« Un chrétien ne peut être que pro-palestinien. » Entendue à la sortie d’une messe en
France, cette réflexion me paraît symptomatique d’un état d’esprit assez largement
répandu.
De soi, la formule n’a rien de choquant. Puisque le chrétien fait profession d’une charité
universelle et illimitée, il est forcément pro-palestinien, comme il est tout aussi
nécessairement pro-israélien, pro-chinois, pro-tchétchène et pro tout ce qu’on voudra.
Malheureusement, le ton et le contexte n’autorisaient pas une telle interprétation
universaliste. Dans la situation de conflit où se trouve plongé aujourd’hui le peuple
palestinien et dans la logique binaire qu’engendre ce conflit, un chrétien digne de ce nom,
selon mon interlocuteur, devait évidemment prendre le parti de la Palestine.
L’illusion de la cause pure
Même si on me l’a demandé avec insistance, ce n’est pas sans hésitation que j’aborde ici
un sujet qui exigerait d’être traité avec beaucoup de finesse et de subtilité, dans un
domaine où l’on ne peut écrire ou prononcer une phrase sans avoir l’impression de
manipuler des explosifs. Mais je me suis demandé pourquoi, dans le cas qui nous occupe,
le choix moral semblait s’imposer au chrétien avec une telle clarté. Pour donner tout de
suite la réponse avant de l’expliquer, je pense que la cause palestinienne apparaît à
beaucoup comme la cause pure.
Mais la question rebondit. S’il y a un choix moral fondamental qui s’impose à tout
chrétien et à tout homme de bonne volonté, c’est le choix entre le bien et le mal. Dans le
cas présent, comment la cause palestinienne en est-elle venue à s’identifier à ce bien
auquel on doit adhérer sans hésitation ni discussion ?
Une première réponse, qui ne fait que déplacer la question, est évidemment à chercher
dans la manière dont les moyens de communication rendent compte du conflit. Le
caractère unilatéral de l’information dans beaucoup d’organes de presse, pour ne pas dire
la plupart, est un thème qui pourra occuper pendant longtemps les historiens et les
sociologues en quête de sujets de recherche. Mais la question qui m’intéresse aujourd’hui
est de savoir pourquoi tant de chrétiens, abandonnant tout sens critique, oublient si vite la
parabole du bon grain et de l’ivraie, pour adhérer sans aucun recul à une présentation des
choses particulièrement simpliste. Autrement dit : quelles complicités ce simplisme
trouve-t-il dans la conscience de celui qui veut être « un bon chrétien » ? La réponse me
paraît claire : cette vision simplificatrice libère du devoir onéreux d’avoir à faire un choix
responsable, et permet de se donner d’emblée bonne conscience en sautant l’étape,
pourtant nécessaire, de l’enquête et de la réflexion. Le choix fondamental étant fait, celui
du soutien à la cause des victimes innocentes, c’est avec soulagement qu’on accueillera
ensuite tous les sophismes et arguties visant à justifier l’injustifiable, lorsqu’il est commis
par ceux qui sont, par définition, des innocents : le terrorisme est une horreur, certes,
mais, s’il y a des terroristes, à qui la faute ? La violence terroriste n’est-elle pas, en réalité,
la violence des oppresseurs, qui revient à ses auteurs comme un boomerang ? Et
d’ailleurs, a-t-on le droit de qualifier de « terroristes » ceux qui ne sont en réalité que des
activistes ou des militants, défenseurs des innocents jusqu’au sacrifice de leur propre vie ?
Dans cette logique, il n’y a pas de culpabilité palestinienne, et il n’y a pas d’innocence
israélienne. Dans le courrier des lecteurs d’un grand quotidien catholique, j’ai lu naguère
la question : « Peut-on parler d’Israéliens innocents ? » Devant un choix moral posé en
termes aussi clairs, il n’y a plus de problème de conscience.
Pourquoi la conscience chrétienne - ou plutôt : pourquoi la conscience catholique
française, pour ne parler que de ce que l’on connaît - est-elle si dépourvue de défenses
contre cette tentation simplificatrice et ce besoin de trouver la cause pure, d’une légitimité
indiscutable, celle que l’on peut soutenir sans réserves et avec la conscience en paix ?
Vouloir porter un diagnostic sur un tel sujet serait particulièrement présomptueux. Je me
limiterai ici à un constat et une réflexion.
Le constat : chez les catholiques français (et peut-être aussi chez d’autres, mais
contentons-nous de balayer devant notre porte), le bon cœur tient trop souvent lieu de
jugement. Phénomène dont on pourrait donner de multiples illustrations. Je n’en donnerai
qu’une, mais qui est particulièrement significative : en France, la figure qui arrive en tête
de tous les sondages de popularité est celle d’un homme, l’abbé Pierre, qui a sacrifié sa vie
à la cause des exclus, dans une abnégation qui force l’admiration, mais qui s’est aussi
fourvoyé dans le soutien aux thèses révisionnistes.
