Dimanche, téléphone d’un ami rescapé d’Auschwitz et de sa femme rescapée de Belsen Bergen. « Mercredi nous vous invitons dans un restaurant près de chez nous. » « D’accord ! » Je regarde le calendrier. Mercredi, mais c’est le 27 janvier, le jour de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz… un jour où le monde entier va se souvenir.
C’est ce jour là, précisément, qu’ils veulent nous inviter. Je sais qu’ils ont choisi cette date, « davka », comme on dit en hébreu, « exprès ». Beaucoup, ce jour là, vont regarder des photos d’horreur, vont retourner dans cet enfer sans nom. Et eux, qui l’ont vécu dans leur chair, nous invitent ce jour là au restaurant.
Ils sont déjà « plus loin ». Ils sont déjà dans cette « sortie », dans cet « au-delà » qu’eux seuls ont le droit de vivre puisqu’ils y étaient.
Avec eux nous avons partagé ce repas tout simple, ensemble, en face les uns des autres, à la même table, nous tenant dans cet « au-delà ».
On a parlé du quotidien, de la vie. De son fils qui va venir ce shabbat d’Oxford où il est actuellement professeur après une carrière universitaire à Jérusalem. De ses petits-fils jumeaux qui sont à l’armée, des problèmes de santé, des vaccins. Mais aussi de leur appartement très agréable dans un nouvel immeuble luxueux. « C’est une maison de fantômes, nous ne connaissons même pas nos voisins. Quand par hasard on se rencontre, c’est un shalom, shalom rapide ». Il a évoqué sa dernière conférence dimanche dernier, en espagnol, à un groupe de Brésilien visitant Yad Vashem et les autres ces prochaines semaines. Le reste a passé par le silence, ce moyen de communication où la parole reste timidement derrière la porte.
En nous quittant je lui dis : « On se rappellera toujours de ce 27 janvier 2010 vécu ensemble. » Il me répond en souriant : « Mais il y aura encore le 27 janvier 2011 ».
Il a 97 ans.