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Vous êtes dans : Accueil >> Un écho d’Israël > > Un écho d’Israël 4 : décembre 2002

Dossier du mois : de quelques problèmes mal posés

dimanche 15 décembre 2002, par Michel Remaud


« Un chrétien ne peut être que pro-palestinien. » Entendue à la sortie d’une messe en France, cette réflexion me paraît symptomatique d’un état d’esprit assez largement répandu.

De soi, la formule n’a rien de choquant. Puisque le chrétien fait profession d’une charité universelle et illimitée, il est forcément pro-palestinien, comme il est tout aussi nécessairement pro-israélien, pro-chinois, pro-tchétchène et pro tout ce qu’on voudra.

Malheureusement, le ton et le contexte n’autorisaient pas une telle interprétation universaliste. Dans la situation de conflit où se trouve plongé aujourd’hui le peuple palestinien et dans la logique binaire qu’engendre ce conflit, un chrétien digne de ce nom, selon mon interlocuteur, devait évidemment prendre le parti de la Palestine.

L’illusion de la cause pure

Même si on me l’a demandé avec insistance, ce n’est pas sans hésitation que j’aborde ici un sujet qui exigerait d’être traité avec beaucoup de finesse et de subtilité, dans un domaine où l’on ne peut écrire ou prononcer une phrase sans avoir l’impression de manipuler des explosifs. Mais je me suis demandé pourquoi, dans le cas qui nous occupe, le choix moral semblait s’imposer au chrétien avec une telle clarté. Pour donner tout de suite la réponse avant de l’expliquer, je pense que la cause palestinienne apparaît à beaucoup comme la cause pure.

Mais la question rebondit. S’il y a un choix moral fondamental qui s’impose à tout chrétien et à tout homme de bonne volonté, c’est le choix entre le bien et le mal. Dans le cas présent, comment la cause palestinienne en est-elle venue à s’identifier à ce bien auquel on doit adhérer sans hésitation ni discussion ? Une première réponse, qui ne fait que déplacer la question, est évidemment à chercher dans la manière dont les moyens de communication rendent compte du conflit. Le caractère unilatéral de l’information dans beaucoup d’organes de presse, pour ne pas dire la plupart, est un thème qui pourra occuper pendant longtemps les historiens et les sociologues en quête de sujets de recherche. Mais la question qui m’intéresse aujourd’hui est de savoir pourquoi tant de chrétiens, abandonnant tout sens critique, oublient si vite la parabole du bon grain et de l’ivraie, pour adhérer sans aucun recul à une présentation des choses particulièrement simpliste. Autrement dit : quelles complicités ce simplisme trouve-t-il dans la conscience de celui qui veut être « un bon chrétien » ? La réponse me paraît claire : cette vision simplificatrice libère du devoir onéreux d’avoir à faire un choix responsable, et permet de se donner d’emblée bonne conscience en sautant l’étape, pourtant nécessaire, de l’enquête et de la réflexion. Le choix fondamental étant fait, celui du soutien à la cause des victimes innocentes, c’est avec soulagement qu’on accueillera ensuite tous les sophismes et arguties visant à justifier l’injustifiable, lorsqu’il est commis par ceux qui sont, par définition, des innocents : le terrorisme est une horreur, certes, mais, s’il y a des terroristes, à qui la faute ? La violence terroriste n’est-elle pas, en réalité, la violence des oppresseurs, qui revient à ses auteurs comme un boomerang ? Et d’ailleurs, a-t-on le droit de qualifier de « terroristes » ceux qui ne sont en réalité que des activistes ou des militants, défenseurs des innocents jusqu’au sacrifice de leur propre vie ?

Dans cette logique, il n’y a pas de culpabilité palestinienne, et il n’y a pas d’innocence israélienne. Dans le courrier des lecteurs d’un grand quotidien catholique, j’ai lu naguère la question : « Peut-on parler d’Israéliens innocents ? » Devant un choix moral posé en termes aussi clairs, il n’y a plus de problème de conscience.

Pourquoi la conscience chrétienne - ou plutôt : pourquoi la conscience catholique française, pour ne parler que de ce que l’on connaît - est-elle si dépourvue de défenses contre cette tentation simplificatrice et ce besoin de trouver la cause pure, d’une légitimité indiscutable, celle que l’on peut soutenir sans réserves et avec la conscience en paix ?

Vouloir porter un diagnostic sur un tel sujet serait particulièrement présomptueux. Je me limiterai ici à un constat et une réflexion.

Le constat : chez les catholiques français (et peut-être aussi chez d’autres, mais contentons-nous de balayer devant notre porte), le bon cœur tient trop souvent lieu de jugement. Phénomène dont on pourrait donner de multiples illustrations. Je n’en donnerai qu’une, mais qui est particulièrement significative : en France, la figure qui arrive en tête de tous les sondages de popularité est celle d’un homme, l’abbé Pierre, qui a sacrifié sa vie à la cause des exclus, dans une abnégation qui force l’admiration, mais qui s’est aussi fourvoyé dans le soutien aux thèses révisionnistes.

