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Flashe d’espoir : Faut-il être sourd pour s’entendre ?

dimanche 9 mai 2010, par Antoinette Bremond


Une école de sourds unique en son genre, l’école Hattie Friedland, à Jérusalem, où une centaine d’enfants sourds, juifs et arabes, s’entendent.

C’est ce qui se vit dans le quotidien de l’école publique pour malentendants dans le quartier de Kyriat Yovel à Jérusalem. Fondée en 1931 par l’Alliance Israélite Universelle, (appelée actuellement Kol Israel Haverim-alliance) cette école est destinée aux enfants juifs. A la création de l’Etat d’Israël (1948) elle est prise en charge par la municipalité de Jérusalem et le ministère de l’Education nationale. En 1978, le maire de Jérusalem, Teddy Kolek l’ouvre aux enfants sourds arabes israéliens et palestiniens de Jérusalem et des villages avoisinants. En 1979 il y a déjà 69 enfants arabes.

Cette année, sur les 82 élèves de 6 à 21 ans, ¼ d’entre eux sont juifs religieux ou laïques, et ¾ sont arabes. Cela s’explique par le fait que la société juive possède toute une prise en charge spécialisée permettant aux malentendants d’être intégrés dans le système scolaire normal. Donc seuls les enfants ayant, en plus de leur surdité, un autre handicap, retard mental, autisme, désordre dans la communication, perte de vue, sont dirigés vers cette école. Par contre la société arabe n’est pas encore équipée pour recevoir des enfants malentendants.

La directrice Guila Tatar Itzhak, juive, née en Israël et son adjointe Maha Abu Ktesh, arabe israélienne musulmane, dirigent actuellement cette école. Dans leur bureau, deux tableaux mettent tout de suite les visiteurs dans le contexte : sur l’un, le langage des signes avec sa traduction en hébreu, sur l’autre, les mêmes signes avec la traduction en arabe. Donc un seul langage pour ces enfants du « monde du silence » venant de cultures différentes. La barrière de la langue est supprimée. Leur réalité les rend solidaires, ensemble ils sont sourds, même si à la maison ils vivent la situation quotidienne du conflit israélo-palestinien.

Dans l’école, on ne parle jamais de politique, pourtant l’actualité est présente. Par exemple, lors de l’élection de Barack Obama, chacun donnait son avis.

Mais comment depuis 30 ans, dans cette « petite terre », un bâtiment de trois étages (construit grâce aux dons de Hattie Friedland) et une cour de récréation, les enseignants ont-ils pu arriver à « régler » le conflit, ce que la politique ne peut obtenir ?

L’éducation

Dans les classes groupant de 8 à 10 élèves, arabes ou juifs, l’éducation est personnalisée au maximum. Les enseignants venant des deux cultures, dont quelques uns sont également malentendants, possèdent parfaitement le langage gestuel et peuvent s’adresser aux enfants en arabe et en hébreu. Chaque élève est reçu et suivi pour ce qu’il est, son présent, son histoire, son contexte. Les parents sont en contact presque journellement avec les directrices et les enseignants, se tenant ainsi au courant des progrès, des difficultés ou des événements de la journée. Ils participent régulièrement à des réunions de parents, soit arabes et juifs ensemble, soit séparés. Peu à peu ce « lieu de paix », cette grande famille que forment les enfants et leurs parents, s’infiltre ainsi dans la société.

« Le but », insiste la directrice, « est de convertir cet handicap en force, conduisant ces jeunes à devenir des membres actifs de la société, de faire de ces handicapés et de leurs familles un pont entre les deux cultures. »
Ce qui n’empêche pas, bien sûr, que pendant les récréations, comme partout, il y ait des querelles et que la directrice doive intervenir, luttant contre la violence, d’où qu’elle vienne.

Formation professionnelle

Pour permettre à ces jeunes de sortir de cette école avec un diplôme et la possibilité d’une vie indépendante, une formation professionnelle au choix leur est donnée par des gens de métier. Certains deviendront cuisiniers, coiffeurs, menuisiers, jardiniers, esthéticiennes ou travailleront dans l’hôtellerie, la cosmétique, l’informatique et dans les services médicaux. Le « suivi » est assuré par le service social qui, très présent en Israël, est souvent absent du côté arabe.