La réflexion : le but de la vie morale est-il de se donner bonne conscience ? Je ne voudrais
pas verser ici dans le genre homilétique, mais il me semblait avoir compris que
l’important n’était pas d’être irréprochable - ce que l’on veut être quand on cherche à
identifier la bonne cause, celle qui est au-dessus de tout soupçon, quitte à ne la soutenir
que verbalement - mais à se reconnaître pécheur pour accepter la justification qui vient
d’un Autre et consentir à se laisser renouveler progressivement par lui ? Il n’y a pas
d’innocents à l’état pur - sauf un, dira le chrétien, et dont l’Évangile nous dit qu’il a
renoncé à tout pouvoir de condamner.
Ajoutons que le choix symétrique ne vaut pas mieux s’il est guidé par les mêmes
motivations simplistes et s’il se contente de répéter : « Un chrétien ne peut être que proisraélien,
parce que Dieu a fait alliance avec Israël » ; et de tirer prétexte de l’élection
pour refuser de voir la misère des Palestiniens, ou pour en rejeter la responsabilité sur
leurs seuls dirigeants et en conclure qu’ils sont eux-mêmes la cause unique de leur propre
malheur. Certes, l’alliance n’a jamais été révoquée, comme Jean-Paul II l’a rappelé avec
force depuis plus de vingt ans, et le chrétien se trouve lié au peuple d’Israël, par son
baptême, d’une manière qui n’est symétrique d’aucune autre.
Mais l’alliance ne rend pas
automatiquement saint ni innocent.
Dieu n’a pas choisi la cause pure. Il a fait alliance avec un peuple de pécheurs (avec quels
innocents aurait-il donc pu faire alliance ?), et c’est justement cela qui peut nous sauver.
Là encore, on s’étonne de devoir rappeler des vérités aussi élémentaires après vingt
siècles de christianisme.
Le miroir palestinien
Faut-il mettre au compte de cette paresse intellectuelle, qui se prend pour de la générosité,
l’aveuglement de beaucoup devant un phénomène qui mériterait un examen attentif, et
que j’appellerai le mimétisme palestinien ? Ce serait sans doute excessif, parce que le
sujet appellerait une étude sérieuse, fondée sur une connaissance approfondie de la culture
arabe et islamique, domaine où l’amateurisme, pas plus qu’ailleurs, n’est permis. Je me
limiterai donc au constat, pour souligner que le discours officiel palestinien est de plus en
plus une sorte de reflet, comme dans un miroir, de ce que j’appellerai, pour faire bref, le
discours sioniste. Je n’en donnerai ici que les trois illustrations les plus évidentes, en
laissant aux spécialistes le soin de nous dire s’il y en a d’autres et d’approfondir la
question.
La première concerne l’histoire, ou plutôt la préhistoire. Dans un dossier de vingt-deux
pages distribué aux pèlerins à l’entrée de la basilique de la nativité à Bethléem, la nuit de
Noël 1996, dossier dont chaque élément portait l’estampille du ministère palestinien de
l’information, on pouvait lire, entre autres choses, que les habitants du pays en 4500 avant
notre ère étaient des arabes, et que la population de Jérusalem, lors de la prise de la ville
par David, comptait déjà des Palestiniens. Les Juifs prétendent être arrivés ici avec Josué
et non avec les premiers sionistes modernes ? Qu’à cela ne tienne, répond l’Autorité
palestinienne, nous sommes des Cananéens et nous étions ici 3000 ans avant Josué. Il y a
donc à la fois mimétisme, surenchère, et revendication d’une légitimité qui l’emporterait
sur les prétentions juives, par l’affirmation d’une antériorité historique entraînant une
priorité de droit.
La seconde illustration concerne ce que j’appellerai, d’une formule qui n’est pas de moi,
le « sionisme palestinien ». Comment ne pas voir dans la revendication d’un droit au
retour pour les descendants des réfugiés palestiniens une réplique au thème juif et israélien
du retour ?
Qui dit sionisme dit Sion. Aujourd’hui, la Palestine revendique Jérusalem comme sa
capitale. Que l’on puisse envisager une forme d’autonomie ou de souveraineté
palestinienne sur les quartiers de Jérusalem peuplés par des Arabes est une chose, mais
l’idéologie en est une autre. Or, force est de constater que, si la mosquée d’Al-Aqsa, selon
une formule désormais classique, est « le troisième lieu saint de l’Islam » (formule sur
laquelle les spécialistes auraient peut-être quelque chose à dire, comme sur toutes les
formules assez simples pour devenir facilement des slogans), la ville même de Jérusalem
n’a jamais joui d’une place privilégiée dans le monde musulman avant la naissance de
l’idéologie palestinienne. Pendant les douze siècles où Jérusalem s’est trouvée sous
domination musulmane, aucun pouvoir politique musulman, quel qu’il soit, n’a jamais fait
de Jérusalem une capitale ni même un chef-lieu. Qu’on me pardonne de rapporter un
souvenir personnel, mais, après mon arrivée ici il y a 23 ans, l’hiver, on pataugeait dans la
boue dans les ruelles de la vieille ville. C’est Israël qui a fait paver les rues, ce dont ne
s’était jamais soucié aucun régime musulman, pas même le régime jordanien d’avant
1967, et c’est Israël qui a fait dégager les remparts, comme le rappelle encore, au sud de
la porte de Jaffa, une butte de terre de plusieurs mètres de haut laissée là comme témoin.
