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Du grec dans l’hébreu

lundi 27 septembre 2004, par Michel Remaud


Les dossiers publiés dans les numéros de ce bulletin suscitent, semble-t-il, beaucoup d’intérêt, et vos lettres nous demandent de satisfaire votre curiosité sur des sujets d’une extrême diversité. Si nous étions en mesure de répondre à la demande, la collection de notre écho se transformerait en encyclopédie !

On nous a demandé, entre autres sujets, une histoire de la langue hébraïque (1) . En attendant le jour, qui ne viendra peut-être jamais, où l’un d’entre nous pourra satisfaire cette requête, il peut être intéressant de signaler un aspect sans doute peu connu de la langue hébraïque : la présence dans son vocabulaire d’un grand nombre de mots grecs, assimilés plus ou moins maladroitement par l’hébreu rabbinique. Une présentation exhaustive de ce phénomène ferait l’objet d’une épaisse étude savante. On peut au moins en donner ici quelques exemples. Beaucoup de ces mots sont employés couramment dans la langue d’aujourd’hui sans que les usagers en soupçonnent toujours l’origine.

À tout seigneur, tout honneur. Le premier de ces termes est probablement celui de sanhédrin, du grec synhedrion, qui a acquis ses lettres de noblesse dans la langue hébraïque en donnant son nom à un traité de la mishna et donc du talmud.

D’autres mots grecs sont entrés dans le vocabulaire juridique, où ils ont fait carrière jusqu’à nos jours. C’est le cas de kategor, accusateur, qui a donné du même coup le verbe kitreg, accuser. Corollairement, le défenseur, ou l’avocat, est un sanegor, ce qui - résultat inattendu - engendre le verbe singer, plaider. Le mot grec epitropos est passé tel quel en hébreu, où il désigne un tuteur légal ; moins utilisé, cependant, que sa déformation apotropos. Le grec nomos, loi, a donné le verbe nimes, éduquer, civiliser, et donc le substantif nimus, qui désigne la politesse et les bonnes manières (un enfant bien élevé est dit menumas). Le paraklètos, avocat, terme familier aux chrétiens pour son usage dans l’évangile de Jean où il désigne le Saint-Esprit, est devenu en hébreu le paraklit, avocat, appellation qui s’applique en particulier à l’Avocat de l’État, fonction qui n’a pas son équivalent dans les institutions françaises.

Le grec polemos, guerre, a donné l’hébreu pulmus, qu’on peut traduire par polémique, et le verbe dérivé hitpalmes, polémiquer. Il est douteux, malgré les apparences, qu’il faille ranger dans la même catégorie le verbe hitpalsef, philosopher. L’origine, certes, est bien grecque (philosophia), mais il s’agit plutôt d’une création moderne, comme le verbe organiser (ou plutôt : to organize) a donné l’hébreu irgen, avec le substantif irgun, organisation, terme dont les harmoniques historiques font oublier la banalité des origines étymologiques.

D’autres termes grecs ne sont pas passés de l’hébreu rabbinique dans la langue moderne. Tel - entre des dizaines d’autres exemples possibles - l’adjectif nikologos, du grec nikao, vaincre, et logos, parole, pour qualifier un avocat éloquent qui gagne tous ses procès ; ou encore hoginis, déformation du grec eugènès (qui a donné dans les langues occidentales le prénom Eugène), pour désigner un personnage de haute naissance...

Dans ce grec maladroitement hébraïsé, une des créations les plus pittoresques est un mot que l’on trouve dans un récit aggadique pour désigner le char divin, dont on sait qu’il est tiré par quatre animaux, ce qui a donné le substantif tetramul - création hybride joignant au préfixe grec tetra, quatre, le latin mulus.

Le contexte de l’usage de ce mot vaut d’ailleurs d’être conté : si les fils d’Israël, dans le désert, fabriquèrent un veau d’or, ils en avaient trouvé l’idée dans le taureau qui était attelé au char dans lequel le Seigneur était descendu sur le Sinaï ; c’était donc le ciel, qui, bien involontairement, avait fourni le modèle. Manière d’atténuer la responsabilité du peuple, qui n’aurait pas non plus trouvé dans le désert l’or nécessaire à la fabrication du veau si le Seigneur lui-même n’avait enjoint aux filles d’Israël d’emporter les bijoux des Égyptiennes en quittant la terre de servitude.
Mais cela est une autre histoire.

(1)Qui existe d’ailleurs déjà : Mireille HADAS-LEBEL, Histoire de la langue hébraïque, Paris, Publications orientalistes de France, 1981 ; L’hébreu : 3000 ans d’histoire, Paris, Albin Michel, coll. « Présences du judaïsme », 1992.

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