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Histoire : les relations germano-israéliennes

lundi 16 février 2009, par Cécile Pilverdier


Les relations germano-israéliennes, du fait de la Shoa, sont obligatoirement particulières.
Avec le temps et le changement de statut de l’Allemagne qui se normalise, ces relations évoluent également.
Après la guerre, Leo Baeck, survivant et ancien responsable de la communauté juive allemande observe : un gouffre insurmontable sépare désormais l’Allemagne et le judaïsme.

La fin de la Deuxième guerre mondiale est un temps pour surmonter ces années dramatiques. C’est aussi un temps pour établir un nouvel ordre international, la volonté d’établir une ONU forte, mais aussi un temps de méfiance avec les débuts de la Guerre froide.

L’ « impossible » rétablissement du dialogue avec l’Allemagne et la communauté juive et l’ « improbable » établissement d’un contact entre la RFA et l’Etat d’Israël vont dépendre de trois facteurs : la réflexion relative au passé tragique, la préparation d’un avenir plus serein et les nécessités du moment. Notons que les arguments favorables à l’établissement de relations diplomatiques entre les deux pays sont le fait d’initiatives d’hommes d’Etat aux personnalités fortes dans le contexte de la Guerre froide.

Les compensations financières

Avec la découverte progressive des horreurs commises, les organisations juives des USA demandent des réparations. Même si durant la Seconde guerre mondiale l’Etat d’Israël n’existait pas encore, il va se joindre aux requêtes des organisations juives américaines.

Un accord sera signé le 10 septembre 1952 entre l’Allemagne de l’Ouest et le gouvernement d’Israël, dans lequel l’Allemagne reconnaît que les Nazis ont commis un génocide contre le peuple juif, et elle promet de donner des compensations pour les biens pris aux Juifs, pour le rétablissement de ceux qui ont été sauvés.

En reconnaissant l’Etat d’Israël comme l’un des héritiers des communautés juives détruites durant la Shoa, cet accord est une première pour la justice internationale. La signature pour les réparations est signée par le gouvernement d’Allemagne Fédérale comme un acte de réhabilitation dans la communauté internationale. Dans l’histoire économique de l’Etat d’Israël cet accord est l’un des actes important qui permit le développement économique du pays dans les années qui suivirent.

Au début des années 50, le souvenir de la Shoa est encore frais dans la mémoire collective : l’Allemagne et ses citoyens inspirent des sentiments de vengeance et de haine, la majorité des citoyens israéliens n’achètent pas de produits venant d’Allemagne, à la radio on n’écoute pas les chants allemands et même la langue allemande est insoutenable pour beaucoup. Sur les passeports israéliens il y avait le tampon : « Pour tous pays, sauf l’Allemagne ».

Pour arriver à cet accord sur les compensations financières avec l’Allemagne, il faudra le pragmatisme de David Ben Gourion et l’ouverture de Konrad Adenauer convaincu de la nécessité de « réparer ». Dès 1950, ce dernier fournit discrètement une aide militaire à Israël qui a accueilli de nombreux survivants de la Shoa et Ben Gourion décide d’entreprendre une « normalisation » des rapports germano-israéliens. Cette décision aidera surtout l’économie très difficile à l’époque, entre autres parce que l’Etat d’Israël devait accueillir des centaines de milliers d’immigrants en peu de temps.

En janvier 1951 Ben Gourion écrit dans son journal : « Kaplan (alors ministre des Finances) m’a expliqué que la situation alimentaire est au pire. Dans deux mois il n’y aura plus de pain… Son importation exige 5 à 6 semaines. En Europe, impossible d’obtenir un crédit, et si on ne prévoit pas, ce sera un désastre ».

Le 6 janvier 1951, le gouvernement d’Israël présente aux 4 grandes puissances (USA, URSS, Angleterre et France) une lettre au sujet des réparations et retour des biens que l’Allemagne doit aux Juifs, et demande une rétribution d’un milliard et demi de dollars. Puis Israël fait pression par un intermédiaire international sur le gouvernement d’Allemagne pour obtenir ces réparations. En mai 1951 le chancelier allemand Adenauer rencontre le président du bureau des Finances, David Horowitz, et, avec l’ambassadeur d’Israël à Paris, des discussions secrètes ont lieu entre les deux parties. Dans ces discussions il est décidé de faire une déclaration publique disant que l’Allemagne reconnaît sa responsabilité dans les crimes nazis.

