Bienvenue sur Un Echo d'Israel

Vous êtes dans : Accueil >> Nouvelles

envoyer l'article par mail title= envoyer par mail
Partager


Etude : La valeur du demi-shéqel

samedi 10 janvier 2009, par I. C.


La récente découverte d’une monnaie ancienne nous rappelle une coutume chère à la mémoire juive. On a en effet trouvé, au cours de fouilles effectuées cette année au pied des remparts de Jérusalem, une pièce d’argent d’un demi-shéqel. A l’époque du 2ème Temple, cette monnaie revêtait une importance dont on ne saurait minimiser les implications sociales et spirituelles.

La Parasha étant le chapitre de la Tora dont on fait lecture à la synagogue au cours du Shabbat, celle qui est intitulée : Ki-tissa [Héb : Quand tu enregistreras] traite de l’injonction faite à tous les enfants d’Israël de verser l’impôt annuel destiné à l’entretien du Temple. Il s’agit là d’une imposition unique qui ne tient pas compte du statut social. "Pour payer la contribution de YHWH en rançon de vos vies, le riche ne paiera pas plus et le pauvre pas moins d’un demi-shéqel" (Exode 30).

Apparemment rien n’est plus simple qu’un tel prélèvement d’impôt dépourvu de pression ou de pitié, et pourtant, cette prescription de la Tora semble inviter à saisir le côté caché et invisible des choses. "Quand tu enregistreras l’ensemble des fils d’Israël soumis au recensement, chacun donnera à YHWH la rançon de sa vie lors de son recensement. Ainsi, nul fléau ne les atteindra lors du recensement. Tout homme qui passera au recensement versera un demi-shéqel, selon le shéqel du sanctuaire de vingt guéras. Un demi-shéqel à titre de contribution pour YHWH" (Exode 30).

La Tora établit donc un lien entre l’impôt annuel et le dénombrement de la population en rappelant que le demi-shéqel est "une rançon de la vie", tandis qu’un calcul direct du nombre des habitants laisserait le peuple à la merci d’une calamité. Selon sa coutume, devenue pour lui une seconde nature, l’écrivain sacré mentionne cette démarche en rappelant simultanément son origine et son intentionnalité. Au niveau historique, nous savons que cette injonction de la Tora fut observée par les juifs dès leur retour de l’exil de Babylone. Cette pratique s’inscrivait dans le cadre du renouveau prôné par Esdras et Néhémie [Sème s. av. è.com.] et resta en vigueur jusqu’à la destruction du Temple [70 è.com.]. Tant que le Temple subsistait, tous les juifs, y compris ceux de la diaspora qui allait se développer dans l’empire romain, se faisaient un devoir de participer à cette collecte du demi-shéqel qui était en quelque sorte une façon de réaffirmer leur affiliation au peuple de l’Alliance.

Codifiée après la destruction du Temple, la Mishna reste pourtant sensible à la présence insistante des siècles. Dans le traité intitulé Sheqalim, elle envisage l’impôt du demi-shéqel que devait verser chaque année tout homme de plus de vingt ans. En renvoyant implicitement à tout un code de lecture sous-entendu, le texte précise les dates et les modalités de cette redevance.

Dans le cadre d’une administration recrutée parmi des prêtres qui veillaient aux affaires du Temple, les questions fiscales relatives au sanctuaire étaient du ressort d’un comité de sept régisseurs, secondé par une section de treize trésoriers dont chacun détenait personnellement les clés du trésor. Comme le comportement des employés du Temple, dont on attendait une conduite irréprochable, était l’objet d’une attention particulière, ledit trésor ne pouvait être ouvert qu’en présence des treize agents précités.

