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L’Évangile de Judas et l’opinion israélienne

dimanche 9 avril 2006, par Michel Remaud


Qui aurait pu penser que l’identification d’un manuscrit copte du troisième ou du quatrième siècle (http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2264425&rubId=1098) pourrait faire la « une » des grands quotidiens israéliens, et que la première chaîne de télévision y consacrerait la première partie de son magazine du samedi soir ? L’effet produit sur l’opinion israélienne par la publication des fragments de l’ Évangile de Judas est en soi un événement hautement significatif.

L’existence d’un apocryphe gnostique attribué à l’apôtre Judas nous était connue par le témoignage d’Irénée de Lyon (IIe s.), qui lui consacre un paragraphe dans son ouvrage monumental Contre les hérésies, consacré à la réfutation des multiples formes de l’hérésie gnostique dans les premiers siècles du christianisme (cf. ci-dessous). Selon les communications scientifiques qui ont accompagné la publication de la découverte, Judas apparaît dans ce texte comme le disciple le plus proche de Jésus, le seul qui l’ait vraiment compris, et qui l’aurait livré aux Romains pour lui permettre de se libérer, par la mort, de son enveloppe charnelle. Ce texte, un des multiples apocryphes qui ont circulé dans l’antiquité, apporte une nouvelle et importante illustration de tout le foisonnement intellectuel et idéologique dont s’est accompagnée la naissance du christianisme - dans un monde ou coexistaient et s’affrontaient diverses écoles de pensée.

Chacun reçoit et interprète l’information en fonction de ses préoccupations. La manière dont l’opinion israélienne a fait écho cette découverte fait remonter au jour l’imaginaire et la sensibilité liés aux rapports complexes et dramatiques du peuple juif au monde chrétien. Pour les journaux et la télévision (dans une émission où les explications des scientifiques étaient insérées dans une sorte de roman-photo d’une qualité discutable), l’Évangile de Judas est une réhabilitation de celui qui a toujours été présenté dans le monde chrétien comme le traître par excellence. Le site internet de Ma`ariv titre par exemple : « La lettre d’acquittement de Judas Iscariote ». (Précisons au passage que Ish Qriot signifie simplement « l’homme de Qriot » ; on dirait en français : « Judas de Qriot », du nom de la localité dont il était originaire). Pour la presse israélienne, celui dont la tradition chrétienne a fait le type du Juif (et le rapprochement entre Yehuda, Judas, et yehudi, juif, est beaucoup plus sensible en hébreu qu’en français) apparaissait, dans un document chrétien ancien que l’Église officielle n’avait pas voulu retenir dans son canon des Écritures, comme le disciple le plus proche de Jésus.

À l’approche des célébrations pascales, où les chrétiens des différentes Églises vont faire mémoire de la passion et de la mort de Jésus, le retentissement cette découverte révèle à quel point la mémoire collective du peuple d’Israël demeure marquée par les jugements injustes et les mauvais traitements dont les Juifs, au cours des siècles, ont été victimes de la part des chrétiens, qui les tenaient pour coupables de la mort du Christ. Le dernier concile a voulu faire justice de ce cliché au conséquences meurtrières : « Ce qui a été commis durant sa passion ne peut être imputé, ni indistinctement à tous les juifs vivant alors, ni aux juifs de notre temps [...]. Les juifs ne doivent pas [...] être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture. » (Vatican II). L’ouverture de la semaine sainte est une excellente occasion de rappeler cet enseignement et d’inviter les chrétiens à le relire. Le retentissement, dans l’opinion israélienne, de la découverte de quelques fragments de papyrus exprime, de façon impressionnante, une profonde aspiration à la réconciliation, mais montre aussi combien est encore longue la distance à parcourir sur ce chemin. La « lettre d’acquittement de Judas Iscariote » a été reçue par beaucoup, en réalité, comme la lettre d’acquittement du peuple juif.

