Tous les chrétiens, du moins ceux qui sont dotés d’un minimum de culture religieuse, connaissent les paroles que Jésus adresse à l’apôtre Simon bar Yona avant de changer son nom en celui de Pierre : « Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » (Mt 16,19). Cette idée qu’une décision prise sur la terre puisse entraîner des conséquences dans les cieux est connue aussi de la tradition juive. Le parallèle vaut qu’on s’y arrête.
Le premier jour du mois de tishri, qui est aussi le premier jour de l’année juive depuis le retour de l’exil, est le début d’une période de pénitence de dix jours, les « jours redoutables », période qui se conclut le dix du mois, le jour de Kippour. À la fin de cette période, le sort de chacun est scellé pour l’année qui commence.
Le mois commence avec la nouvelle lune. Cependant, il revenait au sanhédrin, lorsqu’il existait, d’en proclamer solennellement l’ouverture, la néoménie, et il ne le faisait qu’après avoir entendu des témoins oculaires attester que le mince croissant s’était bien rendu visible dans le ciel. Quiconque avait vu la nouvelle lune avait le devoir de venir en témoigner. La mishna nous donne à ce sujet des précisions pittoresques. Les témoins étaient autorisés, le cas échéant, à franchir de longues distances le jour du sabbat, et même à se munir de bâtons pour se défendre des bêtes et des brigands. Comme ceux qui habitaient loin de Jérusalem pouvaient être dissuadés d’entreprendre le voyage à l’idée que leur déposition serait inutile, pusqu’ils auraient été devancés par ceux qui habitaient sur place, on organisait à Jérusalem un grand banquet pour les encourager à venir. Cependant, on les interrogeait d’une manière plus sommaire que ceux qui avaient déposé les premiers.
« Sonnez du cor au mois nouveau », dit le psaume 81. Au début de tishri, la sonnerie de la corne, le shofar, est bien plus qu’une indication de calendrier. Elle marque le début de la période pendant laquelle Dieu va juger le monde, jugement qui sera scellé dix jours plus tard. Or, le nouvel an liturgique ne coïncide pas forcément avec les indications astronomiques. Le ciel a pu être couvert et la lune demeurer invisible. Le jugement du monde ne commencera pas avant que le sanhédrin n’ait sanctifié la néoménie. Le jugement divin est donc, d’une certaine manière, suspendu à une décision humaine. Le psaume poursuit : « C’est une loi pour Israël, un jugement pour le Dieu de Jacob. » La mishna commente ainsi l’enchaînement des deux parties de ce verset : « Le tribunal d’en-haut ne s’apprête à juger que si le tribunal d’en-bas a déjà procédé à la consécration de la néoménie. » Parce que c’est une loi pour Israël, c’est un jugement pour le Dieu de Jacob. La décision d’en-bas précède celle d’en-haut. Le tribunal d’en-haut, Dieu et la cour céleste, ne peut siéger tant que le tribunal d’en-bas, le sanhédrin, n’a déclaré la séance ouverte.
Pour en revenir à notre point de départ, signalons que c’est le jour de Kippour, selon certains exégètes, que Jésus dit à Simon : « Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » La coïncidence n’est peut-être pas fortuite...
Lorsque Benoît XVI s’est rendu à la synagogue de Cologne, la communauté juive lui a fait présent d’un shofar. Le successeur de Simon bar Yona, surnommé Pierre, tenant en mains le shofar : une conjonction de symboles probablement involontaire, et dont bien peu sans doute, que ce soit du côté juif ou du côté chrétien, ont perçu les harmoniques.