Ben Gourion et AdenauerEn septembre 1951, Adenauer, dans un discours au parlement allemand déclare : « Des crimes qui ne peuvent être décrits ont été commis au nom du peuple allemand, qui exigent des compensations morales et concrètes… le gouvernement fédéral est prêt, avec les représentants du peuple juif et de l’Etat d’Israël… à apporter une solution au problème des réparations matérielles et à faciliter ainsi la reconstruction morale ». En décembre de cette même année, Adenauer annonça publiquement que son gouvernement est prêt à arriver à un accord de paiements avec l’Etat d’Israël sur la base des accords mutuels.

En janvier 1952, malgré l’opposition publique violente menée en particulier par Menahem Begin, Israël accepte la proposition allemande et David Ben Gourion annonce devant la Knesset, l’acceptation de son gouvernement pour ouvrir les discussions avec l’Allemagne. La proposition doit être votée. Après une discussion longue et orageuse, elle est acceptée à une majorité de 61 voix contre 50 et 6 abstentions. La Knesset décide de nommer un comité parmi les membres des Affaire étrangères et de la Défense pour rédiger le texte final de l’accord proposé.

Les discussions entre les parties se passent surtout dans le château Wassenaar à côté de la Haye aux Pays Bas et l’accord est signé le 10 septembre 1952 au Luxembourg par Adenauer, le ministre israélien des Affaires étrangères Moshé Sharett et le président du Congrès juif mondial Nahum Goldmann, au titre de représentant des organisations juives. En mars 1953 la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset se prononce pour le texte de l’accord.

Durant les mois de discussions, un débat public houleux et parfois violent a lieu au sujet de l’accord et de son caractère. Ceux qui refusent les réparations disent que la signature est une faute morale et que l’Etat d’Israël « vend la mémoire des victimes de la Shoa pour de l’argent ». Parmi eux il y a des rescapés et des membres des partis de l’opposition : le Hérout, les sionistes généraux, le Mapam et le Maki (parti communiste), qui manifestent dans les rues avec des pancartes disant ; « Dehors le gouvernement du déshonneur » et « Ne vendez pas le sang de millions ».Ceux qui sont pour l’accord disent qu’on ne peut pas charger de la responsabilité des crimes nazis de façon collective tous les Allemands jusqu’à la fin des temps, et qu’une « nouvelle » Allemagne demande la réconciliation avec le peuple juif. Le 6 janvier 1952 la Knesset propose l’ouverture de discussions officielles avec l’Allemagne, celles-ci durent 3 jours. C’est le summum des disputes publiques sur le sujet.

Deux jours avant le vote à la Knesset, le parti Hérout prend l’initiative d’une vaste manifestation de protestation contre l’accord, à Jérusalem non loin du bâtiment de la Knesset. Sur l’estrade, Menahem Begin le chef de ce parti, appelle la foule à refuser cet accord et enflamme les esprits des manifestants qui se ruent vers le parlement et jettent des pierres sur les policiers. Il y a 200 blessés et 400 personnes sont arrêtées. Le lendemain de cette manifestation, Ben Gourion fait un discours spécial à la radio : « Hier une main malveillante s’est levée contre la souveraineté de la Knesset ». Il s’élève alors contre ceux qui veulent agir par la violence sur les décisions du parlement.

A la suite de cette manifestation on interdit au député Begin de participer aux réunions et débats à la Knesset jusqu’à la fin de la session en cours.

Le 9 janvier 1952 a lieu le vote et il se termine par le discours d’une heure et demie du ministre des Affaires étrangères Moshé Sharett. C’est un des sommets des débats sur la question. Quelques minutes avant le vote, le député Abraham Bermann, membre du parti Mapam et ancien combattant du ghetto de Varsovie, monta sur l’estrade et déclara : « Au nom de mes compagnons, je vous supplie : il est impossible de signer cet accord ». Mais le texte sera ratifié à 61 voix.

Ben Gourion résume dans son journal ces trois jours de discussion à la Knesset : « Lundi, mardi et mercredi furent les jours des « Réparations ». L’expérience manquée, tragique et insultante de Begin. Mardi j’ai transmis au peuple, mercredi le gouvernement a été approuvé par la majorité, par la victoire morale. La conclusion des discussions par Moshé (Sharett) fut exemplaire ».

