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Histoire : La « Sale affaire »

lundi 24 novembre 2008, par Cécile Pilverdier


L’affaire Lavon, la « sale affaire » ou « l’affaire », est le surnom donné à l’affaire d’espionnage et de sabotage de Tsahal en Egypte durant l’année 1954.
Fin 1954 un accord fut signé entre les Britanniques et l’Egypte, selon lequel les Anglais quitteraient la région du Canal de Suez. Cet accord supprimait le précédent signé en 1936, selon lequel les Anglais pouvaient maintenir des troupes dans la région du Canal, et celles-ci étaient ex-territorialisées. En juin les Britanniques retirèrent leur armée
.

Israël voyait dans ces forces britanniques une protection contre l’invasion de sa frontière sud par l’Egypte, aussi cet accord de 1954 éveilla t-il sa méfiance, d’autant plus que l’armée britannique cédait ses 11 aéroports à l’armée égyptienne. Au même moment une équipe d’espions israéliens travaillait en Egypte avec à sa tête un officier des renseignements militaires, Abraham Dori, surnommé « John Derling », sur l’initiative de la section des renseignements de l’unité 131 de Tsahal, avec comme chef Mordekhaï Ben Tsur. Cette unité 131 avait été créée pour la lutte psychologique dans les pays ennemis, dépendant au début des renseignements de l’armée pour des actions spéciales. Les membres de ce groupe étaient des Juifs égyptiens, certains de religion karaïte, qui après avoir été formés en Israël, rentrèrent en Egypte.

Le but de cette organisation était de faire du sabotage en Egypte en temps de guerre si elle éclatait. Mais lorsque l’accord sur le retrait des Britanniques fut connu, l’ordre fut donné à cette unité, et particulièrement à l’officier des renseignements Avri Elad surnommé « Paul Frank », d’agir contre les organismes britanniques et américains. On espérait ainsi que l’accord serait annulé.

Lavon et Dayan La question : « Qui a donné l’ordre ? », le ministre de la Défense Pinhas Lavon ? le chef des renseignements de Tsahal Binyamin Gibli ? Si oui, ce dernier aurait-il agi de sa propre initiative, le chef des Armées Moshé Dayan était alors à l’étranger et le chef du Gouvernement n’était pas au courant jusqu’à ce que l’affaire éclate ? Ces questions allaient retentir encore de nombreuses années et n’ont toujours pas de réponses faisant l’unanimité des historiens jusqu’à ce jour.

Une chose est sûre, le chef de l’unité 131, Mordekhaï Ben Tsur, transmit à son groupe, d’après l’ordre de Gibli, le code prévu (Action Shoshana), à la radio israélienne le 18 juillet 1954.

Les membres de l’unité exécutèrent plusieurs actions à Alexandrie et au Caire, posant des explosifs assez primitifs. L’un des membres fut arrêté alors qu’il était en train d’agir, et très vite, presque toute l’unité fut emprisonnée et jugée. Deux des membres, Shmuel Azar et le docteur Moshé Marzouk furent condamnés à mort et pendus le 31 janvier 1955. Deux furent libérés, et les autres condamnés à une longue peine de prison. Le démantèlement de ce réseau d’espionnage amena évidemment à la découverte et à l’arrestation d’un autre espion israélien, Meïr Binet dit « Max », qui travaillait aussi en Egypte. La veille du jour où il devait témoigner au tribunal, il se suicida dans sa cellule.

Contrairement aux discussions sur : « qui a donné l’ordre ? », tout le monde fut d’accord pour dire que la façon dont avait été annoncée l’action était irresponsable. A partir de ce moment-là, Gamal Abel Nasser devint plus dur vis-à-vis des Juifs d’Egypte, et seules quelques familles très anciennes purent garder leur nationalité égyptienne, les autres durent quitter le pays. La réputation internationale d’Israël fut très touchée.

