En traversant le Néguev votre surprise sera grande quand, au détour d’une route ou d’une piste poussiéreuse, vous découvrirez des ruines en plein désert. Certains de ces vestiges sont les restes des
Les sites d’Avdat, de Shivta et de Mamshit, mis au jour depuis fort longtemps, appartiennent à l’association israélienne des « Réserves naturelles et des Parcs nationaux » et, depuis 2005, certains de ces sites nabatéens font partie du Patrimoine mondial de l’humanité. On est émerveillé en visitant ces anciennes cités sorties du désert il y a plus de 2000 ans ! Ce qui fascine le plus c’est l’ingéniosité de ses habitants concernant la préservation de l’eau - denrée si rare dans le Néguev - dont les précipitations annuelles ne dépassent pas les 200 mm, (soit quelques jours de pluie dans les bonnes années).
Qui est à l’origine de ces cités en plein cœur du Néguev ? Les fouilles archéologiques ont révélé plusieurs périodes d’habitation, allant du IIe siècle av. J.-C. jusqu’à la venue des Arabes au VIIe siècle.
Origines
Édom (Séïr), contrée occupée par les descendants d’Ésaü (Gn 32.3 ; Nb 24.18), s’étendait du sud de Moab (Jordanie), du torrent de Zéred au golfe d’Akaba. « Ésaü c’est Édom » (Gn 36. 19). Cette région comprenait les monts de Séïr (s’élevant jusqu’à 1100 m) et la vallée de l’Arava. Les montagnes sont composées de calcaire, de granit rose et de grès rouge de Nubie. Ce pays, bien que désertique, comprenait des champs, des vignes et des puits ainsi qu’une ancienne route qui le traversait du sud au nord, la fameuse ancienne voie Royale (Nb 20. 17-19).
La capitale d’Édom, à l’époque des royaumes de Juda et d’Israël, était Séla (Rocher), située à environ 90 km au sud de la mer Morte. Ses habitants se retranchaient dans le creux des rochers. De nombreux conflits opposèrent les Édomites aux royaumes de Juda et d’Israël. Amatsia, roi de Juda, battit les Édomites dans la vallée de Sel et occupa Séla (2 R 14.7).
Á la prise du royaume de Juda par Nabuchodonosor (586 av. J.-C.) et suite à la déportation de la plus grande partie du peuple vers Babylone, les Édomites immigrèrent et s’emparèrent de la Judée où ils s’établirent jusqu’à Hébron. Ce peuple appelé Iduméen par les Grecs et les Romains, fut combattu par Judas Maccabée et complètement vaincu par l’Asmonéen Jean Hyrcan (vers 126 av. J.-C.). Il leur imposa même la circoncision et l’observance du judaïsme. C’est de ce peuple qu’est né Antipater, riche propriétaire terrien, nommé par César procurateur de Judée (47 av. J.-C.) et de qui est issu Hérode le Grand (73-4 av. J.-C.). La mère de ce dernier, Cypros, était une princesse arabe, apparemment nabatéenne, de la famille de Malichos I, roi des Nabatéens.
L’origine de ce peuple est relativement obscure. Le territoire d’Édom, suite au déplacement des Édomites vers le nord du Néguev et le sud de la Judée, sera peu à peu habité par un peuple, ou différentes tribus arabes, qui vont former un royaume dont les limites, à son apogée (Ier siècle av. J.-C.), vont s’étendre de la Méditerranée à l’ouest, aux déserts d’Arabie à l’est, à Damas au nord et jusqu’à la péninsule du Sinaï et la mer Rouge au sud.
D’origine nomade, pratiquant l’élevage de chèvres et de moutons, ils vont lentement contrôler les voies de communications d’Arabie et du Néguev et se sédentariser, passant maîtres dans l’agriculture en zone aride par l’élaboration de systèmes d’irrigation et de rétention des eaux de pluie. Par une sorte d’infiltration pacifique ils posséderont Édom dès le IIIe s. av. JC.