L’idée d’une "rançon de la vie" liée au recensement n’est pas sans déranger nos conceptions rationnelles. Rashi explique que cette démarche doit se faire par le truchement d’une pièce de monnaie et non pas directement, par peur du "mauvais œil" qui pourrait compromettre cette entreprise, comme un roi d’Israël put le constater à ses dépens. Le rabbin de Troyes se réfère là à l’épisode où David prescrivit au chef de son armée Yoav ben Tsouria de recenser le peuple (II Samuel 24). Après avoir en vain tenté de détourner son maître d’un projet aussi risqué, le militaire ne put que constater les malheurs du peuple dont le roi avait voulu mesurer l’importance. En-deçà de ces hautes considérations, bien des commentateurs ont voulu interpréter de façon plus directe la "rançon de la vie" liée au demi-shéqel. Cette quête incessante d’un sens nouveau n’est pas sans rappeler les affinités électives qu’un peuple a toujours ressenti pour un texte auquel il répond avec ses propres perceptions.

Le rabbin italien Sforno [16ème s.] propose dans son commentaire de la Tora d’envisager la "rançon de la vie" du demi-shéqel sous un angle de morale personnelle. Comme l’apparition ou la perte d’une vie passagère souligne la précarité de l’existence chez celui qui naît ou meurt, le recensement annuel est, dans sa formulation, le rappel d’un lien mystérieux entre le péché et la mort. En s’acquittant de cet humble devoir, on cherche par le fait même à fournir "une rançon pour la vie" aussi longtemps qu’on peut en jouir. De plus, l’égalité même qui caractérise cette collecte permet, selon Sforno, de situer à sa juste place la valeur d’une existence dont le terme montre bien qu’il n’y a finalement aucune différence entre riches et pauvres. En s’attachant à cette pratique, la tradition juive a reconnu les implications insoupçonnées d’un geste où le symbolisme supplée à des ordres de compréhension au regard desquels le simple langage reste insuffisant. Les motivations de cette démarche sont aussi diverses que complémentaires.

On a fait remarquer qu’un recensement rappelle inévitablement le pouvoir exercé par un être humain sur un autre au point que cette pratique puisse passer pour une sorte de servitude. Aussi, la Tora semble-t-elle atténuer cette impression en précisant que le dénombrement des citoyens du pays ne doit pas être le fait d’un dirigeant mais de la population elle-même. Au lieu qu’un fonctionnaire n’enregistre les gens en manifestant ainsi son autorité, ceux-ci présentent eux-mêmes la pièce de monnaie requise de tout un chacun dans une démarche où ils affirment leur appartenance à un peuple. Cette perspective est en syntonie avec l’idée démocratique qui ne cessa d’affiner la conception du pouvoir en Israël. Loin de détenir des pouvoirs illimités, le roi était le premier à devoir se soumettre à la Tora, au point d’être tenu d’en faire la lecture chaque année. De plus, la tradition rapporte qu’ayant renoncé, à un moment donné, à porter la couronne royale sur leur tête, les rois d’Israël se plaçaient sous la couronne fixée au trône auquel ils accédaient par un escalier de sept marches. Sur chacune de celles-ci se tenait un membre de leur entourage chargé de leur rappeler non pas les prérogatives mais les obligations des héritiers du roi David.

Loin d’être limitatives, les interprétations proposées plus haut ne font que corroborer l’enseignement traditionnel concernant le "Shabbat des shéqels", Le motif pour lequel on "fait entendre les shéqels" durant le shabbat qui précède le premier jour d’Adar se justifie de deux façons différentes dans le Talmud. La première, selon le Peshat, où paraît le sens obvie et la seconde, selon le Derash, où l’on dégage un sens homilétique. Selon le Peshat, le versement des shéqels au mois d’Adar correspond à la recrudescence des activités du Temple au moment des Fêtes de printemps qui nécessitent tout naturellement un nouvel apport de liquidités. Mais, selon le Derash, la collecte des shéqels au mois d’Adar se réfère aussi à un autre contexte (Talmud B Megilla, 13).