En Israël une boite de Pandore politico-militaire s’ouvrit, et cette affaire devint « La sale affaire ».
La censure interdit la publication des détails de cette affaire, mais on ne pouvait pas fermer les yeux sur le procès du Caire suivi en Israël et dans le monde entier. En Israël, seules des bribes passaient aux nouvelles et pendant des années le public reçut des informations décousues donnant des noms comme : « la troisième personne », « l’officier supérieur », et bien sûr : « la sale affaire ». Les institutions israéliennes furent très secouées. Les rapports furent tendus entre le ministre de la Défense, Pinhas Lavon, et les autorités supérieures de Tsahal. Une dure confrontation eut lieu entre Lavon, ceux qui le soutenaient et les officiers supérieurs, et dans tout cela la question : « qui a donné l’ordre ? » demeurait. Gibli a-t-il reçu l’ordre de Lavon, ou a-t-il agi de lui-même ?

Lavon s’adressa au chef du Gouvernement Moshé Sharett et demanda une commission d’enquête indépendante pour répondre à cette question. Le président du tribunal de grande instance, Itzhak Olshan, ainsi que le tout premier chef d’état major Yaakov Dori, furent nommés à la tête de la commission. Elle commença son travail le 2 janvier 1955 et après dix jours publia cette réponse : « Nous regrettons, il n’est pas en notre pouvoir de répondre aux questions qui nous ont été posées ». La commission ne fut pas convaincue que le chef des renseignements militaires (Aman) n’avait pas reçu l’ordre du ministre de la Défense, et n’était pas sûre que le ministre de la Défense eût donné l’ordre.

Pas besoin de dire que cette commission Olshan-Dori ne calma pas l’ouragan, bien au contraire. Les chefs du parti Mapaï, alors au pouvoir, commencèrent à douter des résultats des élections qui devaient avoir lieu fin 1955. Le 1er février, Moshé Sharett, Lévi Eshkol, Golda Meïr etZalman Shazar descendirent à Sede Boker pour consulter « le vieux », David Ben Gourion, qui avait quitté le gouvernement un peu plus d’un an auparavant.
Le lendemain, Lavon démissionna, disant que ses partisans ne le croyaient pas. En échange, il exigeait de mettre hors de cause les chefs de la Sécurité, fidèles à Ben Gourion (et à leur tête Shimon Pérès) comme étant hors de cette « sale affaire ». Le 22 février Sharett reçut la démission de Lavon, et nomma immédiatement Ben Gourion ministre de la Défense de son gouvernement. En compensation, peu de temps après, Lavon fut nommé président de la centrale syndicale la Histadrout, institution très importante à l’époque.

L’ouragan politique en surface diminua, mais les autorités supérieures de Tsahal durent donner leur avis sur tous les bruits qui couraient sur l’affaire, sur les faux documents et sur ceux qui avaient été détruits, sur les faux témoignages et sur le départ de personnes à l’étranger pour les réduire au silence. De plus on commença à douter du chef de l’unité 131, Avri Elad (le troisième homme). Etait-il un agent double au service de l’Egypte ? Il fut jugé en juillet 1959, et après un an de procès, il fut mis en prison pour une longue période. Le jugement d’Elad, en somme, ouvrait le début d’une seconde affaire Lavon.

Le Mapaï se releva de la « sale affaire », après la démission de Lavon, et aux élections de 1959, ce fut la plus grande victoire de son histoire avec 47 mandats. Mais en même temps, Ben Gourion commença à mettre des personnalités plus jeunes à la direction du parti, comme Dayan et Pérès, et éveilla un grand mécontentement chez les anciens qui sentaient que « le vieux » essayait de les exclure. Lavon, qui attendait patiemment toutes ces années, comprit que son heure était enfin venue.
A ce moment là, Ben Gourion arriva à la conclusion qu’il était temps de vérifier les bruits qui couraient sur les faux témoignages, sur les destructions de certains documents touchant à « la sale affaire », et il nomma une commission d’enquête avec à sa tête le juge Haïm Cohen, assisté de deux officiers supérieurs. La commission confirma qu’il y avait bien eu des faux documents, mais ne fut pas convaincue que ceux-ci concernaient « la sale affaire ». Ainsi la seconde investigation judiciaire sur l’affaire ne donna pas de conclusion décisive. Là-dessus, Binyamin Gibli fut renvoyé de Tsahal.

