Il y a quelques semaines, j’ai reçu par voie électronique le texte d’une pétition pour laquelle on sollicitait
ma signature. Dans le formulaire à remplir en cliquant sur quelques boutons virtuels, le signataire devait
indiquer son pays de résidence, en cochant le nom d’un État dans une liste à faire défiler à l’écran.
Malheureusement, Israël ne figurait pas dans la liste. Je n’ai donc pas signé la pétition.
Peu après, j’ai eu l’occasion de lire dans une revue catholique un article remettant en question la
légitimité de l’existence même de l’État d’Israël. On relève dans ce texte un certain nombre d’assertions
dont ce document n’a pas le monopole, et qui traduisent au contraire des opinions largement répandues
aujourd’hui, et de plus en plus explicitement exprimées.
« À l’époque contemporaine », peut-on lire dans cet article, « des juifs ont voulu recouvrer leur terre en
faisant valoir leurs droits à la propriété de la Terre promise occupée depuis des siècles par d’autres
peuples. C’est cette revendication qui est à l’origine de l’État d’Israël et des inextricables difficultés
politiques de la Terre Sainte. Pour recouvrer leur terre, les Israéliens n’ont pas hésité à faire la guerre et à
en chasser les occupants légitimes. »
À quel épisode historique est-il fait ici allusion ? Les premiers Juifs à venir s’installer sur cette terre à
l’époque moderne et contemporaine, que ce soit après l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492 ou à partir
de la première alya en 1882, n’étaient pas des « Israéliens ». Ceux d’entre eux qui sont venus, pour des
raisons religieuses, s’établir à Safed, Tibériade, Hébron ou ce qui allait devenir Mea Shearim, au cours
des cinq derniers siècles, ne s’y sont pas implantés par la force des armes, et les immigrants, laïcs pour
beaucoup d’entre eux, venus par vagues successives à partir de la fin du XIXème siècle n’ont pas cherché
à reprendre la Palestine aux Turcs au moyen d’un débarquement armé !
Les premiers « Israéliens » sont nés en 1948, avec l’État d’Israël. C’est une décision de l’O.N.U. qui a
créé cet État, et cette décision a été rendue possible par l’existence d’une importante population juive dans
ce qui était devenu la Palestine britannique après avoir été la Palestine ottomane. Ajoutons qu’un certain
nombre des « victimes malheureuses du Sionisme » - pour reprendre une formule de cet
article - n’habitaient cette région que depuis quelques années, quelques décennies au plus, puisque des
Arabes des régions voisines étaient venus s’établir en Cisjordanie à la suite de la déclaration Balfour,
escomptant que la présence conjointe des Britanniques et des Juifs provoquerait un développement
économique de la région.
Que la guerre d’indépendance, en 1948, ait été l’occasion de nombreux drames pour la population locale
et la cause d’un exode arabe massif, il faudrait beaucoup de mauvaise foi pour le nier. Encore faut-il
rappeler que cette guerre a été déclarée par les pays arabes voisins, à la suite de leur refus de reconnaître la
décision de l’O.N.U.
Lors de la guerre de 1967, la seule qui ait présenté des caractéristiques d’une guerre de conquête, même si
elle n’a pas été provoquée par Israël, les Israéliens n’ont pas chassé « les occupants légitimes » de la
Cisjordanie ni de la bande de Gaza, qui se sont plutôt bien accomodés de cette nouvelle occupation, au
moins pendant les premières années, après avoir subi celle des Jordaniens et des Égyptiens. La
multiplication des implantations, notamment à partir de l’accès du Likoud au pouvoir dix ans plus tard,
l’immobilisme de plusieurs gouvernements israéliens, les effets d’un système électoral qui interdit en
Israël l’émergence d’une véritable majorité parlementaire, sans oublier l’inaptitude des dirigeants
palestiniens à saisir certaines occasions historiques, ont conduit à la situation dans laquelle on est
aujourd’hui enlisé, mais, redisons-le, il n’y a pas eu d’expulsion massive de la population des territoires.
« Nous ne pouvons admettre l’existence d’un État fondé sur l’exclusion d’un autre peuple », peut-on lire
en conclusion de cet article. La formule est mise en évidence par la revue, qui en a tiré le sous-titre en
caractères gras : « Un État ne peut fonder son existence sur l’exclusion d’un peuple. ». Affirmation
générale à laquelle il est impossible de ne pas souscrire, et qu’approuverait sans aucun doute l’immense
majorité des Israéliens. Malheureusement, la formule laisse entendre que « l’exclusion d’un autre
peuple » (quel est exactement le sens du mot « exclusion » dans ce contexte ?) serait le fondement de
l’État d’Israël et serait donc impliquée comme une condition nécessaire dans l’existence même de cet
État. L’État d’Israël, en somme, serait par nature et nécessairement illégitime.
Quel que soit le jugement que l’on puisse ou doive porter sur la politique de son gouvernement, l’État
d’Israël tient sa légitimité internationale d’une décision de l’Organisation des Nations Unies. Sauf erreur,
jamais cette organisation n’a déclaré illégitime l’existence d’un de ses membres, même de ceux qui se
sont bel et bien fondés sur l’élimination de populations locales, commes les Etats-Unis et l’Australie.
Jamais non plus le Saint-Siège, qui entretient depuis 1993 des relations diplomatiques avec l’État d’Israël,
n’a remis en question cette reconnaissance. Et si l’existence d’Israël est illégitime, pourquoi avoir attendu
plus de cinquante ans pour s’en rendre compte et la dénoncer ?
De nos jours, nous dit-on, des juifs auraient voulu recouvrer la Terre promise, sans hésiter à faire la guerre
pour en chasser les occupants légitimes. Pour pouvoir conclure à l’illégitimité de l’État d’Israël, ce type
de discours veut passer directement de la Bible à l’actualité politique en négligeant totalement les réalités
historiques. Paradoxalement, il tombe du même coup dans le fondamentalisme qu’il semble reprocher aux
Juifs.
On ne fait rien avancer en remplaçant l’histoire par des mythes. La réalité n’est pas simple, et la route de
la paix passe nécessairement par la prise en compte de sa complexité.