Est-il dangereux de vivre en Israël ? À vrai dire, la question nous est posée moins souvent qu’une autre beaucoup plus radicale : " Comment peut-on vivre là-bas, avec tout ce qu’on voit à la télévision ? " On peut répondre par une pirouette : Jérusalem est une ville moins dangereuse que New York ou Madrid. On pourrait même ajouter que la vie quotidienne y est bien plus détendue qu’à Paris, et que les quartiers populaires, avec leur petit commerce, leurs multiples synagogues et la vie de plein air que permet le climat pendant la plus grande partie de l’année, présentent un côté villageois et familier qu’ont perdu beaucoup de villes de France, même petites ou moyennes.
On pourrait aussi, à l’opposé, rappeler le mot historique prononcé par Haïm Weizmann, qui devait devenir le premier président de l’État d’Israël, lorsqu’il vint s’établir dans ce qui était encore la Palestine britannique. À quelqu’un qui lui disait : " Pour aller vivre là-bas, il faut être fou. ", Weizmann répondit : " Ce n’est pas indispensable, mais ça aide. "
Pour être franc, il n’est pas facile de répondre à la question avec neutralité. Dire qu’on ne court aucun risque serait contraire à la vérité. Du reste, l’affirmation serait démentie non seulement par les moyens d’information, mais aussi par les études médicales sur la fréquence des dépressions et des insomnies. Dire qu’on prend des risques chaque fois qu’on se hasarde en ville serait tout aussi excessif. En outre, ce serait participer à la ruine du pays en décourageant les visiteurs d’y venir, alors que la fin de la crise de l’économie israélienne - et de l’économie palestinienne - dépend directement d’une reprise du tourisme qui commence timidement à se faire sentir.
Est-il dangereux de vivre en Israël ? Qu’on veuille bien m’excuser de parler d’expérience, mais rien ne vaut un exemple concret. Pour me rendre à la maison où se réunit la communauté catholique de langue hébraïque, ce qui m’arrive plusieurs fois par semaine, je dois marcher pendant un quart d’heure. On pourrait considérer cet itinéraire comme un parcours des attentats : la rue Agrippas, et donc le quartier du marché populaire du Mahané Yéhuda, qui a été frappé un nombre de fois que je n’ai pas cherché à retenir. Après avoir tourné à gauche, je contourne le Binyan Klal, pour déboucher sur la rue de Jaffa à l’endroit précis où une bombe a explosé dans un autobus l’an dernier. Un peu plus bas, je traverse en diagonale le carrefour de la rue de Jaffa et de la rue King George devant le grand café Sbarro, qui a été frappé par deux attentats en quelques mois. À quelques mètres de là, un terroriste (pardon ! un activiste) a un jour ouvert le feu à la Kalachnikov sur les passants.
En bas de la rue du Rav Kook, où j’arrive à destination, une bombe à explosé il y a deux ans. En tout, des dizaines de morts et des centaines de blessés sur un kilomètre et demi. Quand je me rends en voiture à la maison des Lazaristes, je marque un stop près du " Momento ", qui a été totalement détruit par une bombe, et à cinquante mètres du lieu où un attentat particulièrement meurtrier a eu lieu il y a quelques mois.
Faut-il en conclure qu’on ne peut pas mettre le nez dehors sans risquer sa vie ? À ceux qui craignent pour notre sécurité physique, je dirai qu’en plus de vingt ans de présence à Jérusalem, je n’ai jamais été témoin d’un attentat. Il m’est arrivé deux fois (en 1979 et en 2001) d’entendre le bruit de l’explosion, et une fois (en 2000) de voir au loin la fumée. Sans chercher à minimiser le malheur qui a frappé les familles et le caractère monstrueux des moyens techniques mis en œuvre (je connais personnellement, comme tout le monde, des victimes ou proches de victimes), je sais aussi qu’on risque moins d’être atteint par une bombe, statistiquement, que d’être victime d’un accident de la route. Pour prendre une comparaison que je crois pertinente : j’ai parcouru des dizaines de milliers de kilomètres sur les routes de France et j’ai souvent vu des panneaux du style : " Ici, tant de morts et tant de blessés en telle année ", mais je n’ai jamais été témoin d’un accident. Pour être complet, je dois dire cependant que je ne me déplace que très rarement en autobus. Quand cela m’arrive, je l’avoue sans honte, je ne peux pas m’empêcher d’observer les autres passagers, et d’éprouver un certain soulagement quand certains d’entre eux descendent - et, à plus forte raison, quand je descends moi-même.
Quant aux pèlerins qui craindraient de faire le voyage, on peut leur dire sans hésiter qu’ils ne risquent pas plus aujourd’hui qu’il y a cinq ans, comme peuvent en témoigner ceux qui en ont fait l’expérience. Les lieux qu’ils visiteront (la Galilée, la vieille ville de Jérusalem, Bethléem, voire Jéricho) n’ont jamais été la cible d’attentats depuis la deuxième Intifada, et le terrorisme ne s’en prend pas aux touristes étrangers.
Est-il dangereux de vivre en Israël ? Oui, sans doute, mais beaucoup moins qu’on ne le pense communément. Est-il dangereux d’y venir en touriste ? Pas plus qu’ailleurs.