Dayan et Gibli Alors Lavon dut agir. Il se présenta devant la commission parlementaire des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset pendant 4 sessions consécutives en octobre 1960, et accusa les responsables du système sécuritaire. Mais surtout, Lavon prétendit que « la sale affaire » et ses prolongements étaient le résultat de clans qui s’étaient formés contre sa personne, et aujourd’hui il exigeait la réhabilitation de son nom. Des détails de la discussion passèrent aux mains de la presse et les batailles dans les medias furent pires que jamais. Lavon donna aux chefs du Mapaï les munitions dont ils avaient besoin pour combattre Ben Gourion – façon de faire incompréhensible jusqu’alors.

Il était clair que les accusations de Lavon exigeaient un examen plus approfondi que ceux des commissions Olshan-Dori et Cohen, mais alors une âpre discussion s’éleva : sur quoi porterait cette commission ? Ben Gourion décida que la vérification des faits était l’affaire d’une commission juridique, alors que les chefs du Mapaï et les ministres qui n’étaient pas du Mapaï préférèrent une commission nationale. Pour son malheur, Ben Gourion ne savait pas que la loi était pour lui comme Premier ministre, pour créer une commission d’enquête gouvernementale. Le 31 octobre 1960, le gouvernement décida, sans que Ben Gourion soit au courant, de créer une commission ministérielle avec à sa tête le ministre de la Justice Pinhas Rosen (chef du parti progressiste) ainsi que six autres ministres dont deux seulement étaient du Mapaï.

Cette commission des sept donna ses résultats le 21 décembre 1960, et quelques jours après, le gouvernement l’approuva, avec quelques modifications. La conclusion la plus importante était : « Nous affirmons que Lavon n’a pas donné l’ordre sur lequel s’est appuyé l’officier supérieur (Gibli) » et précisa : « ‘la sale affaire’ a eu lieu sans qu’il soit au courant ». Ben Gourion, qui dès le début pensait qu’une commission gouvernementale ne pouvait juger une affaire judiciaire, menaça de démissionner, mais il en repoussa l’idée car à ce moment là les rapports d’Israël avec les USA étaient tendus à cause de la centrale atomique de Dimona. Finalement il prit un congé prolongé. Golda Meïr prit alors la tête des « anciens du Mapaï » qui étaient contre Ben Gourion et menaça de démissionner si ce dernier n’acceptait pas les conclusions de la commission des sept.

Le 31 janvier 1961, après que la tension avec les USA se fut dissipée, Ben Gourion démissionna. La crise au Mapaï était à son comble et Lévi Eshkol arriva à la conclusion que le parti ne pouvait plus être sauvé, sauf si on renvoyait Lavon de son poste de président de la Histadrout. Ce serait, pensait-il, la seule façon d’obtenir la réconciliation au sein des responsables du parti. Lavon fut éloigné définitivement du système politique et Ben Gourion revint à la tête du gouvernement, mais son autorité en souffrit beaucoup. Ce fut le début de son déclin qui amena sa démission finale de la tête du gouvernement deux ans plus tard, et de son départ du Mapaï.

Alors que tout cela se passait en Israël, la plupart des membres de l’unité 131 étaient en prison en Egypte. De nombreuses personnes prétendirent que plusieurs occasions de les faire libérer n’avaient pas été saisies (principalement après la guerre du Sinaï en 1957). C’est seulement en 1968 que la plupart furent relâchés par l’Egypte lors d’un échange de prisonniers. Les condamnés du Caire, Marcel Ninio, Robert Dassa, Meïr Zaafran, Victor Levy (décédé), Philippe Natanzon (décédé) Méïr Max Binet (décédé) Meïr Miouhas (décédé), furent les victimes.

C’est seulement 50 ans après la montée à l’échafaud du docteur Moshé Marzak, et de l’ingénieur Shmuel Azar, qu’eut lieu, dans la résidence des présidents d’Israël en mars 2005, une cérémonie de reconnaissance envers ces condamnés du Caire et leurs familles, en présence des chefs de Tsahal et de la Défence. Le président Moshe Katsav et le chef d’Etat Major Moshe Ayalon leur décernèrent la médaille du mérite au nom de l’Etat.