Divers ateliers sont aussi intégrés au programme d’éducation : ateliers de journalisme, d’informatique, de sport, de cinématographie, de photographie. Ces activités parascolaires ont souvent lieu dans la salle communale du quartier, mieux équipée.

En plus du personnel enseignant et professionnel, des assistants sociaux, des psychologues, des médecins viennent régulièrement suivre ces jeunes, collaborant à leur développement. Diverses thérapies sont également pratiquées, ergothérapie, orthophonie, musicothérapie, théâtre, physiothérapie.

Loisirs et fêtes

Les fêtes des différentes communautés se célèbrent ensemble. Un spectacle est organisé chaque fin d’année, avec théâtre, danses etc. Sur le podium, un système de vibrations installé sous le plancher donne le rythme aux danseurs.

Pendant les vacances, des voyages, des colonies de vacances sont organisés. Encore un temps fort partagé par les enfants et les enseignants des deux cultures.

Ali, Arabe palestinien et Orel, Juif israélien

Ali, jeune palestinien, vit dans sa famille à El Azaria, un village palestinien proche de Jérusalem. Il est dans cette école depuis l’âge de 6 ans. N’ayant qu’une carte d’identité palestinienne, il n’avait pas le droit de s’inscrire dans une école israélienne. Mais cette école de sourds étant unique, il a pu y entrer pour des raisons humanitaires. Il espère beaucoup acquérir à 18 ans la carte bleue israélienne qui lui permettra d’entrer et de sortir sans problèmes. Pour aller à l’école il doit prendre un taxi jusqu’au mur de sécurité. De l’autre côté, la navette scolaire pour les enfants de cette région l’attend. Les jours où les contrôles sont plus sévères, il rate la navette et doit retourner chez lui. Il y a aussi des jours où les territoires sont fermés. Par exemple, le vendredi avant Pessah, comme il y avait eu des manifestations violentes en Vieille Ville, les classes arabes étaient à moitié vides. Ali raconte d’une façon très expressive que tout était facile avant la construction du mur. Son grand problème, il est en train de perdre la vue. A 21 ans, après l’école, quel sera son avenir ? La société arabe n’a pas encore de structures pour les sourds adultes. Mais il est décidé à s’en sortir.

Orel, 12 ans, vit à Jérusalem près de l’école. A 4 ans, après plusieurs séjours dans les hôpitaux, on dépiste chez lui, en plus de sa surdité, un retard mental et des troubles cardiaques. L’enfant vit replié sur lui-même, comme en sursis. Sa mère arrête de travailler. Accepté dans cette école, il est pris en charge, comme s’il était le seul enfant ! Petit à petit il s’intègre et communique. Actuellement il veut tout le temps aider les autres… presque trop ! Toute sa famille a appris le langage gestuel. « La vie à la maison avec ses frères et sœurs est presque normale » dit la maman. Après l’école il repart avec une navette dans son monde, comme chacun. Les uns du côté israélien : Guilo, Bet Shemesh, Modiin, Jérusalem ; les autres avec Ali, du côté arabe, palestinien.

On peut comprendre que les réunions des parents d’élèves, vivant des deux côtés, sont un vrai défi.

Les finances

Le ministère de l’Education finance l’essentiel du budget de cette école, incluant les salaires. L’école dispose également d’un budget annuel complémentaire de 219 000 dollars assuré par Kol Israël Haverim-Alliance, la Fondation de Jérusalem et d’autres associations israéliennes. Mais pour pouvoir assumer l’ensemble des nouvelles méthodes pédagogiques, il faut qu’elle trouve chaque année, 86 000 dollars supplémentaires, grâce à des dons venant d’Israël ou de l’étranger.

Le canari dans la mine

Ce livre, publié en 2006 par Primo Europe et l’édition Yago, raconte le drame de la torture et de la mort du jeune Juif Ilan Halimi à Paris en février 2006. Les éditeurs et la famille décident de dédier les bénéfices de la vente de ce livre à une association oeuvrant pour la paix et le rapprochement. Ce fut l’école des sourds de Jérusalem qui fut choisie. En mai 2007, 12 000 euros sont envoyés à cette école permettant d’élargir les programmes scolaires établis en liaison avec les recherches pédagogiques du ministère de l’Education.


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