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Face au lieu

jeudi 10 juillet 2008, par I. C.


Dans son dernier roman : Lifené hamaqom [Face au lieu], Haïm Be’er, né à Jérusalem en 1945, évoque les fantômes qui hantent les rives du lac Wansee où l’on peut encore visiter la villa de la triste Conférence du 20 janvier 1942. Des cadres supérieurs de l’administration allemande avaient en effet choisi cet endroit idyllique pour planifier la Solution Finale, bien conscients qu’après la résistance de Moscou en décembre 1941, la victoire avait déjà changé de camp.

Dans une rétrospective saisissante, l’auteur s’étend longuement sur la mort du livre symbolisée par le feu qui, le 10 mars 1933, consuma sur la place de l’Opéra à Berlin quantité d’ouvrages que leur niveau culturel désignait d’emblée à la vindicte nazie. Cet acte de vandalisme était le signe avant-coureur du programme d’extermination qui, le moment venu, serait mis en exécution.

La couverture du livre présente La Bibliothèque, le mémorial qui perpétue le souvenir de ce ravage dans la capitale allemande. Impressionné par cette œuvre d’art, l’auteur fait part de ses impressions : « Sous le niveau de la place se trouve un espace blanc faisant penser à un bocal vide, dénudé comme une chambre à gaz. Des rayons de bibliothèque sont accrochés aux murs mais ces étagères restent mystérieusement vides. »

L’un des personnages du roman évoque avec effroi le moment de cette profanation. « Au cours de cette nuit là, la terre ne s’est pas tue car elle s’est entrouverte. Les ouvrages ont pu être brûlés et les bibliothèques englouties sous terre mais chacune des lettres de ces textes s’est envolée lentement dans le ciel. » Méditant sur la pérennité de l’écriture, Haïm Be’er évoque aujourd’hui « la permanence du livre » qui demeure malgré sa destruction en la comparant à « la survivance de l’âme » après la mort de l’être humain.

Passant à une époque plus récente, l’auteur évoque le vernissage qui eut lieu à Lübeck, le 10 mai 1973 au Kolophon, un musée consacrée à l’histoire du livre et de l’imprimerie. Le catalogue de cette exposition intitulée : Comme des oiseaux de feu, signalait qu’elle devait son nom à l’une des toutes dernières œuvres de Haïm Nahman Bialik : Comment pourrait-on craindre le feu ? Celui qui faisait figure de ‘poète national’ l’avait composé à l’occasion de l’Adloyada, la parade du carnaval qui se déroula durant la fête de Pourim à Tel-Aviv en 1934. A cette occasion, on brûla en effet l’image d’un dragon symbolisant le nazisme, en guise de réponse au brasier de livres allumés quelques mois auparavant sur la place de l’Opéra à Berlin.

En mentionnant cette scène, la catalogue de l’exposition rappelait au visiteur : « Dans un style de prose poétique, le poète hébreu comparait les lettres qui s’élevaient des pages brûlés à des oiseaux de feu qui survolaient les frontières des pays pour apporter aux autres nations le feu sacré dont parlaient les ancêtres de son peuple. Ce feu qui était descendu sur Sodome et Gomorrhe, avant de consumer le voile du Temple profané par Titus, avait rejailli plus tard sous le ciel de Berlin quand vint à nouveau l’heure des ténèbres. Il ranimait maintenant à Lübeck la flamme de la honte et du repentir. »

Be’er s’étend volontiers sur les raisons de son attachement aux livres. « Une bibliothèque » dit-il, « ressemble à un être humain. Elle jouit d’une sorte de vie selon son arrangement particulier tant que son propriétaire est vivant. Mais quand ce dernier vient à disparaître, elle est privée par le fait même de son principe d’unité. A ce moment là, chacune de ses composantes est dispersée aux quatre vents pour commencer éventuellement une existence nouvelle. »

L’intérêt que Haïm Be’er porte au mot écrit est bien illustré dans l’une des pages de Face au lieu. Dans ce passage, l’auteur évoque la figure de Rappaport, un bibliophile qui se souvient de la disparition des livres de son père dans le brasier allumé par les nazis à Berlin en mars 1933.

« Rappaport parla lentement et raconta ce qui était arrivé naguère à un écrivain particulièrement attaché aux livres. Ce dernier retraçait les difficultés qu’il avait rencontrées dans la recherche du livre où hassid faisant l’éloge de son Rabbin, Aaron Rattin, affilié aux Tenants de la fidélité. Le titre de cette oeuvre rare était, si je m’abuse : Faits et geste d’Aaron.

« Comme cet ouvrage, tient à préciser Rappaport, avait été imprimé à Jérusalem au moment du siège de la ville en 1948 et, qui plus est, dans une édition limitée, il ne fut vendu qu’à la communauté des hassids du Rebbe. Comme il ne pouvait l’obtenir même dans les librairies spécialisées, il résolut finalement de s’adresser à un hassid de renom. Pensant que cet homme pourrait le tirer d’embarras, il se rendit au magasin géré par ce dernier près du quartier de son enfance à Jérusalem.

‘Je cherche, lui dit-il, un endroit où trouver : Faits et gestes d’Aaron’. ‘Chez moi !’, répondit aussitôt le barbu à la lévite rayée, tout en retirant le livre en question d’un tiroir. ‘Prends-le et tu le rendras, une fois ta lecture terminée !’ ‘Mais c’est un livre de valeur’ répondit l’écrivain soucieux de ne pas abuser de la générosité du hassid. ‘Je le sais fort bien et pourtant, je te le répète sans hésiter : ‘Garde-le tout le temps que tu jugeras nécessaire !’ ‘Mais si le livre ne t’est pas rendu, que feras-tu ?’ ‘S’il ne me revient pas, je n’en aurai plus le désir’. Et devant l’étonnement du visiteur, le hassid se mit à lui tenir ces propos surprenants :

‘Pourrais-tu me dire pourquoi, à ton avis, le rabbin Elia Hacohen Steinberg qui était familier de la maison de l’Admor* Aaron Ratta - que ses mérites nous protègent !- s’était évertué à mettre par écrit l’histoire et la conduite de notre saint rabbin, sinon pour inspirer aux cœurs la crainte du ciel et l’horreur du péché ? Dans ces conditions, si mon livre n’est pas rendu après lecture, on pourra y voir la preuve qu’il n’aura pas rempli le rôle prévu par l’auteur - paix à son âme ! - et si cela devait arriver, le pauvre homme que je suis n’y trouverait plus intérêt et ne n’y serait plus attaché. Autant le dire, dans ce cas, l’ouvrage pourrait rester à la disposition de celui qui l’a emprunté jusqu’à la venue du Sauveur attendu.’ »

*Admor : Ce titre, attribué à des rabbins célèbres, est l’acronyme des mots hébreux : Adonénou, Morénou, Rabbénou = notre Seigneur, notre maître, notre Rabbin. (n.d.t.)

Haïm Be’er

Extrait de Lifené haMaqom [Face au lieu], Am Oved Pub. 2007
Traduction : I.C

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