Ici, l’argument n’est pas centré sur les besoins accrus du sanctuaire, à l’approche de Pâque au mois de Nisan, mais sur la proximité de la Fête de Pourim. L’histoire rapportée au Livre d’Esther dévoile la façon dont un grand vizir projeta de détruire le peuple d’Israël. Comme un mauvais génie semble parfois guider les événements, « Haman dit au roi Xercès : ‘Il y a un peuple particulier, dispersé et séparé au milieu des peuples dans toutes les provinces de ton royaume. Les lois de ces gens sont différentes de celles des autres peuples et ils n’exécutent pas les lois royales. Aussi n’est-il pas dans l’intérêt du roi de les laisser tranquilles. S’il plaît au roi, on passera un décret pour les anéantir. Je verserai alors à ses fonctionnaires dix mille pièces d’argent, au compte du trésor royal’ » (Esther 3). Contrairement à Mardochée - cousin d’Hadassa qui avait pris le nom babylonien d’Esther - Haman semble oublier dans son aveuglement qu’on ne peut appliquer à la condition juive des catégories élaborées dans un autre contexte et pour répondre à d’autres problèmes.

Le point névralgique visé par le ministre du roi de Perse et de Médie pour nuire à Israël a trait à la situation sociale d’un peuple "dispersé et séparé au milieu des nations." Cet état de fait lui fournit un prétexte pour planifier, à sa façon, une solution finale. Il essaie donc de convaincre le roi en faisant miroiter la somme de dix mille sonnantes et trébuchantes qu’il versera aux exécutants au profit de la caisse de l’Etat. Marqué durablement par ces menées subversives, Israël se soumet de tout cœur à l’imposition du demi-shéqel. Le souverain qui "régnait sur cent-vingt-sept provinces depuis l’Inde jusqu’à la Nubie" peut recevoir d’un ministre corrompu dix mille pièces d’argent. Mais, comme le vrai est d’une absolue discrétion, le roi d’Israël se contentera de percevoir de chacun de ses sujets, un demi-shéqel, à titre de "rançon pour la vie" en souvenir du refus de céder à un "oppresseur des juifs". Tout lien véritable est habité par quelque chose de plus ancien que le moment où il se forme. Aussi, en apportant sa modeste contribution, le plus isolé des enfants d’Israël affirme par le fait même qu’il est partie prenante d’un projet qui le dépasse pour l’avoir précédé. Il ne dit rien, mais ce rien représente beaucoup car il ne saurait douter que ce geste, dans l’effusion de son silence, est plus éloquent que bien des voix. Doué d’un discernement issu de la sagesse biblique, il pressent que cette démarche est sa façon à lui, de répondre à la question déjà posée par Dieu à Adam dans le jardin d’Eden : "Où es-tu ?"

Attiré par une vie qui se laisse porter par l’infini, il participe ainsi au Tikkoun olam, autrement dit, à une réparation qui consiste à sauver ce qui subsiste de ce monde brisé pour en tirer le meilleur parti. En lui faisant prendre conscience de son destin, cette collecte effectuée au mois d’Adar invite un peuple, si souvent victime des émules d’Haman, à ne pas redouter les épreuves toujours susceptibles de survenir. Au moment où l’incertitude pourrait prévaloir, le demi-shéqel vient rappeler à la nation que les idées semées en elle peuvent, en fin de compte, pousser plus haut qu’on aurait pu le croire.

Répondre à cet article

7 Messages de forum

  • Etude : La valeur du demi-shéqel 10 janvier 2009 19:16

    La compréhension de la rançon d’un demi shekel ne dépend-elle pas de "l’oeil" de celui qui lit ?
    L’Ecclésiastique nous éclaire au chapitre XV.
    Lire aussi Exode XX.
    Réfléchir.
    Se demander : puis-je remplacer les dix commandements par dix agoroth ? Ces dix agoroth ne sont-elles pas un rappel des dix commandements ?
    Lire Matthieu XX 18 et/ou Marc X 45.
    Le Christ n’a pas demandé aux Chrétiens de verser une quelconque piècette, mais l’Enseignement qu’Il leur a transmis explique clairement comment appliquer la Loi de Dieu : amour, générosité, main ouverte sans crispation... tout le contraire de l’avarice.
    Amitié, Monique