Le vote à la Knesset ne met pas fin aux discussions, et des actions violentes ont lieu les mois suivants : en mars, une enveloppe dynamitée est envoyée au chancelier Adenauer. Le policier allemand qui l’ouvre est tué et un autre officier gravement blessé. A la suite de cette affaire, plusieurs membres des mouvements révisionnistes sont arrêtés à Paris. Plus tard, ils sont relâchés, faute de preuves de leur implication. Une autre enveloppe dynamitée est envoyée au chef de la délégation allemande pour l’accord, mais elle est neutralisée.

En octobre 1952, un certain Dov Shilansky, qui deviendra un jour président de la Knesset, est arrêté à l’entrée du ministère des Affaires étrangères avec un explosif de 28 kg de dynamite. En septembre 1953, lorsqu’arrivent les bateaux d’Allemagne à Haïfa avec les « compensations », un membre du Hérout est également arrêté à l’entrée du port avec 3 kg d’explosifs.

Dans l’accord, l’Allemagne de l’Ouest s’engage à fournir à Israël des compensations pour la somme de 3 milliards de marks (750 millions de dollars de l’époque), répartis sur une période de 12 ans. Ces compensations ne seront pas seulement en espèce elles comprendront aussi des marchandises et des produits venant d’Allemagne (et de l’essence d’Angleterre). Dans le cas de détérioration de l’économie allemande, il est convenu que l’Allemagne pourra modifier la répartition de ces paiements.

Le gouvernement d’Israël promet que ces compensations ne serviront pas aux besoins immédiats mais à des investissements à long terme. Sur les 4 milliards et demi de marks, un tiers devait venir du compte de la RDA. Celle-ci n’étant pas d’accord, ne signera pas et discutera avec le gouvernement d’Israël jusqu’en 1955 sans résultats. Israël acquiert ainsi des bateaux, du matériel de construction, de l’équipement agricole et industriel. Après la signature, une représentation officielle israélienne est nommée en Allemagne pour s’occuper de ces compensations. Dans le cadre de cet accord, l’Etat d’Israël prend sur lui la responsabilité du traitement des droits des citoyens israéliens handicapés à la suite de la persécution nazie. Ainsi 21 000 rescapés auront droit à une pension du gouvernement israélien qui sera d’ailleurs inférieure à celle payée directement par le gouvernement allemand. L’accord prévoit de donner à l’Etat les biens qui ont appartenu aux citoyens allemands en Israël (comme les maisons des Templiers construites dans les années 1870-80 dans des villes comme Jérusalem ou Tel Aviv). L’accord comprend aussi 450 millions de marks supplémentaires pour les organisations juives dans la Diaspora. Pour ces discussions, les organisations juives créent la « Conference on Jewish Material Claims against Germany » qui fonctionne directement entre les individus et l’Allemagne.

Vers une normalisation des relations

En janvier 1956, Ben Gourion propose de nouer des relations diplomatiques avec l’Allemagne. Celle-ci n’est pas enthousiaste, craignant que de tels accords avec Israël n’entraînent la reconnaissance de la RDA par les Etats arabes, renforçant ainsi la division de l’Allemagne.

En 1959 des incidents antisémites à Cologne amènent Adenauer et Ben Gourion à se rencontrer pour la première fois à New York, le 14 mars 1960. Adenauer promet une aide importante au-delà des 12 années prévues et le rapprochement avec la RFA assure Israël du soutien d’un partenaire de poids sur la scène internationale.

En 1961 le procès d’Eichmann permet un prise de conscience plus vive de l’ampleur des crimes nazis, tant en RFA où ils ont été en partie occultés, qu’en Israël, où la « mémoire » de la Shoa entrera désormais dans la conscience nationale.

En Egypte, des scientifiques allemands aident Nasser à fabriquer des armes non conventionnelles visant l’Etat hébreu. Bonn est alors prêt à développer des relations culturelles et scientifiques, à favoriser les échanges de jeunes, à jumeler des villes et à aider Israël auprès de la CEE, les marchés de ses voisins lui étant fermés.

