La récente découverte d’une monnaie ancienne nous rappelle une coutume chère à la mémoire juive. On a en effet trouvé, au cours de fouilles effectuées cette année au pied des remparts de Jérusalem, une pièce d’argent d’un demi-shéqel. A l’époque du 2ème Temple, cette monnaie revêtait une importance dont on ne saurait minimiser les implications sociales et spirituelles.
La Parasha étant le chapitre de la Tora dont on fait lecture à la synagogue au cours du Shabbat, celle qui est intitulée : Ki-tissa [Héb : Quand tu enregistreras] traite de l’injonction faite à tous les enfants d’Israël de verser l’impôt annuel destiné à l’entretien du Temple. Il s’agit là d’une imposition unique qui ne tient pas compte du statut social. "Pour payer la contribution de YHWH en rançon de vos vies, le riche ne paiera pas plus et le pauvre pas moins d’un demi-shéqel" (Exode 30).
Apparemment rien n’est plus simple qu’un tel prélèvement d’impôt dépourvu de pression ou de pitié, et pourtant, cette prescription de la Tora semble inviter à saisir le côté caché et invisible des choses. "Quand tu enregistreras l’ensemble des fils d’Israël soumis au recensement, chacun donnera à YHWH la rançon de sa vie lors de son recensement. Ainsi, nul fléau ne les atteindra lors du recensement. Tout homme qui passera au recensement versera un demi-shéqel, selon le shéqel du sanctuaire de vingt guéras. Un demi-shéqel à titre de contribution pour YHWH" (Exode 30).
La Tora établit donc un lien entre l’impôt annuel et le dénombrement de la population en rappelant que le demi-shéqel est "une rançon de la vie", tandis qu’un calcul direct du nombre des habitants laisserait le peuple à la merci d’une calamité. Selon sa coutume, devenue pour lui une seconde nature, l’écrivain sacré mentionne cette démarche en rappelant simultanément son origine et son intentionnalité.
Au niveau historique, nous savons que cette injonction de la Tora fut observée par les juifs dès leur retour de l’exil de Babylone. Cette pratique s’inscrivait dans le cadre du renouveau prôné par Esdras et Néhémie [Sème s. av. è.com.] et resta en vigueur jusqu’à la destruction du Temple [70 è.com.]. Tant que le Temple subsistait, tous les juifs, y compris ceux de la diaspora qui allait se développer dans l’empire romain, se faisaient un devoir de participer à cette collecte du demi-shéqel qui était en quelque sorte une façon de réaffirmer leur affiliation au peuple de l’Alliance.
Codifiée après la destruction du Temple, la Mishna reste pourtant sensible à la présence insistante des siècles. Dans le traité intitulé Sheqalim, elle envisage l’impôt du demi-shéqel que devait verser chaque année tout homme de plus de vingt ans. En renvoyant implicitement à tout un code de lecture sous-entendu, le texte précise les dates et les modalités de cette redevance.
Dans le cadre d’une administration recrutée parmi des prêtres qui veillaient aux affaires du Temple, les questions fiscales relatives au sanctuaire étaient du ressort d’un comité de sept régisseurs, secondé par une section de treize trésoriers dont chacun détenait personnellement les clés du trésor. Comme le comportement des employés du Temple, dont on attendait une conduite irréprochable, était l’objet d’une attention particulière, ledit trésor ne pouvait être ouvert qu’en présence des treize agents précités.
L’idée d’une "rançon de la vie" liée au recensement n’est pas sans déranger nos conceptions rationnelles. Rashi explique que cette démarche doit se faire par le truchement d’une pièce de monnaie et non pas directement, par peur du "mauvais œil" qui pourrait compromettre cette entreprise, comme un roi d’Israël put le constater à ses dépens. Le rabbin de Troyes se réfère là à l’épisode où David prescrivit au chef de son armée Yoav ben Tsouria de recenser le peuple (II Samuel 24). Après avoir en vain tenté de détourner son maître d’un projet aussi risqué, le militaire ne put que constater les malheurs du peuple dont le roi avait voulu mesurer l’importance. En-deçà de ces hautes considérations, bien des commentateurs ont voulu interpréter de façon plus directe la "rançon de la vie" liée au demi-shéqel. Cette quête incessante d’un sens nouveau n’est pas sans rappeler les affinités électives qu’un peuple a toujours ressenti pour un texte auquel il répond avec ses propres perceptions.
Le rabbin italien Sforno [16ème s.] propose dans son commentaire de la Tora d’envisager la "rançon de la vie" du demi-shéqel sous un angle de morale personnelle. Comme l’apparition ou la perte d’une vie passagère souligne la précarité de l’existence chez celui qui naît ou meurt, le recensement annuel est, dans sa formulation, le rappel d’un lien mystérieux entre le péché et la mort. En s’acquittant de cet humble devoir, on cherche par le fait même à fournir "une rançon pour la vie" aussi longtemps qu’on peut en jouir. De plus, l’égalité même qui caractérise cette collecte permet, selon Sforno, de situer à sa juste place la valeur d’une existence dont le terme montre bien qu’il n’y a finalement aucune différence entre riches et pauvres. En s’attachant à cette pratique, la tradition juive a reconnu les implications insoupçonnées d’un geste où le symbolisme supplée à des ordres de compréhension au regard desquels le simple langage reste insuffisant.
Les motivations de cette démarche sont aussi diverses que complémentaires.
