Vouloir expliquer le Nouveau Testament par un éventuel substrat hébreu est un exercice qui est souvent risqué, et les hypothèses dans ce domaine doivent être avancées avec beaucoup de prudence. Ce n’est pas donc sans hésitation que l’on aborde ici cette question en l’illustrant par un exemple, au risque d’enflammer l’imagination de quelques imprudents chercheurs de trésors philologiques. Il existe pourtant des cas où le recours à l’hébreu peut ouvrir des perspectives inattendues à la lecture du texte. C’est le cas, semble-t-il, pour un passage de l’Evangile de Luc, tiré du Cantique de Zacharie, le Benedictus :
Il a montré sa miséricorde envers nos pères
et s’est souvenu de son alliance sainte
du serment qu’il avait fait à Abraham notre père (Lc 1,72-73).
Retraduits en hébreu, les trois mots qui sont ici mis en évidence correspondent aux noms des trois personnages principaux de cet épisode : Jean, Zacharie et Elisabeth.
Jean, en hébreu Yo hanan, signifie : « Le Seigneur a fait miséricorde », et Zacharie (Zakhar Yah) veut dire : « le Seigneur s’est souvenu ». Enfin, Elisabeth correspond à l’hébreu Elishéva ; la première partie du nom (Eli) signifiant « Mon Dieu », tandis que la seconde peut s’expliquer par la racine shv‘, qui exprime l’idée de serment (que l’on retrouve par exemple, dans Béer-Shéva, qui peut être interprété comme “le puits du serment”). Les noms des trois personnages principaux du récit se trouvent donc en quelque sorte cachés dans ces deux versets.
On peut compléter cette remarque d’ordre linguistique en risquant un commentaire. Zacharie et Elisabeth, si leurs noms signifient respectivement le Seigneur se souvient et mon Dieu a juré, sont les symboles vivants de la fidélité de Dieu à sa parole. Puisque Dieu a fait serment, il se souviendra certainement de sa promesse. Le nouveau-né devra donc s’appeler Zacharie, comme son père (1,59), pour transmettre à la génération qui vient la mémoire de l’engagement divin, jusqu’à ce que cet engagement s’accomplisse.
Mais puisque Dieu s’est souvenu de sa promesse et que le temps de cet accomplissement est maintenant venu, l’enfant peut et doit s’appeler Jean, Yo-hanan, puisque c’est aujourd’hui que « le Seigneur fait grâce ».
Shéva‘
A propos du serment à Beer-Shéva, les commentaires disent « Beer-shéva, on peut traduire “puits du serment” ou “puits des sept” - » mais on ne nous dit pas tout à ce propos ; relisons Genèse 21, 28-33. Et résumons le texte à notre façon :
Abraham et Abimélèkh font un pacte reconnaissant que le puits est à Abraham. La chose se fait par un serment. Abraham amène sept agnelles (sept se dit en hébreu shéva‘ ) et il les donne à Abimélèkh, qui demande : « Pourquoi ces 7 agnelles ? » Et Abraham : « Parce que nous avons fait serment reconnaissant que ce puits est à moi. » Or le serment se dit shevou‘a - de cette même racine. S’il y a litige dans l’avenir, Abraham dira à son ami : « Combien je t’avais donné d’agnelles ? » Abimélèkh « Sept, si je ne me trompe. » Abraham « Bon, et cela ne te rappelle rien ? »
Les modernes appellent cela un moyen mnémotechnique.
Yohanan Elihaï