Le témoignage d’Irénée de Lyon (IIe s.)

30, 15. Telles sont les doctrines de ces gens, doctrines dont est née, telle une hydre de Lerne, la bête aux multiples têtes qu’est l’école de Valentin. Certains, cependant, disent que c’est Sagesse elle même qui fut le Serpent : c’est pour cette raison que celui ci s’est dressé contre l’Auteur d’Adam et a donné aux hommes la gnose [la connaissance] ; c’est aussi pour cela que le Serpent est dit plus intelligent que tous les êtres. Il n’est pas jusqu’à la place de nos intestins, à travers lesquels s’achemine la nourriture, et jusqu’à leur configuration, qui ne ferait voir, cachée en nous, la substance génératrice de vie à forme de Serpent.

31, 1. D’autres encore disent que Caïn était issu de la Suprême Puissance, et qu’Esaü, Coré, les gens de Sodome et tous leurs pareils étaient de la même race qu’elle : pour ce motif, bien qu’ils aient été en butte aux attaques du Démiurge [le dieu inférieur, créateur du monde matériel], ils n’en ont subi aucun dommage, car Sagesse s’emparait de ce qui, en eux, lui appartenait en propre. Tout cela, disent ils, Judas le traitre l’a exactement connu, et, parce qu’il a été le seul d’entre les disciples à posséder la connaissance de la vérité, il a accompli le « mystère » de la trahison : c’est ainsi que, par son entremise, ont été détruites toutes les choses terrestres et célestes. Ils exhibent, dans ce sens, un écrit de leur fabrication, qu’ils appellent « Évangile de Judas ».

31, 2. J’ai pu rassembler d’autres écrits émanant d’eux, dans lesquels ils exhortent à détruire les œuvres d’Hystéra ; ils désignent sous ce nom l’Auteur du ciel et de la terre. Car, disent ils, on ne peut être sauvé autrement qu’en s’adonnant à toutes les actions possibles, comme l’avait déjà dit Carpocrate. En tout péché ou acte honteux, à les en croire, un Ange est présent : il faut commettre hardiment cet acte et faire retomber l’impureté sur l’Ange présent en cet acte, en lui disant : « ô Ange, j’use de ton oeuvre ; ô Puissance, j’accomplis ton opération. » La voilà, la gnose parfaite : s’adonner sans crainte à des actions qu’il n’est pas même permis de nommer !

Irénée de Lyon, Contre les Hérésies, I, 30,15 - 31,2.

Voir aussi sur le sujet : The Lost Gospel

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1 Message

  • Vous notez l’étymologie discutée de Judas "Iscariote".

    Jacqueline Genot-Bismuth propose une interprétation étonnante dans "Un homme nommé Salut" (éd. F-X de Guibert, 1995, p. 111).
    Selon cette savante juive, le grec "o sikarios" serait une traduction calquée de l’araméen "siqra" (le sicaire) ; dans ce cas, le personnage nommé dans Jean 6,71 "Judas, fils de Simon l’Iscariote", serait en réalité le fils de l’apôtre Pierre !...

    D’après Jacqueline Bismuth, Simon, "fils de Jonas" (baryona’) ne doit pas être traduit par "fils de la colombe" mais par "zélote" ou "hors-la-loi" (baryona’ ou biryon). Dans ce cas, notre Judas, "Yahouda ben Sim’on iscariot" serait en réalité Yehouda ben Sim’on haqanay’ ou baryona’ ou Judas, fils de Simon-Pierre. Pourquoi lui et pas Simon le Zélote ? Parce que Simon-Pierre a gardé l’habitude de porter une arme blanche, la courte épée parthe des sicaires (?), "sica" pour les Romains, dont il se servira au cours de l’arrestation de Jésus pour couper l’oreille droite de Malchus...

    Assez audacieux comme explication, mais à verser au dossier noir de "l’iscariologie".

    Répondre à ce message


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