On a fait remarquer qu’un recensement rappelle inévitablement le pouvoir exercé par un être humain sur un autre au point que cette pratique puisse passer pour une sorte de servitude. Aussi, la Tora semble-t-elle atténuer cette impression en précisant que le dénombrement des citoyens du pays ne doit pas être le fait d’un dirigeant mais de la population elle-même. Au lieu qu’un fonctionnaire n’enregistre les gens en manifestant ainsi son autorité, ceux-ci présentent eux-mêmes la pièce de monnaie requise de tout un chacun dans une démarche où ils affirment leur appartenance à un peuple.
Cette perspective est en syntonie avec l’idée démocratique qui ne cessa d’affiner la conception du pouvoir en Israël. Loin de détenir des pouvoirs illimités, le roi était le premier à devoir se soumettre à la Tora, au point d’être tenu d’en faire la lecture chaque année. De plus, la tradition rapporte qu’ayant renoncé, à un moment donné, à porter la couronne royale sur leur tête, les rois d’Israël se plaçaient sous la couronne fixée au trône auquel ils accédaient par un escalier de sept marches. Sur chacune de celles-ci se tenait un membre de leur entourage chargé de leur rappeler non pas les prérogatives mais les obligations des héritiers du roi David.
Loin d’être limitatives, les interprétations proposées plus haut ne font que corroborer l’enseignement traditionnel concernant le "Shabbat des shéqels", Le motif pour lequel on "fait entendre les shéqels" durant le shabbat qui précède le premier jour d’Adar se justifie de deux façons différentes dans le Talmud. La première, selon le Peshat, où paraît le sens obvie et la seconde, selon le Derash, où l’on dégage un sens homilétique. Selon le Peshat, le versement des shéqels au mois d’Adar correspond à la recrudescence des activités du Temple au moment des Fêtes de printemps qui nécessitent tout naturellement un nouvel apport de liquidités. Mais, selon le Derash, la collecte des shéqels au mois d’Adar se réfère aussi à un autre contexte (Talmud B Megilla, 13).
Ici, l’argument n’est pas centré sur les besoins accrus du sanctuaire, à l’approche de Pâque au mois de Nisan, mais sur la proximité de la Fête de Pourim. L’histoire rapportée au Livre d’Esther dévoile la façon dont un grand vizir projeta de détruire le peuple d’Israël. Comme un mauvais génie semble parfois guider les événements, « Haman dit au roi Xercès : ‘Il y a un peuple particulier, dispersé et séparé au milieu des peuples dans toutes les provinces de ton royaume. Les lois de ces gens sont différentes de celles des autres peuples et ils n’exécutent pas les lois royales. Aussi n’est-il pas dans l’intérêt du roi de les laisser tranquilles. S’il plaît au roi, on passera un décret pour les anéantir. Je verserai alors à ses fonctionnaires dix mille pièces d’argent, au compte du trésor royal’ » (Esther 3). Contrairement à Mardochée - cousin d’Hadassa qui avait pris le nom babylonien d’Esther - Haman semble oublier dans son aveuglement qu’on ne peut appliquer à la condition juive des catégories élaborées dans un autre contexte et pour répondre à d’autres problèmes.
Le point névralgique visé par le ministre du roi de Perse et de Médie pour nuire à Israël a trait à la situation sociale d’un peuple "dispersé et séparé au milieu des nations." Cet état de fait lui fournit un prétexte pour planifier, à sa façon, une solution finale. Il essaie donc de convaincre le roi en faisant miroiter la somme de dix mille sonnantes et trébuchantes qu’il versera aux exécutants au profit de la caisse de l’Etat. Marqué durablement par ces menées subversives, Israël se soumet de tout cœur à l’imposition du demi-shéqel. Le souverain qui "régnait sur cent-vingt-sept provinces depuis l’Inde jusqu’à la Nubie" peut recevoir d’un ministre corrompu dix mille pièces d’argent. Mais, comme le vrai est d’une absolue discrétion, le roi d’Israël se contentera de percevoir de chacun de ses sujets, un demi-shéqel, à titre de "rançon pour la vie" en souvenir du refus de céder à un "oppresseur des juifs".
Tout lien véritable est habité par quelque chose de plus ancien que le moment où il se forme. Aussi, en apportant sa modeste contribution, le plus isolé des enfants d’Israël affirme par le fait même qu’il est partie prenante d’un projet qui le dépasse pour l’avoir précédé. Il ne dit rien, mais ce rien représente beaucoup car il ne saurait douter que ce geste, dans l’effusion de son silence, est plus éloquent que bien des voix. Doué d’un discernement issu de la sagesse biblique, il pressent que cette démarche est sa façon à lui, de répondre à la question déjà posée par Dieu à Adam dans le jardin d’Eden : "Où es-tu ?"
Attiré par une vie qui se laisse porter par l’infini, il participe ainsi au Tikkoun olam, autrement dit, à une réparation qui consiste à sauver ce qui subsiste de ce monde brisé pour en tirer le meilleur parti. En lui faisant prendre conscience de son destin, cette collecte effectuée au mois d’Adar invite un peuple, si souvent victime des émules d’Haman, à ne pas redouter les épreuves toujours susceptibles de survenir. Au moment où l’incertitude pourrait prévaloir, le demi-shéqel vient rappeler à la nation que les idées semées en elle peuvent, en fin de compte, pousser plus haut qu’on aurait pu le croire.