Sderot, un lieu associé immédiatement aux roquettes. Non que cela soit le seul lieu où, depuis huit années, des roquettes kassan venant de Gaza tombaient quotidiennement mais Sderot, la ville de Sderot, c’est un peu le symbole du Neguev occidental avec ses villes et villages, ses kibboutz et ses moshav. Il faut dire que Sderot n’est qu’à un kilomètre de la Bande de Gaza.
Mais en fait, Sderot, c’est quoi exactement ? On l’appelle ville de développement. Là encore, on ne sait pas trop ce que cela veut dire, et qui sont ces gens qui depuis 8 ans sont comme assiégés.
Un peu d’histoire
Dans les années 1949 à 1951, les Juifs du Moyen Orient (Irak) et d’Afrique du nord (Maroc, Algérie,Tunisie, Libye) immigrent en masse en Israël. Ils sont tout d’abord logés dans des camps de transit, ou dans d’anciens camps militaires britanniques, sous des tentes ou des baraquements improvisés situés souvent loin des centres urbains. A la fin de 1949, plus de 100 000 nouveaux immigrants vivaient dans ces camps, sans rien à faire, sans aucune possibilité de travailler et de s’intégrer au pays, à la charge de l’Agence Juive et du gouvernement.
En été 1950, un nouveau système d’absorption des immigrants fut mis en place sous la direction de Levi Eshkol : la création de ma’abarot , centres de transition, qui devaient encourager les immigrants à se prendre en charge, à devenir indépendants dès leur arrivée au pays. Ces ma’abarot étaient situées près d’une ville ou d’une localité, ou à proximité d’un chantier de travaux publics. A la fin de l’année 1952, 113 ma’abarot groupaient 250 000 personnes vivant encore sous des tentes ou dans des cabanes de planches ou de tôle ondulée. Le gouvernement et l’Agence Juive se chargeaient des services publics, aidés par des organismes internationaux comme l’Appel des Juifs Unifiés.
Après 40 mois d’immigration massive, dès le milieu de l’année 52, ce mouvement de retour au pays des pères diminua d’ampleur : entre 1952 et 1954 il n’y eut que 50 000 arrivées d’Afrique du nord. Certains de ces centres de transit allaient devenir des villages construits en dur ; d’autres seraient supprimés, une localité s’étant construite à côté.
Au bilan final, 78 000 logements furent construits comprenant 165 000 pièces, 345 nouveaux villages, kibboutzim, moshavim. La carte d’Israël se couvrait de noms nouveaux.
Une trentaine de ces nouvelles localités habitées par des gens du Moyen Orient et d’Afrique du nord en majorité, sont devenues des villes de développement, la première étant Beth Shemesh. Les autres se trouvent principalement en Galilée ( Beit Shean, Karmiel, Kyriat Shmona…) et dans le Neguev ( Arad, Dimona, Kiryat Gat, Mitzpe Ramon, Kiryat Malakhi, Ofakim, Sderot…). Malgré les subsides de l’Etat pour favoriser la création d’industries et la réduction des impôts, la majorité de ces villes sont pauvres, surtout celles du sud, et sont considérées parfois comme un Israël de seconde classe. 18 % de la population juive en Israël vit dans ces villes nouvelles fondées entre 1950 et 1968. Elles ont toutes joué un rôle important dans l’intégration des Juifs d’URSS dans les années 1990 et des Juifs d’Ethiopie.
Sderot
Sderot fut fondée en 1951 à côté du ma’abara Gevim-Dorot, en partie sur le terrain du village arabe de Nadj. La plupart de ses premiers habitants étaient Kurdes et Perses. Vivant tout d’abord sous tentes, ils construisent peu à peu des maisons en dur et, en 1954 elle est la ville de développement modèle pour le Néguev occidental. En 1958 elle devient un conseil local. Peu à peu sa population change : en 1961, 87% viennent du Maroc, et 11 % du Kurdistan. Dès 1990 elle absorbe un nombre important de Juifs d’Union Soviétique et d’Ethiopiens, ce qui double sa population. En 1996 elle acquiert le statut de ville. Dès 1997, des arabes palestiniens venant de Gaza ayant collaboré avec le Shabak, Sûreté Générale, sont logés à Sderot.

- Sderot 1959
En 2000, on compte environ 20 000 habitants dont 50% ont moins de 30 ans. Le salaire moyen est de 4 900 pour les hommes et 2 600 pour les femmes. Il y a 6 301 salariés et 367 travailleurs indépendants. 603 résidents reçoivent une allocation de chômage, et 3 183 une allocation supplémentaire. Une partie importante de la population est religieuse et traditionnelle, comme dans les autres villes de développement.
