Plus d’un million d’Israéliens parlent russe soit 20% de la population. Une immigration d’une ampleur jamais connue jusque là. On les reconnaît à leur langue, le russe, qui s’est implantée dans le pays, parlée par une minorité de la population. Minorité que les Israéliens appellent les Russes et qui fait des autres, en quelque sorte, des illettrés, ne pouvant lire ni leur presse, ni les enseignes des magasins et ne comprenant rien à leurs émissions télévisées. D’où l’ouverture d’Oulpans pour apprendre le russe !
Remonter une partie de la rue Agrippas près du marché Mahané Yehouda à Jérusalem, c’est découvrir un service internet russe, une librairie russe, deux bibliothèques de livres russes, un photographe, un cordonnier, deux self-services où tous les produits portent des étiquettes en russe, une grande surface non casher avec un étalage impressionnant de bouteilles, un magasin de vaisselles… Partout on parle russe, même si les Israéliens (c’est ainsi que les Russes nous désignent) peuvent entrer et acheter en hébreu. Il faudrait encore parler des employés de la pharmacie du marché et du kiosque de journaux où la presse russe occupe une place importante.
Téléphoner à la mairie pour avoir des renseignements et devoir préciser en quelle langue on désire converser : en hébreu, en russe ou en anglais. Découvrir dans tous les services administratifs des fonctionnaires parlant cet hébreu chantant, ce « parlé russe » permettant aux Russes ne sachant pas ou peu l’hébreu de pouvoir partout trouver un frère, une sœur qui le comprendra. Dans les hôpitaux, dans les autobus, dans les rues, sur la plage, partout (sans compter les hôtels et leurs touristes russes de plus en plus nombreux) et ce n’est pas rare de se faire accoster : « Tu parles russe ? » ! On parle d’une petite Russie en Israël.
Les fondateurs d’Israël sont des Russes
Ne les prenons pas pour des envahisseurs ou pour des usurpateurs. Ils sont chez eux. Rappelons-nous que les Juifs russes comptent de nombreux fondateurs de ce pays ! Fondateurs aussi de l’hébreu moderne, avec Eliézer Ben Yehouda arrivé de Lituanie en 1881 et interdisant à sa femme de parler russe à son premier-né… seulement l’hébreu.
A la suite des pogroms de Russie de 1881à 1882, près de 25 000 Juifs de Russie, de Roumanie arrivent en Israël. C’est la première immigration (alya). Puis, entre 1904 et 1914, à la suite du pogrom de la Russie tsariste et antisémite, 35 000 Juifs de Russie et de Pologne. C’est la deuxième alya… Enfin, de 1914 à 1923, quelques 35 000 Juifs de Russie et de Pologne immigrent en Israël. La troisième alya.
Il faudrait parler ici de David Ben Gourion, né en Russie tsariste (Pologne), venu en Palestine en 1906. Et de tant de ces « Amants de Sion » qui, d’Ukraine, de Biélorussie, de Galicie, sont venus en pionniers. Certains ont fondé des kibboutz, comme Joseph Baratz, né en Ukraine, le Kibboutz Degania. D’autres rejoignent le mouvement ouvrier créant la Histadrout, la Hagana, comme Dov Hoz. C’est encore eux qui vont créer les structures du nouvel Etat, les banques, les caisses maladies, les dispensaires, les premiers collèges hébraïques, le Technion, au début du siècle. Citons Katznelson Berl, de Bielorussie, qui va jouer un rôle important dans la création de ces instituts, en particulier de la banque Hapoalim et du quotidien Davar. Mais il faudrait aussi parler d’écrivains comme Bialik Haïm Nahman (1924), des poètes comme Haméri Avigdor, ou Rahel, qui composera très vite en hébreu (1909), de Ahazonovich Yosef, écrivain (1900), de peintres et de musiciens. C’est aussi un Russe, Imber Naftali Hetz, qui a composé l’hymne national, la Tikva, On ne peut pas ne pas mentionner le théoricien du sionisme culturel, Ahad Haam (1922), et Eliezer Kaplan, de Russie (1920) trésorier de l’Agence juive, puis ministre des Finances 1948-1950. Sans oublier Golda Meir, venue en 1912 d’Ukraine, Premier ministre de 1969 à1974.
