La Conférence de Madrid s’est déroulée sur trois jours à partir du 30 octobre 1991, accueillie par l’Espagne et soutenue conjointement par les États-Unis et l’URSS. Ce fut la première tentative de la communauté internationale pour initier un processus de paix au Proche-Orient, par le biais de négociations impliquant Israël et les pays arabes dont la Syrie, le Liban, la Jordanie et les Palestiniens.
Au lendemain de la guerre du golfe de 1991, le Président américain George H. W. Bush et son secrétaire d’État James Baker établirent des objectifs et, transmirent avec l’URSS des lettres d’invitation pour le 30 octobre 1991, à l’attention d’Israël, de la Syrie, du Liban, de la Jordanie et des Palestiniens. La délégation palestinienne n’était pas une représentation de l’OLP à cause des relations qui n’étaient pas encore formalisées entre cette organisation et l’État d’Israël. Toutefois, des Palestiniens des territoires palestiniens occupés en faisaient partie et étaient en contact permanent avec la direction de l’OLP exilée à Tunis.
Discours du président soviétique M. Mikhaïl Gorbatchev
Madrid (30 octobre 1991)
Mesdames et Messieurs,
Je voudrais commencer par exprimer ma reconnaissance à nos hôtes, au roi d’Espagne et au gouvernement espagnol, pour leur invitation à tenir à Madrid cette conférence si importante pour le monde. Il aurait été difficile de choisir un endroit meilleur aussi bien du point de vue du prestige du pays que du point de vue de la géopolitique.
Je salue à Madrid le président des États-Unis d’Amérique, les délégations et observateurs arabes, la délégation israélienne, les représentants de la Communauté européenne et le secrétaire général de l’ONU.
La composition même de cette conférence, son caractère et son objectif attestent que nous participons à l’une des plus remarquables initiatives de la nouvelle politique mondiale.
Le chemin conduisant à cette conférence a été parsemé de milliers de victimes et de destructions, ainsi que des malheurs de peuples. Ce chemin a été marqué par la haine et la cruauté. Il est souvent passé par des croisées qui recelaient un danger d’explosion universelle.
Ce conflit, le plus durable de cette seconde moitié du XXe siècle, a lourdement été marqué par la guerre froide. Ce n’est qu’après la fin de cette guerre que le règlement de ce conflit est devenu possible.
Toutefois, nous avons eu d’énormes efforts à faire pour promouvoir ce processus de règlement. Ces efforts incarnent l’énorme potentiel de bonne volonté et de responsabilité des hommes d’État et hommes politiques qui se sont engagés dans la réalisation de cette tâche universelle. Il s’agit en effet d’une région où se trouvent les nombreuses racines d’une civilisation et d’une culture millénaires, où s’entrecroisent les intérêts vitaux de la communauté internationale et où vivent des peuples dont le génie a donné à l’humanité de remarquables acquis.
Je ne peux pas ne pas aborder le rôle joué par les deux puissances dont les présidents se trouvent devant vous au titre de coparrains de cette réunion. L’histoire a voulu que, sans l’amélioration et, par la suite, sans la modification radicale des relations soviéto-américaines, nous n’aurions pu parvenir à de profondes transformations dans le monde permettant de parler d’une période de paix foncièrement nouvelle dans l’histoire mondiale. Le mouvement en ce sens a déjà commencé.
Ce n’est que dans ce contexte que l’on peut comprendre l’espoir réel apparu dans le règlement du problème arabo-palestinien.
La coopération entre les deux grandes puissances, entre les autres membres du Conseil de sécurité de l’ONU a été nécessaire pour stopper l’agression contre le Koweït, pour confirmer l’efficacité des nouveaux critères de relations internationales. Aussitôt après que nous nous sommes entendus avec le président Bush, en septembre de l’année dernière, à Helsinki, sur la guerre du Golfe, nous nous sommes attaqués énergiquement et en commun au règlement du problème du Proche-Orient.
