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Exode des chrétiens de terre sainte ?

vendredi 7 mai 2004, par Michel Remaud


Les chrétiens de terre sainte, victimes de la violence qui règne dans leur pays, vivent en permanence sous couvre-feu et dans des conditions inhumaines. Beaucoup d’entre eux quittent le pays, et ceux qui restent n’aspirent qu’à imiter ceux qui sont déjà partis. Si l’hémorragie n’est pas rapidement enrayée, la terre natale du christianisme va bientôt se trouver vide de toute présence chrétienne.

Telle est l’image qu’un paroissien fréquentant une église de France à l’occasion des célébrations pascales a pu se faire de la situation lorsqu’on recommandait à sa prière ses frères et sœurs du pays de Jésus, en l’invitant à se montrer généreux lors de la collecte organisée à leur intention.
On trouve la même affirmation sous la plume du jésuite américain Drew Christiansen, pour qui la présence chrétienne « diminue de plus en plus en Terre sainte » (cité par Henri Tincq dans Le Monde du 24 avril 2004).

Comme souvent lorsqu’il est question d’Israël et de la Palestine, le tableau est exact dans ce qu’il décrit, mais gravement incomplet et peut-être tendancieux dans le choix des omissions. Les « chrétiens de terre sainte », en effet, sont loin de constituer une catégorie homogène. Indépendamment de la grande diversité des rites et des appartenances confessionnelles, on peut les répartir sommairement en cinq grands groupes, dont chacun devrait faire l’objet de subdivisions si l’on voulait raffiner l’analyse.

1 - Les chrétiens arabes de nationalité israélienne, vivant principalement en Galilée.
2 - Les chrétiens arabes de Jérusalem, dont la plupart ne sont pas citoyens israéliens, mais sont soumis au droit israélien avec le statut de résidents permanents.
3 - Les chrétiens israéliens de langue hébraïque. Groupe aux contours indéfinis, mais beaucoup plus large que celui qui fréquente régulièrement les centres de la communauté catholique hébréophone ; en raison, notamment, du nombre important de non-Juifs venus des pays de l’ancienne Union soviétique.
4 - Les chrétiens arabes vivant dans les territoires relevant de l’Autorité palestinienne.
5 - Des chrétiens venus de l’étranger pour un temps ou définitivement, et plus ou moins solidaires d’une des catégories ci-dessus énumérées. Parmi ces chrétiens d’origine étrangère, les membres des communautés religieuses et les représentants d’institutions chrétiennes occupent numériquement la première place.

Compte tenu du fait que le nombre des non-Juifs arrivés d’Europe centrale et orientale est impossible à évaluer avec précision, on compte en terre sainte au moins 200 000 chrétiens, dont environ 170 000 arabes (1) . Parmi ces chrétiens, seuls ceux qui vivent dans les territoires relevant de l’Autorité palestinienne, et qui ne sont plus que 50 000 environ, correspondent à la description sommaire donnée ci-dessus. Pour dramatique que soit cette situation, elle est donc loin de refléter l’état général de l’Église du pays.

Il est exact que le nombre des chrétiens vivant en territoire palestinien fond comme neige au soleil. La cause de cet exode n’est pas simplement la situation violente que subit la population palestinienne, mais aussi, et peut-être surtout, la pression étouffante exercée par les musulmans sur les chrétiens. Particulièrement révélateur est le livre de Jean Rolin, Chrétiens (P.O.L., 2003), décrivant les brimades dont les chrétiens palestiniens sont victimes de la part des musulmans. [voir ci-après L’impossible réveillon, extrait de ce livre].

Avant de revenir aux chrétiens des territoires palestiniens, précisons que les chrétiens arabes de nationalité israélienne ne fuient pas le pays. La stabilité de leur nombre, voire sa légère augmentation due à l’évolution démographique, jointe à d’autres facteurs, dont l’immigration en provenance d’Europe centrale et orientale, fait qu’Israël (à l’intérieur des limites de 1967) est le seul pays du Proche-Orient où le nombre global des chrétiens soit en augmentation - alors qu’il diminue dans tous les pays musulmans. Phénomène peu connu, bien qu’il ait déjà été signalé : on assiste à une sorte de migration interne des chrétiens arabes israéliens, qui tendent à s’éloigner des agglomérations peuplées de musulmans et à se rapprocher de la population juive. À Nazareth par exemple, des familles chrétiennes quittent la ville ancienne pour aller s’établir à Nazareth Illit [quartier à majorité juive].

Quant aux représentants des instituts religieux, leur nombre est menacé de diminution à cause des tracasseries de l’administration israélienne à l’occasion de l’octroi ou du renouvellement des visas.