Ces premiers immigrants arrivant en Palestine sont porteurs du rêve sioniste. Ils arrivent avec leur culture et mentalité russes, leurs livres russes, leurs jurons russes. L’écrivain Meir Shalev en parle dans son Roman russe : « La tradition russe a laissé des traces visibles sur la culture israélienne. Les racines de la littérature israélienne plongent dans la littérature russe… même si, plus tard, la littérature israélienne et la littérature russe ont divergé… à cause de l’absence de traducteurs ! ». Beaucoup de chants folkloriques sont empreints de mélodies russes.
Une immigration massive
L’URSS avait fermé ses portes à l’émigration. En 1970, une semi ouverture permet à 170 000 Juifs d’immigrer en Israël, laissant derrière eux les Refuzniks, ceux à qui l’on refusait tout visa de sortie, jusqu’au droit d’apprendre l’hébreu. De ces « prisonniers de Sion », les Israéliens connaissaient Natan Sharansky et Ida Nudel.
En 1986, une enseignante d’oulpan nous annonça une bonne nouvelle : 1000 Juifs russes allaient pouvoir immigrer ! (fin du régime de Gorbatchev). « Mais comment Israël pouvait-il intégrer un nombre si élevé d’immigrants » pensions-nous. Or, dès l’ouverture du rideau de fer, c’est par centaines de milliers que les Juifs de l’ex-Union Soviétique arriveront en Israël.
De 1989 à 2005, ils sont environ 1 200 000 à avoir immigré de Russie, d’Ukraine et des Républiques de l’ex-URSS. Du jamais vu de par son nombre et sa qualité. En 1980 : 12 000 ; en 1990 : 185 000 ; en 1991 : 150 000. Puis, de 1992 à 1995 : 65 000 par an. Entre 1996 et 1997 : 60 000 par an. Ces chiffres continueront à diminuer. En 2005, on ne compte plus que 12 000 nouveaux immigrants russes et en 2007 il n’y en aura que 6700. Notons l’activité incessante menée par l’Agence juive et Nativ dans ces pays russophones dès 1990 pour encourager et organiser l’immigration vers Israël.
Ils sont trop nombreux pour suivre la filière habituelle d’intégration qui consistait à recevoir les nouveaux venus dans des centres d’absorption où, pendant six mois, ils étaient totalement pris en charge par le gouvernement, et se familiarisaient avec la réalité israélienne et la langue. L’Etat va donc leur donner un « panier d’intégration », une certaine somme d’argent leur permettant de trouver un logement, de couvrir leurs dépenses, de suivre des cours d’hébreu, de trouver un travail et des écoles adaptées pour leurs enfants. La majorité d’entre eux va s’installer dans les villes et les quartiers où vivent déjà des Russes. Là, ils trouveront de nombreuses associations russes pour les aider. Ils resteront donc en dehors de toute pression de la société israélienne pour s’intégrer dans le pays à tous les niveaux.
Ces Russes vont donc s’installer en priorité dans les villes. De 1992 à 1995, cette population a doublé à Ashdod, et a augmenté de 70% à Beérsheva. Dans certaines petites localités comme Mitzpe Ramon, ils représentent la moitié de la population. C’est intéressant de noter que ceux de Moscou et de St Pétersbourg sont nombreux à Jérusalem, ceux d’Asie Centrale, à Tel Aviv, ceux de Khurkov à Haïfa. Plusieurs municipalités ont des maires russes. A Ashdod, si le maire est d’origine marocaine, son adjoint est russe. Dans ses quartiers marocains, l’ambiance est méditerranéenne, dans les quartiers russes, c’est l’Europe des petites familles.