Aux spécialistes de nous dire si cette triple appropriation (de l’histoire, du droit au retour
et de Sion) s’inscrit d’une manière authentique dans la tradition musulmane ou s’il s’agit
de la récupération palestinienne de thèmes juifs, faite dans le but de se doter de symboles
et d’une identité. Mais que la création de l’État d’Israël soit, pour les Palestiniens, la
nakba, la catastrophe, considérée comme la version palestinienne de la Choa - pour
évoquer rapidement un thème qui mériterait d’être traité pour lui-même - ne laisse guère
de doute sur la réponse, et cette réponse n’est évidemment pas innocente : le mimétisme,
on l’a vu, ne va pas sans la surenchère et donc la volonté de substitution. Et l’on ne peut
que s’affliger en voyant certains chrétiens, parmi ceux qui se définissent comme
« chrétiens de civilisation islamique[1] », amener à ce moulin l’eau de leur propres
arguments, en affirmant que, le peuple juif ayant été dispersé par la volonté divine il y a
deux millénaires et chassé de cette terre où il n’avait plus rien à faire, Dieu a permis la
naissance, sur cette même terre, d’« un peuple nouveau qui s’appelle le peuple
palestinien[2] ».
On ne manquera pas de me faire remarquer que ce discours n’est que l’adaptation
palestinienne d’une théologie aussi vieille que le christianisme : au peuple juif déchu a
succédé un nouveau peuple, le peuple chrétien, ou l’Église. Il faut donc rappeler que
l’Église Catholique, au siècle qui vient de s’achever, a procédé sur ce point à un profond
examen de conscience, sous l’impulsion d’hommes dont les plus éminents sont les papes
Jean XXIII et Jean-Paul II, pour affirmer que, s’il y a une élection chrétienne, ce ne peut
être qu’en communion avec Israël et non à sa place. Quarante ans après Vatican II,
soutenir l’une ou l’autre des versions palestiniennes de la théologie de la substitution
(l’islamique et la prétendument chrétienne) serait pour des chrétiens une désastreuse
régression.
À la Knesset ? Pourquoi pas ?
Certains se sont beaucoup émus de ce que le prix de l’Amitié judéo-chrétienne de France
ait été remis récemment dans les locaux de la Knesset. Sans m’attacher aux éléments de
désinformation qui ont été mêlés aux comptes-rendus de presse, ni aux amalgames
artificiels parfaitement injustifiés (révéler les dessous de cette affaire ne pourrait se faire
sans manquer gravement à la discrétion), je me limiterai à une affirmation que d’aucuns
trouveront paradoxale : contrairement à une vision superficielle des choses, la Knesset est
un lieu politiquement neutre.
La Knesset n’est pas le siège d’un parti politique ni l’expression d’une tendance
particulière. Elle n’est pas la résidence du premier ministre - lequel représente d’ailleurs
légitimement le pays qui l’a démocratiquement élu, quel que soit le jugement que l’on
puisse porter sur la politique qu’il mène. La Knesset (nom qui signifie « assemblée »,
c’est-à-dire le peuple dans sa totalité) représente le pays et sa population dans leur
diversité, au-delà de toutes les tendances et de tous les courants. C’est le lieu où l’on peut
entendre les critiques les plus virulentes contre la politique du gouvernement actuel, aussi
bien de la bouche de députés arabes, dont certains s’expriment en véritables militants de
l’O.L.P., que de la part des partis d’opposition. Ajoutons que l’actuel président de la
Knesset est un pacifiste de toujours, qui a participé à la fondation du mouvement de
protestation contre la guerre du Liban, et qui est aujourd’hui en contact régulier avec le
président du parlement palestinien (les journalistes avaient-ils lu leurs fiches ?). Recevoir
le prix à la Knesset et des mains d’Avraham Burg n’était pas plus marqué politiquement
que de recevoir n’importe quel autre prix à l’Assemblée Nationale française, au Sénat, ou
au parlement suisse, comme il arrive communément sans qu’on entende un tel tollé.
Le prix a été remis par un Juif, président d’une institution qui ne signifie rien d’autre que
le droit de l’État d’Israël à exister comme n’importe quel autre État. On aimerait être sûr
que tout le problème n’est pas là.