Les propos du pianiste, suivis d’une interprétation musicale lui ont valu une ovation émouvante
Au mois de juin, l’Université hébraïque de Jérusalem a décerné le titre de Docteur honoris causa au pianiste juif Evgeny Kissin, au cours d’une cérémonie qui s’est déroulée dans l’amphithéâtre du Mont Scopus. Sans se départir de son accent russe, Kissin prononça en anglais une brève allocution où il exprimait l’amour qu’il ressentait pour l’Etat d’Israël et Jérusalem. Mais le recours à une langue étrangère n’empêchait pas les auditeurs de pouvoir capter ses paroles comme une composante de leur propre ego.
Au moment de la péroraison, il passa à l’hébreu pour citer un passage de la Déclaration d’Indépendance de 1948, puis un verset du Psaume 137 : "Si je t’oublie Jérusalem, que ma droite se dessèche. Que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens plus, si je ne mets pas Jérusalem au sommet de ma joie. "
En prononçant ces mots avec pathos, il faisait penser aux pionniers des temps héroïques. On assistait là au rappel candide d’un vieil état d’esprit, exprimé par un homme trop jeune pour l’avoir connu, mais qui persistait néanmoins à chercher son inspiration dans la Bible et le passé éprouvant du Sionisme. Il était réconfortant de rencontrer un artiste qui savait également transmettre en mots la teneur d’un métier où l’on apprend l’art d’arriver à un accord parfait.
Après avoir ainsi parlé, Kissin se dirigea vers le Steinway où il exécuta, en virtuose, le deuxième Scherzo en si bémol de Frédéric Chopin. Comme la sensibilité de l’exécutant apparaît toujours en surimpression sur celle du compositeur, son interprétation atteignait un niveau où le sous-entendu se modulait, dans un climat de tension, sur une légèreté de touche inaccoutumée.
Il est des moments où l’on est mené par la musique à un chez-soi où l’on n’avait encore jamais été. Comme c’était apparemment le cas, l’auditoire, littéralement transporté, se leva pour faire au visiteur une ovation où il tentait d’exprimer, lui aussi, l’indicible.