La réflexion : le but de la vie morale est-il de se donner bonne conscience ? Je ne voudrais pas verser ici dans le genre homilétique, mais il me semblait avoir compris que l’important n’était pas d’être irréprochable - ce que l’on veut être quand on cherche à identifier la bonne cause, celle qui est au-dessus de tout soupçon, quitte à ne la soutenir que verbalement - mais à se reconnaître pécheur pour accepter la justification qui vient d’un Autre et consentir à se laisser renouveler progressivement par lui ? Il n’y a pas d’innocents à l’état pur - sauf un, dira le chrétien, et dont l’Évangile nous dit qu’il a renoncé à tout pouvoir de condamner.

Ajoutons que le choix symétrique ne vaut pas mieux s’il est guidé par les mêmes motivations simplistes et s’il se contente de répéter : « Un chrétien ne peut être que proisraélien, parce que Dieu a fait alliance avec Israël » ; et de tirer prétexte de l’élection pour refuser de voir la misère des Palestiniens, ou pour en rejeter la responsabilité sur leurs seuls dirigeants et en conclure qu’ils sont eux-mêmes la cause unique de leur propre malheur. Certes, l’alliance n’a jamais été révoquée, comme Jean-Paul II l’a rappelé avec force depuis plus de vingt ans, et le chrétien se trouve lié au peuple d’Israël, par son baptême, d’une manière qui n’est symétrique d’aucune autre.
Mais l’alliance ne rend pas automatiquement saint ni innocent.

Dieu n’a pas choisi la cause pure. Il a fait alliance avec un peuple de pécheurs (avec quels innocents aurait-il donc pu faire alliance ?), et c’est justement cela qui peut nous sauver. Là encore, on s’étonne de devoir rappeler des vérités aussi élémentaires après vingt siècles de christianisme.

Le miroir palestinien

Faut-il mettre au compte de cette paresse intellectuelle, qui se prend pour de la générosité, l’aveuglement de beaucoup devant un phénomène qui mériterait un examen attentif, et que j’appellerai le mimétisme palestinien ? Ce serait sans doute excessif, parce que le sujet appellerait une étude sérieuse, fondée sur une connaissance approfondie de la culture arabe et islamique, domaine où l’amateurisme, pas plus qu’ailleurs, n’est permis. Je me limiterai donc au constat, pour souligner que le discours officiel palestinien est de plus en plus une sorte de reflet, comme dans un miroir, de ce que j’appellerai, pour faire bref, le discours sioniste. Je n’en donnerai ici que les trois illustrations les plus évidentes, en laissant aux spécialistes le soin de nous dire s’il y en a d’autres et d’approfondir la question.

La première concerne l’histoire, ou plutôt la préhistoire. Dans un dossier de vingt-deux pages distribué aux pèlerins à l’entrée de la basilique de la nativité à Bethléem, la nuit de Noël 1996, dossier dont chaque élément portait l’estampille du ministère palestinien de l’information, on pouvait lire, entre autres choses, que les habitants du pays en 4500 avant notre ère étaient des arabes, et que la population de Jérusalem, lors de la prise de la ville par David, comptait déjà des Palestiniens. Les Juifs prétendent être arrivés ici avec Josué et non avec les premiers sionistes modernes ? Qu’à cela ne tienne, répond l’Autorité palestinienne, nous sommes des Cananéens et nous étions ici 3000 ans avant Josué. Il y a donc à la fois mimétisme, surenchère, et revendication d’une légitimité qui l’emporterait sur les prétentions juives, par l’affirmation d’une antériorité historique entraînant une priorité de droit.

La seconde illustration concerne ce que j’appellerai, d’une formule qui n’est pas de moi, le « sionisme palestinien ». Comment ne pas voir dans la revendication d’un droit au retour pour les descendants des réfugiés palestiniens une réplique au thème juif et israélien du retour ?

Qui dit sionisme dit Sion. Aujourd’hui, la Palestine revendique Jérusalem comme sa capitale. Que l’on puisse envisager une forme d’autonomie ou de souveraineté palestinienne sur les quartiers de Jérusalem peuplés par des Arabes est une chose, mais l’idéologie en est une autre. Or, force est de constater que, si la mosquée d’Al-Aqsa, selon une formule désormais classique, est « le troisième lieu saint de l’Islam » (formule sur laquelle les spécialistes auraient peut-être quelque chose à dire, comme sur toutes les formules assez simples pour devenir facilement des slogans), la ville même de Jérusalem n’a jamais joui d’une place privilégiée dans le monde musulman avant la naissance de l’idéologie palestinienne. Pendant les douze siècles où Jérusalem s’est trouvée sous domination musulmane, aucun pouvoir politique musulman, quel qu’il soit, n’a jamais fait de Jérusalem une capitale ni même un chef-lieu. Qu’on me pardonne de rapporter un souvenir personnel, mais, après mon arrivée ici il y a 23 ans, l’hiver, on pataugeait dans la boue dans les ruelles de la vieille ville. C’est Israël qui a fait paver les rues, ce dont ne s’était jamais soucié aucun régime musulman, pas même le régime jordanien d’avant 1967, et c’est Israël qui a fait dégager les remparts, comme le rappelle encore, au sud de la porte de Jaffa, une butte de terre de plusieurs mètres de haut laissée là comme témoin.