Grâce à quelques sources historiques bibliques, assyriennes, grecques et romaines, ainsi qu’aux inscriptions nabatéennes (en nabatéen, grec ou arabe) et aux fouilles archéologiques commencées il y a plus d’un siècle, une grande partie de l’histoire de ce peuple a pu être reconstituée. N’ayant laissé aucun texte ou littérature sur leur histoire et vu que les sites excavés n’ont révélé (jusqu’à présent) aucune archive royale, c’est à l’aide des sources historiques, des inscriptions (Sinaï, Néguev, Pétra…) et des pièces de monnaie que les historiens et les archéologues purent tracer une histoire assez cohérente des Nabatéens.
La Bible mentionne plusieurs fois les Arabes ou peuples d’Arabie. Les richesses du roi Salomon s’accrurent grâce aux marchands et caravanes qui venaient d’Arabie : « … Outre ce qui provenait des prospecteurs et des marchands qui en apportaient, ainsi que de tous les rois d’Arabie et des gouverneurs du pays, qui apportaient de l’or et de l’argent à Salomon » (2 Ch 9. 14). Quand la reine de Saba (du Yémen ou d’Arabie) monta à Jérusalem pour rencontrer Salomon, sa suite comprenait des chameaux portant des aromates, des pierres précieuses et de l’or. Ces peuples arabes mentionnés plusieurs fois dans les livres bibliques (Rois, Chroniques et Prophètes) sont-ils les ancêtres des Nabatéens ?
Leur ancêtre éponyme serait-il Nebayoth, fils premier-né d’Ismaël ? (Gn 25. 13 ; 1 Ch 1. 29) Le prophète Isaïe mentionne la multitude des troupeaux de Nebayoth et de Qédar, deux fils d Ismaël (Is 60. 7).
Le nom Nabatu se réfère aux Araméens qui paient un tribut à Téglath-Phalasar III (745–727 av. notre ère). Sargon II (705-722) s’empare d’un butin des rois d’Arabie. L’Assyrien Assourbanipal (668-633) lutte contre les « Nabaiateans (nbyt) » d’Arabie qui lui versent un tribut. La racine sémitique « nbt » (surgir, apparaître) aurait donné le mot « nbtw » (nabatu). Ce nom Nabatu, désignant d’abord les Araméens, fut utilisé ensuite pour les tribus arabes nomades.
Hérodote, historien grec (Ve s. av. J.-C.) raconte que les Perses, avec l’aide d’un roi des Arabes, ont conquis l’Égypte (Hérodote, Histoires, 3. 9, 88). Ce roi était-il un Nabatéen ?
Quand Néhémie, nommé gouverneur de Judée par le roi perse Artaxerxés, entreprend la reconstruction des murailles de Jérusalem, il doit faire face à l’opposition et au mépris de Sanballat, de Tobiya et de Guéchem l’Arabe (Ne 2. 19 ; 6. 1). Ce Guéchem avait-il des liens avec les tribus arabes qui s’implantèrent dans le territoire d’Édom ? Toutes ces questions sont débattues par les historiens !
Histoire d’un peuple du désert
Le Macédonien Alexandre le Grand (336-323 av. J.-C), par ses conquêtes fulgurantes en Orient, se rend maître du Proche-Orient, de la Perse et de l’Égypte. Á sa mort son empire est divisé entre ses généraux. Antigone le Borgne (général d’Alexandre) envoie Athenaeus attaquer Pétra en 312. Il s’ensuivit le massacre des femmes, des enfants et des vieillards pendant que les hommes étaient au marché. Les Nabatéens se vengèrent en massacrant à leur tour les soldats d’Antigone. Une paix fut négociée en échange d’un fort tribut payé par les Nabatéens. L’historien grec, Diodore de Sicile (Ier s. av. J.-C.) mentionne qu’à Pétra il y a « une roche extraordinairement forte, ayant une seule montée (colline d’Umm al-Biyârah) ». Là vit, au IVe s. av. J.-C., un peuple encore nomade qui abhorre l’agriculture, n’a pas d’habitations fixes et ne boit pas de vin. Peuple qui sait trouver de l’eau dans le désert et, grâce à des techniques élaborées, la stockent dans des citernes bien cachées. Ils vivent du commerce de l’asphalte de la mer Morte et du contrôle des caravanes. (Diodore, Bibliothèque Historique)
Après Alexandre, le Proche-Orient est divisé entre les Ptolémées d’Égypte et les Séleucides de Syrie. Des rivalités territoriales entre les Ptolémées, les Séleucides, les Judéens et les Nabatéens vont secouer tout le pays. Cependant toute la région s’hellénise et, dans les nouvelles villes (polis), l’art, la culture et la religion grecs s’épanouissent. La Judée n’est pas exempte de cette influence païenne.
