ou d’une autre la vie du pays. Rien d’étonnant, par conséquent, à ce qu’on trouve en Israël des rues rappelant les fondateurs de l’État, les pères du sionisme moderne ou les artisans de la résurrection de la langue hébraïque : Herzl, Ben Gourion, Weizmann, Ben Yehuda, etc. Madame Renée Neher a écrit un petit livre passionnant intitulé Une rue, un nom, la mémoire d’Israël (Jérusalem, Erez, 1997), composé de notices historiques sur les personnalités dont les principales artères des villes israéliennes portent les noms. Le touriste, l’Israélien de fraîche date ou l’usager habituel de l’autobus ne sait pas toujours qui étaient Arlozorov, Tchernichowsky ou Ahad Ha`am, ni pourquoi la voirie perpétue leur mémoire.
Le plus inattendu, pour le nouvel arrivant, est de lire sur les plaques des noms plus ou moins familiers que l’on est habitué à rencontrer dans de tout autres contextes.
De Rébecca et Rachel à Zorobabel, en passant par Josué, Jonas et Cyrus, ce sont d’abord les grandes figures bibliques. Il n’y a pas à Jérusalem de rue Abraham, mais la plupart des fils de Jacob ont droit à leur plaque, les pères des tribus étant groupés à proximité de la route de Bethléem.

- rue Hillel
À quelques centaines de mètres de là, ce sont les sages de l’époque de la Mishna : Yohanan ben Zaccaï, Shimon ben Gamliel, Shimon bar Yohaï, Éliézer le Grand... Les deux inséparables que sont Hillel et Shammaï ont donné leurs noms à deux rues parallèles situées dans le centre. En revanche, les rues portant les noms des rois d’Israël et de Juda ne sont pas groupées dans un quartier particulier : si les rues David et Salomon traversent la partie centrale de la ville, celle du roi Ezéchias occupe une position plus excentrique. À l’inverse, il y a aussi, si l’on ose dire, des « regroupements familiaux » : la rue de la reine Salomé Alexandra (Shlomtsion ha-malka) se trouve entre celle qui porte le nom de son époux Alexandre Jannée et celle qui est dédiée à son frère Shimon ben Shétah, l’un des artisans de la réconciliation entre le parti pharisien et la monarchie asmonéenne au premier siècle avant notre ère.

- rue des tribus d’Israël
Élisée, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Amos et la plupart des prophètes ont chacun sa rue, ce qui n’empêche pas qu’il y ait aussi une rue des Prophètes, de même qu’il y a une rue des Tribus d’Israël. Les grands noms du judaïsme médiéval (Rachi, Ibn Ezra, Maïmonide, Abravanel et d’autres) peuvent eux aussi figurer dans des adresses postales.
Le privilège de donner son nom à une rue est évidemment fonction du souvenir qu’on a laissé dans l’histoire : si le roi Hérode-Agrippa 1er, qui jouit de la faveur de la tradition malgré la brièveté de son règne (les années 41-44 de notre ère), est immortalisé par une des voies les plus animées de Jérusalem, à proximité du marché du Mahané-Yehuda, c’est en vain qu’on chercherait dans les index des plans de la ville les noms d’Hérode le Grand, d’Archélaüs ou d’Antipas.
D’autres voies sont désignées en référence à des épisodes bibliques : la rue de Suse, près de la poste centrale de Jérusalem, rappelle l’histoire d’Esther et de Mardochée, et la rue Méa-Shearim, qui dessert le quartier du même nom, ne signifie pas « les cent portes », comme on le dit parfois à tort, mais le centuple, en référence à Genèse 26,12 : « Isaac fit des semailles dans ce pays et moissonna au centuple (méa shearim) cette année-là. ».
Il arrive aussi que des rues soient désignées par des appellations bibliques, mais en référence à des événements contemporains : la rue des Ailes d’Aigles (kan’fei nesharim) est ainsi nommée à partir du verset 19,4 de l’Exode (« Je vous ai portés sur des ailes d’aigles »), mais elle veut rappeler l’opération, désignée alors par la même formule, du transfert des Juifs du Yémen dans le jeune État d’Israël en 1949-1950.
D’autres rues reprennent purement et simplement des noms désignant dans l’Écriture des lieux qui se trouvent aujourd’hui englobés dans la ville moderne, telle la rue Emeq-Refaïm, la « Vallée des Rephaïtes », dont il est déjà question en Josué 15,8.
Ces appellations, cela va sans dire, ne sont classées selon aucune chronologie : la rue Agrippa débouche dans celle du roi George V, et la rue Yéhuda, du nom du quatrième des fils de Jacob, rejoint celle du Général Pierre Kœnig - un des très rares français non juifs a être ainsi honorés à Jérusalem.
Arpenter les rues de la ville, c’est parcourir plusieurs millénaires d’histoire, pourvu qu’on prenne la peine de lire les plaques.