    Répondre à ce message

    • Etude : La valeur du demi-shéqel 11 janvier 2009 00:05

      Il semble vain et stérile d’utiliser des comparaisons, oppositions, entre Tradition transmise par le judaïsme et ce que le Christ lui n’aurait pas dit ou fait. Cette façon de procéder est artificielle quand bien même elle est devenue constitutive des chrétiens après deux milles ans. Avec bien entendu dévalorisation implicite à la clé. Il ne s’agit pas de "quelconques piécettes" pourquoi quelconques d’ailleurs mais de ce que demande la Parole de Dieu ( Exode 30), la Tora. Et le Christ lui a précisément affirmé qu’il n’était pas venu abolir un iota de la Tora. Il faudrait que sur certaines questions les chrétiens se mettent sérieusement à réviser des « évidences », à l’écoute du Christ et non de leur biais congénital. D’un homme qui est incapable de se mettre debout sans se sentir obligé d’avoir à s’appuyer sur une béquille on dit qu’il est un infirme. Et si certains ont déduit que rien ne devait se faire à la juive est-ce que pour autant l’Evangile exige que tout doive se faire exclusivement à la manière des nations, à la païenne ? BC

      Répondre à ce message

      • Etude : La valeur du demi-shéqel 11 janvier 2009 09:57

        Pourtant, si l’on admettait qu’il est plus important de saisir le symbolisme de l’Enseignement du Seigneur que de l’appliquer à la lettre, mon interprétation conduirait aussi à comprendre que la rançon doit être versée sous la forme d’une pièce unique, autrement dit, si un seul des commandements n’a pas été respecté, la rançon n’est pas reçue. Cette forme d’interprétation me permet aussi de comprendre que ce n’est pas de manger du porc (khazir) qui est mal, mais de se retourner vers la méchanceté (khazor).
        Merci, BC, votre réponse m’a permis de préciser ma pensée.
        Monique

        Répondre à ce message

        • Etude : La valeur du demi-shéqel 11 janvier 2009 16:14

          Ces approximations sur les voyelles sont hasardeuses quand elles ne sont pas inscrites et validées par la Tradition. Dans le Talmud précisément on donne l’exemple d’un Romain qui s’essayent à un jeu de mot sur khazir et le maître le retoque par un autre jeu de mot. Les enseignements de l’hébreu de la Tora appartiennent à ceux et seulement ceux qui assument pleinement l’héritage de foi et les conséquences, à savoir le joug de la Tora et les commandements qui vont avec. Les autres sont les invités toujours bienvenus, on leur demande seulement de ne pas repartir avec les petites cuillères. C’est notre sort à tous en tant que nous sommes les nations. BC

          Répondre à ce message

        • Etude : La valeur du demi-shéqel 12 janvier 2009 18:29, par JB

          Si vous permettez, la transcription "khazir" est incorrecte. L’initiale du mot est un ’het et non un ... khaf.

          Répondre à ce message

          • Etude : La valeur du demi-shéqel 13 janvier 2009 21:22

            Je connais l’alphabet hébraïque, mais ne connais pas le code de transcription vers le français. J’avoue que je ne m’attache pas trop à ce genre de détails. Je cherche plutôt à comprendre le sens profond de l’Enseignement du Seigneur.
            Soyez indulgent, votre honneur...

            Répondre à ce message


Un écho d’Israël s’arrête - Après 9 ans d’existence, plusieurs dizaines de milliers (...)
Connaissance du pays : Emmaüs Nicopolis - A quelques kilomètres à l’Ouest de Jérusalem, sur la route Jérusalem (...)
Et si la Mer Morte était vivante ? - La fin d’un mythe. Une équipe de scientifiques et de chercheurs a (...)
Connaissance du pays : La Porte de Damas - La porte de Damas est la plus importante et la plus imposante des huit (...)
La participation des Juifs au Concile Vatican II - Le 28 octobre 1965, peu avant la clôture du Concile Vatican II, le pape (...)
Nouvelle polémique laïcs/religieux pour Nir Barkat, maire de Jérusalem - Nir Barkat a bien du fil à retordre. Comme il n’est pas facile (...)
136785 tonnes de marchandises ont été transférées dans la bande de Gaza au mois de septembre 2011 - Au mois de septembre 2011, 4945 camions ont été transférés depuis Israël (...)
Les autres articles






© Un Echo d'Israel.net | Qui sommes-nous ? | Liens internet | Contact | Publicité