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Histoire : L’affaire de la ligne d’autobus 300

lundi 3 mai 2010, par Cécile Pilverdier


Retour sur l’une des affaires qui a secoué le plus en profondeur Israël au milieu des années 80 et qui a engendré de nombreuses polémiques. Les services de sécurité sont-ils tout-puissants dans un pays où le terrorisme est un danger permanent ? La presse doit-elle toujours révéler la vérité ? La justice ne met-elle pas en péril la sécurité d’Israël ?

Les faits

Le 12 avril 1984, quatre terroristes venus de la Bande de Gaza prirent d’assaut l’autobus 300 de la compagnie Egged, de la ligne Tel Aviv –Ashkelon. Ils tinrent les voyageurs en otage, pour exiger un échange de prisonniers internés en Israël. Le lendemain très tôt, une force spéciale intervint, près de Dir El Balah, et libérèrent les otages. Au cours de l’opération, Irit Portogaz, une soldate qui était dans l’autobus fut tuée, ainsi que deux terroristes. Les deux autres furent arrêtés, menottés et amenés dans un champ proche. Le patron de la Sûreté Générale (Shabak), Abraham Shalom et le chef du groupe, Ehud Yatom, vinrent auprès des deux terroristes. Avant de quitter l’endroit, Shalom ordonna de les tuer. Yatom et ses gens les laissèrent dans la voiture dans un lieu isolé et les frappèrent à la tête avec des pierres et des barres de fer, jusqu’à ce qu’ils meurent. Leurs corps furent amenés à l’hôpital où le médecin constata leur mort.

On annonça au public que tous les terroristes avaient été tués lors de l’opération d’assaut, mais trois jours plus tard le journal "Les Nouvelles" annonça au "New York Times", en outrepassant la censure militaire, que deux terroristes avaient été pris vivants. Quelques jours plus tard le journal afficha en première page des photos prises par Alex Libek, où on voyait un des terroristes pris vivant et en pleine connaissance après être descendu de l’autobus. La publication provoqua une tempête, et il fallut faire une enquête sur la mort des terroristes.

En réaction à la publication des détails dans le journal "Les Nouvelles", la censure militaire, ordonna de façon exceptionnelle, la fermeture du journal pendant plusieurs jours. Le personnel du quotidien fut jugé pour n’avoir pas respecté la loi de censure et subit une longue série de procès jusqu’à ce qu’il soit acquitté finalement par la Haute Cour de Justice 10 ans après le début de l’affaire.

Enquête sur la mort des terroristes

Suite à la demande de Itzhak Zamir, conseiller juridique du gouvernement, le ministre de la Défense Moshe Arens fut forcé de nommer une commission d’enquête intérieure, avec à sa tête le général à la retraite Méïr Zorea, en vue d’examiner les circonstances de la mort des terroristes. Au départ, Moshé Arens s’y opposa. D’après Zamir la raison pour laquelle le ministre de la Défense essaya d’empêcher la mise en place d’une telle commission est que ce dernier était arrivé sur les lieux et avait donné l’ordre de tuer les terroristes. Cette rumeur ayant entaché sa réputation, il fut contraint de suivre les revendications du conseiller juridique du gouvernement.

La nomination de cette commission avait été gardée secrète, mais le 27 avril 1984, le quotidien "Les Nouvelles" en révéla l’existence. Yatom et ses proches, qui avaient témoigné devant la commission, avaient caché une partie des éléments de la mort des terroristes. Yatom avait communiqué de faux éléments, disant qu’il avait vu comment le colonel Itzhak Mordechaï, commandant l’opération, avait donné un coup de son révolver sur la tête des terroristes. Après cela, Yatom raconta qu’il avait fait monter les terroristes dans son véhicule pour les interroger, mais ils avaient saigné durant le trajet et leur état s’était empiré, aussi ils les avaient amené à l’hôpital, où on avait constaté leur mort. L’entourage de Yatom avait lui aussi menti devant la commission, et cela sur son ordre.

L’enquête conclut le 20 mai 1984 que les deux terroristes étaient décédés suite à des coups sur la tête, et personne ne fut inculpé de responsabilité sur leur mort.

Sur recommandation de la commission, Yatom fut condamné pour avoir frappé, selon lui, un des terroristes. Sur la base de son témoignage, Itzhak Mordekhaï, fut aussi condamné, mais les condamnations furent rapidement levées. L’affaire de l’autobus 300 entacha sa carrière militaire, il quitta Tsahal quelques années plus tard sans avoir été nommé vice-chef d’état major comme il l’espérait.