Peu à peu le royaume des Nabatéens (la Nabatène) se consolide (IIIe–IIe s. av. J.-C.) s’étendant vers la Syrie au nord, jusqu’à Bosra. La première mention des Nabatéens dans les écrits juifs (Apocryphes) concerne Arétas Ier (170-168 av. J.-C.), roi des Arabes. Il serait le premier souverain nabatéen connu. Son nom, de forme grecque mais d’origine nabatéenne, est écrit sur une inscription nabatéenne découverte à Halutza. C’est chez ce roi, qu’en 169, Jason, grand prêtre de Jérusalem, s’enfuit en vain : « … mais il ne s’empara pas du gouvernement (de Jérusalem), et, finalement, n’ayant retiré que de la honte de son entreprise, il s’en retourna comme fugitif en Ammanitide. En définitive, il trouva une fin misérable : accusé par Arétas, roi des Arabes… » (2 M 5. 7, 8). L’Ammanitide, territoire des Ammonites, avait pour capitale Rabbat-Ammon (aujourd’hui Amman). De ce texte on peut déduire que cette région était déjà aux mains des Nabatéens.
Une deuxième mention des Nabatéens vient encore des livres des Maccabées : « Judas Maccabée et son frère Jonathan franchirent le Jourdain et firent un chemin de trois jours dans le désert. Ils rencontrèrent les Nabatéens ; ceux-ci vinrent à leur rencontre pacifiquement… » (1 M 5. 24, 25 ; vers 168 av. J.-C.). Judas eut des démêlés avec des Arabes nomades, et finalement ils firent la paix (2 M 12. 10-12). Jonathan et Simon son frère entretinrent de bonnes relations avec les Nabatéens (1 M 9. 35). Les rois nabatéens furent, semble-t-il, alliés des Maccabées contre les Séleucides de Syrie. Puis ils devinrent rivaux des rois juifs asmonéens pour la possession des territoires à l’est du Jourdain.
Les historiens sont presque unanimes concernant les successeurs d’ Arétas I : Malichos Ier et Rabbel Ier dont on n’a pas d’informations suffisantes pour établir correctement l’histoire.
Le règne d’Arétas II (120-96) est marqué par des conflits avec les Asmonéens. Alexandre Jannée (grand prêtre et roi de Judée, 103-76) fait le siège de Gaza (en 97) qu’il prend au bout d’un an et massacre la population. Dans ce port les Nabatéens avaient des comptoirs ! Ensuite il entreprend la conquête de Moab et du Galaad mais un conflit l’oppose (en 93) à Arétas II.
Son fils Obodas Ier (96-85) vaincra l’armée de Jannée sur le Golan, près de Gadara, à l’est du lac de Galilée (en 90). Quelques années plus tard la Nabatène est envahie par le roi séleucide Antiochos XII. Celui-ci est repoussé et la Nabatène est sauve. Perdant la vie dans les combats, Obodas est enterré dans le Néguev, dans une ville qui portera son nom (aujourd’hui elle s’appelle Avdat). Le roi est déifié. Sur une colline de Pétra, un monument sacré est érigé : le Deir (Monastère), taillé dans le grès rose, accueillera les cérémonies et les banquets célébrés en l’honneur d’Obodas.
(La deuxième partie de l’article traitera des relations entre les Nabatéens et les Romains jusqu’à l’annexion de leur territoire - la Nabatène – par l’empereur Trajan en 106 apr. JC.