Les livraisons d’armes allemandes à Israël poussent les Egyptiens à s’allier à la RDA. En réponse, en août 1965, Israël et la RFA échangent leurs premiers ambassadeurs. A la suite de l’établissement de ces relations diplomatiques, les promesses orales d’Adenauer sont officialisées et Bonn devient un médiateur très important pour Israël auprès de la CEE. Un accord préférentiel est signé par Abba Even, alors ministre israélien des Affaires étrangères en 1970 et confirmé en 1975. Cette même année, l’Allemagne s’oppose très fermement à la résolution de l’ONU assimilant le sionisme à une forme de racisme et en 1973 Willy Brandt est le premier chancelier fédéral à visiter officiellement Israël, qualifiant les relations germano-israéliennes de « relations normales au caractère particulier ».

En juin 1975 c’est Itzhak Rabin qui est le premier chef du gouvernement à se rendre en RFA. Mais tous le monde en Israël n’est pas d’accord avec cette normalisation. Deux personnalités israéliennes considèrent que les relations avec l’Allemagne ne pourront jamais être normales : Golda Meïr, et Menahem Begin qui déclare en 1981 lors de la destruction du réacteur irakien : « Il n’y aura pas d’autre Auchwitz ».

L’évolution des années 80

Les années 80 amènent une certaine normalité dans ces relations. L’Allemagne fédérale est un partenaire incontournable d’Israël, tant sur le plan commercial que militaire. En 1982 Helmut Kohl arrive au pouvoir, et, n’ayant pas connu la guerre comme adulte, ses propos et ses gestes irritent parfois la sensibilité juive. Le président de la RFA, Richard Von Weizsaker, lui, incarne une Allemagne qui se veut au clair avec son passé et cela permet à l’Etat hébreu d’accepter positivement la chute du mur de Berlin et la réunification de l’Allemagne, (celle de l’Est n’ayant jamais accepté son passé nazi). Durant cette période, si les deux parties ont conscience de leurs rapports « particuliers », pour les relations générales, cette spécificité est relativisée, l’Allemagne étant de plus en plus insérée dans la politique européenne.

En 1996, une commémoration annuelle consacrée aux victimes du IIIème Reich fut inaugurée par le Bundestag. Des Juif de l’ex-RDA sont alors attirés par la RFA, ainsi que des Israéliens d’origine allemande.

Angela Merkel et Ehud OlmertEn 1998, c’est l’élection de Gerhard Schroder et de Yoscka Fisher comme ministre des Affaires étrangères. Tous deux, d’une nouvelle génération, voient désormais la RFA entièrement souveraine, ne devant plus agir sous l’ombre du passé n’affectant plus les relations israélo-allemandes. L’Allemagne réunifiée entend bien perpétuer le souvenir du passé et elle construit à Berlin le mémorial des Juifs d’Europe assassinés.

En juillet 2000 un accord est signé à Berlin pour verser des compensations à ceux qui ont été en camps de travail obligatoire (en majorité des non juifs) durant l’époque nazie. Cet accord est signé entre le gouvernement allemand, le gouvernement d’Israël, celui des USA et avec huit pays d’Europe de l’est. Cette même année le président Johannes Rau, lors d’une visite en Israël, prend la parole devant la Knesset. L’élection d’Angela Merkel en 2005 n’apporte aucun changement : Israël reste sûr de pouvoir compter sur l’appui allemand. L’Allemagne et les services secrets israéliens travaillent ensemble, Israël reçoit des sous-marins, etc.

En mars 2008, Angela Merkel vient à Jérusalem pour les 60 ans d’Israël et s’exprime en allemand et en hébreu à la Knesset le 18 mars. Avant son départ pour Israël, elle déclare : « Notre histoire, aujourd’hui empreinte de relations stables et amicales, fait partie des miracles de l’histoire ». Angela Merkel est une Allemande de la ex-RDA, Etat qui refusait de reconnaître la responsabilité de la Shoa. Avec huit de ses ministres, elle a signé une série de projets communs et le principe d’une consultation annuelle entre les deux gouvernements, alternativement en Israël et en Allemagne. L’Allemagne est devenue aujourd’hui le premier partenaire européen d’Israël.

Aujourd’hui, ayant atteint un certain équilibre avec les pays du Moyen Orient, l’Allemagne peut être appelée à jouer un rôle dans la région : règlement de prise d’otages, échange de prisonniers. Après l’attaque israélienne contre le Hezbollah, la flotte allemande a été chargée de surveiller les côtes du Liban.

(Voir aussi : Israël et la République fédérale d’Allemagne. Une Realpolitik sous le signe de la Shoa, de Dominique Trimbur)

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