Culture
Dans cette population jeune, plusieurs orchestres sont créés, inspirés par la musique marocaine de leurs parents combinée avec des airs et des rythmes modernes. Les plus connus sont Teapacks et Sfatayim. Shlomo Bar, Kobi Oz et Smadar Levi , des musiciens israéliens très appréciés, sont de Sderot. Curieux de constater que cette petite ville a donné naissance à une proportion importante de chanteurs, de musiciens, de compositeurs et de poètes comme Erez Biton et Shimon Adaf. Un film documentaire sur la ville, « Un rocher dans la zone rouge » créé par Laura Bialis va bientôt sortir.
Education
En plus des écoles primaires et secondaires, gouvernementales et privées, deux collèges très appréciés dans le pays se sont installés dans cette ville :
1) Le collège académique de Sapir est un centre universitaire permettant à 8000 étudiants de se former dans des domaines très variés : scientifique, technique, communication, cinéma et TV, administration, industrie, travail social etc. Les élèves viennent de tout le pays. Ce collège comprend douze niveaux d’étude, depuis l’école élémentaire, les écoles secondaires, les études universitaires et la formation pour adultes. Des dortoirs sont construits pour les étudiants à Sderot et dans les kibboutz ou villages voisins. Ce centre Sapir permet également à des jeunes de la ville de recevoir une formation très poussée.
2) Une yeshiva Hesder permettant à 500 jeunes de combiner l’étude de la Tora avec le service militaire. Cette école talmudique comprend, comme la plupart des autres écoles, des pièces spécialement aménagées pour protéger les jeunes en cas d’attaque de roquettes. Contrairement à l’ensemble de la population de la ville qui a diminué ces dernières années, les étudiants de la yeshiva sont de plus en plus nombreux, augmentant chaque année de 15%. Sur les 550 élèves actuels, 80 servent à l’armée.
Projets sociaux
Plusieurs associations existent pour améliorer la vie des plus démunis. Citons en particulier Migvan (gamme des couleurs), un kibboutz urbain. Un petit groupe de jeunes, sortis des kibboutz traditionnels, en est à l’origine. Nomika Tsion , l’une des fondatrices, explique : « Nous ne voulions plus vivre dans un milieu privilégié et d’une certaine manière, riche, mais en ville. S’insérer dans la société, parmi les plus démunis, tout en gardant les principes fondateurs du kibboutz. » A six, ils décident de s’installer à Sderot, lieu où sont concentrés des problèmes sociaux, des disparités ethniques et des difficultés issues de la cohabitation entre religieux et laïques. C’est en 1987 que ce kibboutz urbain, Migvan est créé à Sderot. Ils sont actuellement 50 : 16 familles dont 9 mettent tout en commun. En 2000, ils déménagent dans un nouveau quartier où ils construisent des bâtiments clairs et spacieux. Une association, créée dans le cadre du kibboutz, emploie 80 personnes, a son propre jardin d’enfants et va créer une école permettant aux plus démunis d’avoir le même niveau d’étude que dans les écoles privées. Des cours de culture juive traditionnelle sont organisés pour les religieux et les laïques. Cette association a mis sur pied une entreprise de haute technologie où travaillent 12 personnes.
Sous les roquette kassan
La ville étant à un kilomètre de Beit Hanoun, ville du nord de la Bande de Gaza, dès la seconde Intifada en 2000 elle a été constamment sous les roquettes lancées par le Hamas et le Djihad islamique. Même si la majorité tombe en terrain vague, des centaines de maisons ont été atteintes. On compte des centaines de blessés, 13 morts et un traumatisme général sur tous les habitants de cette ville. Une moyenne de 3 à 4 roquettes par jour. Le gouvernement installe un système d’alarme « couleur rouge », donnant aux habitants 15 secondes pour aller se réfugier dans un abri. Pendant ces 8 années, 3000 habitants de la ville sont partis vivre ailleurs, la plupart des gens appartenant à la classe moyenne, ayant la possibilité de changer de domicile.
Pourtant, dans le milieu religieux sioniste, on pense autrement : 50 familles viennent s’installer à Sderot, sous les roquettes. Citons le cas de David Avikar, 23 ans, qui, après son service militaire, retourne à Sderot avec son épouse, et s’installe dans l’un des quartiers vidé récemment par le départ de 5 familles. « Revenant de la deuxième guerre du Liban en août 06, je me retrouvais ici sur le front. » Pour lui et d’autres Israéliens de cette même tendance, s’installer à Sderot correspond à une « mission » : aider et fortifier la population existante. « Si le Hamas veut détruire notre ville, nous, au contraire, nous voulons la construire selon l’idéal sioniste, selon la Tora. Et pourtant nous avons aussi nos heures de crainte et de découragement. »
Que faire ? Comment être solidaire ?