Dans cet ensemble, la situation qui est de loin la plus dramatique est celle des chrétiens des territoires palestiniens. Ils ont besoin, assurément, de l’aide de leurs frères d’Europe, d’Amérique et d’ailleurs, qui doivent les soutenir de leur prière, leur rendre visite à l’occasion des pèlerinages, les aider matériellement pour leur permettre de rester dans le pays. Les méthodes de l’occupation dont ils sont victimes comme les autres palestiniens doivent être dénoncées, notamment les entraves à la circulation à l’intérieur des territoires.

De là à faire porter sur Israël l’entière responsabilité de l’exode des chrétiens de Palestine, il y a un pas que beaucoup franchissent. Pour le jésuite Christiansen, déjà cité, la diminution de la présence chrétienne en Terre Sainte serait liée directement aux implantations en Cisjordanie. La réalité est plus complexe, et l’on touche ici à un sujet particulièrement explosif. Révéler le drame de l’oppression des chrétiens par les musulmans, n’est-ce pas mettre les chrétiens palestiniens en situation encore plus difficile, en jetant le doute, de l’extérieur, sur la sincérité de leur patriotisme ? La solidarité entre frères à l’intérieur d’une même Église n’exigerait-elle pas des chrétiens occidentaux qu’ils s’abstiennent d’attirer l’attention sur ce problème et qu’ils rejettent toute la responsabilité sur Israël ? Jean Rolin rapporte l’exemple d’un autre jésuite, vivant à Bethléem, qui cherchait à le dissuader d’écrire son livre en prétextant que faire une distinction entre Palestiniens selon leur religion n’aurait pas plus de sens que de les classer d’après leur groupe sanguin. Si l’on se réfère une fois de plus à ce livre, ce n’est pas qu’on serait dépendant d’une source unique, mais au contraire parce qu’il apporte une confirmation écrite à de multiples témoignages concordants : les chrétiens palestiniens ont tellement peur des musulmans qu’ils n’osent même pas avouer qu’ils en ont peur.

De la part des chrétiens occidentaux, faire une fois de plus d’Israël le bouc émissaire est une position sans risque. Malheureusement, une telle attitude ne fait qu’aggraver un problème, celui de l’antisémitisme, et laisse l’autre sans solution. S’interdire de charger Israël de tous les maux, refuser de passer sous silence le drame des chrétiens vivant en milieu islamique, ce n’est pas céder à un pro-sionisme inconditionnel qui l’emporterait sur la solidarité ecclésiale. C’est faire droit aux exigences de la justice et de la vérité.

(1)Chiffres de 2002. Selon les données du ministère de l’intérieur, les immigrants de l’ancienne Union soviétique qui se seraient déclarés chrétiens seraient au nombre de 27 000, mais les non-Juifs sont certainement beaucoup plus nombreux (certaines estimations donnent le chiffre de 200 000), et beaucoup d’entre eux sont des chrétiens non déclarés.

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L’impossible réveillon.

À propos du réveillon - nous étions, après tout, le 31 décembre [2002, n.d.l.r.] -, William nous avait prévenus : les soirées spéciales prévues de longue date dans quelques établissements de la ville [Ramallah, n.d.l.r.] étaient jusqu’à nouvel ordre annulées, ou suspendues, par suite des menaces émanant d’un groupe que nul ne pouvait ou ne voulait identifier, mais dont il paraissait tout de même avéré que c’était au nom de l’islam qu’il avait fulminé cette interdiction de se réjouir. Officieusement, le motif invoqué était l’exécution par un commando israélien, le jeudi 27 décembre, en plein jour et sur la place des Lions, de trois militants palestiniens d’un groupe radical. Mais, une fois de plus, ce deuil unilatéralement décrété tombait à point nommé pour interdire une célébration en vérité païenne - celle du nouvel an - mais susceptible d’être envisagée comme chrétienne, dans la mesure où elle se réfère au calendrier grégorien, et en tout état de cause non islamique. Une fois de plus, c’était donc au détriment des chrétiens, et plus généralement des mécréants, que s’exerçait le chantage patriotique : si vous ne renoncez pas, de vous-mêmes ou sous la contrainte, à la célébration de vos propres fêtes, c’est que vous êtes de mauvais Palestiniens, puisque la Palestine, comme par hasard, sera en deuil ce jour-là. Mais la Palestine n’est-elle pas en deuil tous les jours ? S’en passe-t-il un seul sans que des combattants, identifiés comme des terroristes, soient abattus par les Israéliens ? William faisait observer que le mois de Ramadan n’avait pas été moins endeuillé, de ce point de vue, et que cela n’avait pas empêché les musulmans de célébrer avec éclat, à Ramallah notamment, la fin de celui-ci.