Aux spécialistes de nous dire si cette triple appropriation (de l’histoire, du droit au retour et de Sion) s’inscrit d’une manière authentique dans la tradition musulmane ou s’il s’agit de la récupération palestinienne de thèmes juifs, faite dans le but de se doter de symboles et d’une identité. Mais que la création de l’État d’Israël soit, pour les Palestiniens, la nakba, la catastrophe, considérée comme la version palestinienne de la Choa - pour évoquer rapidement un thème qui mériterait d’être traité pour lui-même - ne laisse guère de doute sur la réponse, et cette réponse n’est évidemment pas innocente : le mimétisme, on l’a vu, ne va pas sans la surenchère et donc la volonté de substitution. Et l’on ne peut que s’affliger en voyant certains chrétiens, parmi ceux qui se définissent comme « chrétiens de civilisation islamique[1] », amener à ce moulin l’eau de leur propres arguments, en affirmant que, le peuple juif ayant été dispersé par la volonté divine il y a deux millénaires et chassé de cette terre où il n’avait plus rien à faire, Dieu a permis la naissance, sur cette même terre, d’« un peuple nouveau qui s’appelle le peuple palestinien[2] ».

On ne manquera pas de me faire remarquer que ce discours n’est que l’adaptation palestinienne d’une théologie aussi vieille que le christianisme : au peuple juif déchu a succédé un nouveau peuple, le peuple chrétien, ou l’Église. Il faut donc rappeler que l’Église Catholique, au siècle qui vient de s’achever, a procédé sur ce point à un profond examen de conscience, sous l’impulsion d’hommes dont les plus éminents sont les papes Jean XXIII et Jean-Paul II, pour affirmer que, s’il y a une élection chrétienne, ce ne peut être qu’en communion avec Israël et non à sa place. Quarante ans après Vatican II, soutenir l’une ou l’autre des versions palestiniennes de la théologie de la substitution (l’islamique et la prétendument chrétienne) serait pour des chrétiens une désastreuse régression.

À la Knesset ? Pourquoi pas ?

Certains se sont beaucoup émus de ce que le prix de l’Amitié judéo-chrétienne de France ait été remis récemment dans les locaux de la Knesset. Sans m’attacher aux éléments de désinformation qui ont été mêlés aux comptes-rendus de presse, ni aux amalgames artificiels parfaitement injustifiés (révéler les dessous de cette affaire ne pourrait se faire sans manquer gravement à la discrétion), je me limiterai à une affirmation que d’aucuns trouveront paradoxale : contrairement à une vision superficielle des choses, la Knesset est un lieu politiquement neutre.

La Knesset n’est pas le siège d’un parti politique ni l’expression d’une tendance particulière. Elle n’est pas la résidence du premier ministre - lequel représente d’ailleurs légitimement le pays qui l’a démocratiquement élu, quel que soit le jugement que l’on puisse porter sur la politique qu’il mène. La Knesset (nom qui signifie « assemblée », c’est-à-dire le peuple dans sa totalité) représente le pays et sa population dans leur diversité, au-delà de toutes les tendances et de tous les courants. C’est le lieu où l’on peut entendre les critiques les plus virulentes contre la politique du gouvernement actuel, aussi bien de la bouche de députés arabes, dont certains s’expriment en véritables militants de l’O.L.P., que de la part des partis d’opposition. Ajoutons que l’actuel président de la Knesset est un pacifiste de toujours, qui a participé à la fondation du mouvement de protestation contre la guerre du Liban, et qui est aujourd’hui en contact régulier avec le président du parlement palestinien (les journalistes avaient-ils lu leurs fiches ?). Recevoir le prix à la Knesset et des mains d’Avraham Burg n’était pas plus marqué politiquement que de recevoir n’importe quel autre prix à l’Assemblée Nationale française, au Sénat, ou au parlement suisse, comme il arrive communément sans qu’on entende un tel tollé.

Le prix a été remis par un Juif, président d’une institution qui ne signifie rien d’autre que le droit de l’État d’Israël à exister comme n’importe quel autre État. On aimerait être sûr que tout le problème n’est pas là.


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