Le président israélien s’adressa aux condamnés du Caire et aux familles en ces termes : « Nous savons que vous gardez en vous la colère pour le mauvais règlement de cette affaire, pour les divisions entre le gouvernement et les chefs de la Défense, et malgré cela vous êtes restés des hommes responsables vis-à-vis du gouvernement, fidèles à la souveraineté juive, et jamais vous n’avez injurié l’Etat ». Il a ajouté : « Nous payons aujourd’hui une partie de la dette à ceux qui sont restés avec nous et à ceux qui ont disparu. Je me réjouis de vous décerner, après tant d’années, au nom de l’Etat d’Israël – à vous et à vos proches qui ne sont pas avec nous aujourd’hui – la médaille du mérite et les remerciements pour avoir agi fidèlement envers le peuple et l’Etat dans un pays ennemi, le plus grand, et qui a été le premier à signer un traité de paix avec Israël ».

Le président reconnut officiellement le fait que « les membres de l’unité partirent envoyés pour une mission militaire secrète, sur l’ordre du gouvernement d’Israël. Certains payèrent de leur vie et d’autres de leur liberté pendant de longues années, après avoir subi des tortures », et il avoua que l’accident survenu au cours de l’opération avait déployé un lourd nuage dans le ciel de l’Etat d’Israël et fait naître autour de lui une grande confusion. L’Etat d’Israël a été pris dans une des plus importantes crises de son histoire.

Dernier rebondissement : Dayan a-t-il donné l’ordre ?

L’affaire a rebondi récemment, lorsque deux mois après le décès de Binyamin Gibli, le quotidien Maariv a publié un long article après la parution d’un livre autobiographique de Gibli. « Je suis furieux contre Dayan, je ne peux pas lui pardonner de m’avoir enfoncé. Il m’a trahi et je l’ai couvert ! »

Après 51 ans de silence et de secret, l’autobiographie ressort avec les mêmes accusations de Gibli : Dayan savait, et non seulement il savait mais il avait participé à l’ordre d’envoyer les jeunes exécuter les actions en Egypte, mais il s’est esquivé en faussant les dates. Dans la première autobiographie écrite par Arié Krishak, 10 ans auparavant, Gibli avait déjà écrit la même chose.

Le chef d’état-major Moshé Dayan avait alors prétendu ne rien savoir, car il était à l’étranger.
Depuis, on a essayé plusieurs fois de lier Dayan à l’affaire. On a dit que Dayan avait fait cela pour faire tomber le gouvernement de Moshé Sharett et faire revenir David Ben Gourion à Jérusalem. C’est de fait ce qui s’est produit. Mais ces essais ont échoué, surtout à cause du silence de Gibli, le chef des renseignements militaires. Gibli couvrait Dayan, et Dayan, en réponse, a conseillé à Ben Gourion de le renvoyer de l’armée.

En 1992, à la suite du livre de Shabtaï Tevet « Kablan » (Une peau de banane), qui accusait Gibli d’avoir donné l’ordre et de s’être disculpé, Gibli décida d’écrire un livre. Il s’adressa à plusieurs auteurs et choisit Arié Krishak. Celui-ci raconte : « Je lui ai dit, qu’avec un tel livre il fallait tout dévoiler ». Gibli m’a répondu : « J’y suis prêt moralement, je baigne dedans depuis un bon moment ». Mais finalement le livre n’a pas paru. « Il y avait des choses » dit Krishak, « qui n’ont pas passé la censure de la famille Gibli ».

En 2002, l’idée d’écrire un livre a de nouveau réapparu, et cette fois le biographe était Boaz Appelbaum, l’ancien chef de bureau de Shimon Pérès. Selon Boaz, Gibli s’est tourné vers lui et lui a dit en parlant de Dayan : « Il m’a vraiment trahi. Et moi, je l’ai couvert ! ».

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