Ce repli communautaire a été parfois favorisé par la réaction des Israéliens : l’enthousiasme du début a peu à peu disparu pour faire place à un « ras-le-bol », trop, c’est trop ! « Ils vont prendre notre travail, nos appartements, le chômage va augmenter, ils sont partout. » On commence aussi à parler de la mafia russe, de la prostitution comme étant le résultat de cette immigration. En 1994, 25% des Israéliens ne souhaitent pas un voisinage direct avec les Russes, ces gens différents en tout. Et certains de ces Russes de dire : « En Russie, on nous traitait de Juifs, ici on nous traite de Russes, on a l’impression d’être des citoyens de seconde zone ». C’est parfois lorsqu’un de leurs soldats a été tué qu’ils se sentent faisant vraiment partie de la population israélienne, à part entière, et reconnus comme tels. « Depuis que mon fils David Gordokal, nouvel immigrant d’Ukraine, a été tué à Ramallah en septembre 2004, je sens qu’Israël est vraiment devenu mon pays », dit Olga, habitante de Nazareth Illit.
Mais qui sont ils ?
La majorité de ces nouveaux immigrants ne sont pas, comme les fondateurs, animés d’un idéal sioniste. Ils sont laïques, leur judaïté n’étant pas pour eux une religion, mais une ethnie. Tous ont pu bénéficier de la « Loi du Retour » devenant ainsi citoyens d’Israël, pour autant qu’ils pouvaient prouver avoir un grand parent juif. Mais pour le rabbinat, un quart de ces Russes ne sont pas juifs selon la halakha, puisque leur mère n’est pas juive. D’année en année, la proportion de ceux qui sont considérés comme non juifs a augmenté, atteignant en 2005, les 55% de la population russe. Pour se mettre en règle, plusieurs milliers de ces non juifs passent par la conversion. Cimentée par une même langue, une même culture, cette communauté n’a pas vraiment de problèmes avec ses « non juifs ». En effet, elle se définit, en général, comme non religieuse, mangeant comme en Russie, ne fêtant que les fêtes nationales et familiales, Noël et Pâques selon la coutume des chrétiens orthodoxes, et Pessah.
Pourtant, si dans un premier temps, ces nouveaux immigrants sont apparus plus russes que juifs, peu à peu, au fil des ans, et suivant la trajectoire de chacun, certains vont retrouver leur judaïté. Citons à ce propos cette conférence organisée en octobre 2008 à Ashkelon par le Limoud FSU (organisme d’étude pour les citoyens de l’Ex URSS) à l’intention des nouveaux immigrants russophones. 1600 Russes étaient là, étudiant pendant deux jours les textes sacrés, la culture et l’histoire juives. Cette communauté désire en savoir maintenant un peu plus sur son identité et le pourquoi de leur venue en Israël. Installés, ils veulent savoir qui ils sont. Ces dernières années, des groupes d’étude de textes juifs se font de plus en plus nombreux au sein de cette communauté russe. Il est curieux de constater que cette ouverture vers leur judaïté vient essentiellement de la Russie elle-même où les Juifs y vivant librement sont désireux de retrouver leurs racines, leur religion, leur histoire.
Leur place dans le pays
Cette communauté très talentueuse, liée par sa langue et sa culture, ne s’est pas assimilée à la société israélienne suivant le schéma préconisé par les premières immigrations. Elle n’a pas renoncé à son identité d’origine véhiculée par sa langue et sa culture. Elle n’a pas non plus voulu se marginaliser, ni se séparer de la société qui l’accueillait. Les Russes veulent s’intégrer, en tant que tels dans leur nouveau pays, mettre leur ethnie, leur identité, leurs aspirations propres au service du pays qui les accueille, l’influencer de l’intérieur, désirant que ce pays tienne compte d’eux, tels qu’ils sont.
La puissance de la langue russe, ciment de leur identité, a freiné pendant les premières années l’apprentissage de l’hébreu. Dans certaines épreuves de diplômes d’Etat, l’utilisation du russe a été acceptée. Il y a certains cours en russe, un cours de guide par exemple. Cette langue était au début comme une planche de salut pour ces déracinés, leur permettant de tenir. Actuellement, les jeunes préfèrent l’hébreu au russe… être comme les autres. Signalons qu’actuellement, il existe des oulpans pour apprendre le russe.
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