[...] c’est de William que nous tenions le nom d’un restaurant, l’Eldorado, susceptible sinon d’enfreindre au moins de contourner l’interdiction de réveillonner. Après avoir localisé l’Eldorado, nous y sommes passés une première fois, dans l’après-midi, afin de vérifier l’information [...]. Le patron, ou le gérant, nous a reçus tout d’abord avec circonspection, insistant sur le fait qu’il n’avait pas prévu de réveillon mais un simple dîner, ayant décommandé toutes les fioritures musicales et festives initialement prévues afin de se conformer peu ou prou aux exigences de ce groupe innommé. Après tout, dans ce qui apparaissait désormais comme la capitale de l’Autorité, puisque son chef y était assigné à résidence, on ne pouvait tout de même pas interdire aux gens de bouffer. Puis l’homme nous a délivré deux billets sur lesquels était imprimé le menu du jour, mais en insistant pour que nous ne les montrions à personne, sous le prétexte invraisemblable qu’un concurrent peu scrupuleux pourrait s’emparer de ses idées (dont aucune n’était beaucoup plus originale, ou beaucoup plus fastueuse, que celle de conjuguer le poulet rôti avec des frites) : en vérité, il craignait manifestement de s’attirer les foudres des ayatollahs de pacotille si ce menu imprimé venait à tomber entre leurs mains. [...]

En début de soirée, à l’heure qui est en temps normal celle du dîner, il s’est fait dans la rue un grand vacarme, peut-être ponctué de quelques détonations, auquel nous n’avons pas prêté d’attention particulière, une ville dans la situation de Ramallah étant inévitablement coutumière des tumultes. Un peu après 10 heures du soir, par des rues généralement sombres et à peu près désertes, où aucun signe de liesse ne risquait d’offusquer les yeux ou les oreilles des croyants, nous nous sommes dirigés vers l’Eldorado, qu’en arrivant nous avons trouvé plongé comme tout le reste dans l’obscurité. Notre inquiétude en fut d’autant plus vive que nous commencions à avoir faim, pour le coup. Après avoir longuement tambouriné contre la porte vitrée, nous vîmes sortir de l’ombre un jeune homme hésitant, pas rassuré, qui en fin de compte nous fit entrer, mais sans allumer la lumière et en refermant aussitôt la porte derrière nous : un peu plus tôt, à l’heure où nous avions entendu du vacarme dans la rue, un cortège de vociférateurs, armés de gourdins, avait effectivement fait le tour des quelques restaurants et autres lieux de débauche du centre-ville pour leur enjoindre de fermer. Le jeune homme, qui était un employé de la maison, avait invité les braillards à vérifier par eux-mêmes qu’il ne se préparait à l’intérieur rien de plus attentatoire aux mœurs qu’un dîner, mais ils avaient décliné cette proposition et réitéré leurs exigences, et le patron du restaurant, plutôt que de voir ses vitres voler en éclats et son personnel molesté, avait obtempéré, quitte à perdre ce qui devait représenter près de la moitié de sa recette du mois dernier. « Désormais, commentait le jeune homme, nous sommes occupés de l’intérieur comme de l’extérieur. » Lui-même était musulman - ce qui faisait ressortir, une fois de plus, combien les musulmans non bigots s’avéraient plus déterminés que les chrétiens dans leur résistance aux islamistes-, et quelques mois auparavant l’un de ses frères avait été tué par les Israéliens lors de l’occupation du camp de Jénine, devenant de ce fait un martyr. Mais même cet argument avait été balayé par les combattants de la vertu qui, après l’Eldorado, s’étaient dirigés vers d’autres lieux afin d’y propager sous la menace le silence et l’ennui. Ainsi la ville était-elle effectivement privée de réjouissances par la volonté d’un petit groupe obscur et véhément que personne ne voulait nommer : mais le plus grave, somme toute, c’est que ni le lendemain ni dans les jours qui suivirent aucune dépêche d’agence, même de trente mots, ne vint rapporter ce fait divers, aucune condamnation de celui-ci ne tomba des lèvres du reclus de la Mouqata’a, alors que cet abus s’était produit sous son nez, et, plus étonnant encore, aucun communiqué n’émana de l’une ou l’autre de ces ONG pourtant particulièrement bien représentées à Ramallah, et habituellement si sourcilleuses sur le chapitre des droits de l’homme.

Jean Rolin, Chrétiens, p.130-137

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