Des détails de l’affaire sont dévoilés

Au mois de novembre 1985, trois responsables de la Sûreté Générale, Rafi Malka, Reuven Hazan et Radaï Peleg s’adressèrent au chef du service, Abraham Shalom, pour demander soit la publication des détails de l’affaire soit sa démission pure et simple. Shalom refusa et les trois présentèrent leur démission. Six mois plus tard les mêmes s’adressèrent au conseiller juridique du gouvernement Zamir et lui transmirent les détails de l’affaire.

Le 18 mai 1986, Zamir rapporta que des éléments lui avaient été remis permettant de penser à des délits de la part de la Sûreté Générale et il demanda de traduire les responsables en justice. Le chef du gouvernement d’alors, Shimon Pérès, s’y opposa fermement et déclara : "On veut jeter le chef de la Sûreté aux chiens". Une confrontation eut lieu entre Zamir d’un côté et Pérès et Itzhak Shamir de l’autre. Ces derniers défendirent A. Shalom. Sur l’exigence de Shamir, vice-Premier ministre à cette époque, Yossef Harish remplaça Zamir.

La grâce présidentielle

Suite à la tempête publique, A Shalom dut démissionner de son poste de chef de la Sûreté Générale, mais il prétendit pour sa défense, que tout ce qu’il avait fait était "autorisé et permis". Le chef du gouvernement à l’époque de l’assassinat, Itzhak Shamir ne répondit rien à cela. Yossef Hermelin, qui avait été patron de la Sûreté Générale 12 ans plus tôt, fut rappelé pour prendre les rênes du service tellement ébranlé et affaibli par cette affaire.

Suite à la démission du chef de la Sûreté, le président de l’Etat, Haïm Herzog, gracia Abraham Shalom, Ehud Yatom et deux autres membres de la Sûreté. Cette grâce fut donnée avant même le jugement et devint un précédent dans l’histoire du pays : un président graciant une personne avant qu’elle ne soit condamnée. La grâce fut également accordée à Yossi Ginossar et aux officiers de Tsahal qui avaient été mêlés à l’affaire.

Dans sa demande de grâce, Yatom avait écrit que lui et ses subordonnés avaient tué deux terroristes sur l’ordre du chef de la Sûreté et que, selon ce qu’il savait et ce qu’il croyait, la chose avait été faite "pour que de cette prise d’otage meurtrière, les terroristes n’en sortent pas vivants".

Suites de l’affaire

Yatom, qui avait été gracié par le président de l’Etat, continua à servir dans la Sûreté pendant encore 13 ans. Il essaya d’en être nommé le patron mais la Cour Suprême s’y opposa, disant que :" l’ordre donné par le chef de la Sécurité avait été hors la loi, et Yatom n’aurait pas du lui obéir". Avant cela, Yatom n’avait pas pu être nommé chef de la Sécurité du parlement. Cela ne l’empêchera pas de se joindre à la liste du Likoud pour la 16ème Knesset, et, en 2003, de devenir député. Il était 32ème sur la liste de la 17ème Knesset, mais ne fut pas élu. Itzhak Mordechaï, quant à lui, fut nommé des années plus tard ministre de la Défense mais termina sa carrière par une condamnation pour harcèlement sexuel.

Y. Ginossar fut également gracié, mais la Cour Suprême empêcha sa nomination comme chef de cabinet du ministère de la Construction.

"L’affaire de la ligne 300" eut des répercussions importantes sur le système gouvernemental et la société en Israël. Elle dévoila de profonds disfonctionnements au sein du service de la Sûreté générale, touchant à son intégrité. Ses membres faussèrent l’enquête, mentirent, s’arrangèrent entre eux et essayèrent même d’accuser un officier qui n’avait pas participé à la tuerie. La publication de l’affaire causa du tort à la Sûreté Générale aux yeux du public et exigea une clarification dans le service. En plus, au milieu de l’enchevêtrement de l’enquête, on découvrit des erreurs supplémentaires des services de Sécurité, comme l’emploi de la torture lors de ses enquêtes. Ceci amena à la création de la commission Landau, chargée d’enquêter sur les procédés d’interrogatoires employés par la Sûreté entraînant l’intervention de la Cour Suprême et en fin de parcours, des changements de méthode.


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