Les habitants de Sderot demandent au gouvernement de mieux les protéger en fortifiant les écoles, les maisons, en créant de nouveaux abris plus proches. Des crédits sont débloqués. Par exemple, le 27 février 2008, 327 millions de shekels. Des associations privées se mobilisent. Mais les habitants attendent une vraie solution au problème Gaza-Sderot. Les années passent, les roquettes s’intensifient, et pas de solution.
Cette situation difficile des localités du Neguev occidental ne laisse pas les Israéliens indifférents. Des douzaines d’initiatives privées ou publiques sont lancées pour signifier leur solidarité aux habitants de cette région, de Sderot en particulier. En voici quelques exemples.
a) El Al, la compagnie d’aviation nationale, va nommer ses deux premiers boeing 777 Sderot et Kiryat Shmona.
b) Tel Aviv. En mars 2008, la municipalité offre aux propriétaires de petites entreprises et aux commerçants de Sderot et des localités voisines la possibilité d’établir des stands dans la zone portuaire de la ville. Deux journées de marché sous le titre : »Ouvrez vos cœurs aux commerçants et aux artistes de Sderot. » 8 000 Telaviviens viennent acheter. Les commerçants rapportent chez eux les bénéfices de la vente sans rien avoir à verser à la municipalité.
c) Achats du vendredi à Sderot. 10 000 Israéliens venus de Tel Aviv, de Haïfa, de Jérusalem, de Raanana s’organisent, un certain vendredi, pour venir faire leurs emplettes pour le shabbat dans cette ville.
d) Les fêtes sont aussi l’occasion de visiter et de partager avec les habitants de la ville assiégée.
1) Hanouka. Le 14 décembre 2007, des étudiants venus de tout le pays se mobilisent. Entraînés par deux associations caritatives, Lev Ehad (un seul cœur) et Im Tirtzou ( si vous voulez ), ils vont se partager la tâche : nettoyer, peindre les abris, visiter les personnes en difficultés et aider en particulier ceux qui sont traumatisés par ces tirs de roquettes quotidiens. Ils collaborent avec les assistants sociaux de la ville qui, au centre Green House, reçoivent les plus blessés et créent pour eux un climat de confiance. Les étudiants étrangers venant des USA et du Canada travaillant à l’université Ben Gourion de Beersheva se mobilisent également.
2) Pourim 21 mars 2008. L’association Hayerouchalmim de Jérusalem, groupant des jeunes de 20 à 30 ans, se mobilise pour fêter Pourim à Sderot. Organiser pour les enfants de la ville les festivités : lecture de la meguila d’Esther, spectacles de clowns, musiques et jeux, et bien sûr, distribution des « manot », gâteries. Une centaine de jeunes de Jérusalem seront au rendez vous. La municipalité, le département de l’Education offrent des friandises, des plats préparés par les jardins d’enfants de Jérusalem ( 4000), en particulier par le jardin d’enfants de Ramat Eshkol. Le maire joint un message à chaque paquet.
3) Souccot. Pour l’une des fêtes de Souccot, les habitants du Neguev occidental organisèrent un « festival de cuisine » sous le thème : « se sentir à la maison ». Trente cuisiniers, la plupart des femmes, préparèrent des mets traditionnels de chacune de leurs ethnies : spécialités du Maroc, du Kurdistan, d’Ethiopie, des Indes, de Tunisie, de Perse et des Karaïtes. Ces femmes cuisinières ont entre 40 et 70 ans. Après avoir recherché les recettes de leur tradition, elles les enseignent aux autres. Le festival, animé par des artistes et des musiciens locaux, attire plus de 10 000 visiteurs.
Opération militaire
En fin décembre 2008, l’armée lança une opération de grande envergure dans la Bande de Gaza dans le but de faire cesser les tirs de roquette. Beaucoup d’armes et de lieux cachant des armes ont été détruits, des tunnels permettant le transport de matériel militaire. Il y eut beaucoup de morts. Pendant cette opération, les roquettes Grad ont atteint de nouvelles cibles, Ofakim, Netivot, Beersheva, Ashdod, Ashkelon.Ces villes étaient moins préparées que Sderot à ce genre d’attaque. Après l’opération militaire, des roquettes en moins grand nombre continuent à tomber dans la région.
Pour le moment, rien n’est vraiment résolu.