Tout ce que nous avons fait pour cela, les Américains et nous-mêmes, a montré que nous avons tiré les conclusions qui s’imposent de la guerre du Golfe. La participation commune de l’URSS et des États-Unis au règlement est animée par leur volonté, d’offrir leurs bons offices et, en aucun cas, d’imposer de l’extérieur des solutions qui seraient contraires aux intérêts nationaux des États de cette région.
Les efforts bi- et multilatéraux entrepris par les parties en conflit l’ont montré : il faut des négociations et un travail collectif pour trouver l’équilibre réaliste des intérêts sur lequel seulement peut se fonder une paix solide.
Cette journée offre une chance unique. Il serait impardonnable de la laisser échapper. Tout le monde a intérêt à son succès. Cela non seulement parce que les droits des peuples, des nations, de l’homme sont en train de devenir une base universelle et généralement admise de l’ordre mondial, mais aussi parce que ce problème ne pouvait plus attendre. Le Proche-Orient est devenu une des régions du monde les plus saturées d’armes. On y voit s’accumuler les types les plus meurtriers d’armements, de la technologie nucléaire et autres moyens d’extermination massive.
Notre préoccupation est donc pleinement justifiée. Voilà pourquoi la communauté internationale a toutes les raisons d’attendre de la conférence des décisions levant cette inquiétude. Au lieu de chercher à vaincre une autre partie, on doit œuvrer pour remporter une victoire absolue sur un passé cruel. Voilà, à mon avis, où se trouve le succès de la conférence. Il s’agit là de paix et non d’un armistice. Or une paix solide suppose la réalisation et le respect des droits du peuple palestinien.
Nous avons rétabli nos relations diplomatiques avec l’État hébreu. En effet, l’absence de telles relations était déjà un non-sens dans le cadre des profondes transformations démocratiques observées dans notre pays et sur la scène internationale au moment où le processus de règlement au Proche-Orient a réellement commencé. Nous espérons et nous ferons de notre mieux pour que cela profite aux peuples de nos deux pays et à l’ensemble du monde arabe.
La paix au Proche et au Moyen-Orient est un bien pour tous. Le potentiel de cette région est immense. Tourné vers la création, ce potentiel non seulement permettra de résoudre les problèmes des peuples qui y vivent, mais aussi de devenir l’un des piliers du progrès universel et de la prospérité.
Il convient de se débarrasser des entraves du passé, de mettre fin à l’hostilité, au militarisme, au terrorisme, aux prises d’otages et aux actions qui transforment les gens en réfugiés.
Notre pays souhaite tout particulièrement le succès de la conférence, car il participe au processus de paix au Proche-Orient et possède des liens profonds et de longue date avec les peuples de cette région.
Le règlement du conflit proche-oriental et des autres conflits détermine dans une grande mesure les rythmes et le caractère de la solution des problèmes apparaissant à cette étape de l’histoire mondiale.
L’accélération du processus historique sur des bases démocratiques est un phénomène frappant. Une puissante énergie sociale s’en dégage. Elle se distingue par la croissance impétueuse de la conscience et de la cohésion nationales, surtout là où l’on a ignoré ou réprimé pendant longtemps les caractéristiques nationales.
En général, il s’agit d’un processus positif qui promet d’importantes découvertes pour l’avenir et un enrichissement du potentiel créateur de la communauté internationale. Maintenant, il existe plus de possibilités pour maintenir ce processus dans un cadre civilisé. Au plus haut niveau de la politique mondiale, on comprend le caractère complexe de l’élan national et on est prêt à éteindre les conflits interethniques et internationaux. Citons à titre d’exemples le Proche-Orient, l’Afrique du Sud, le Cambodge, la Corée, l’Afghanistan et l’Amérique centrale.
Toutefois, des dangers continuent d’exister, ils ont puissamment jailli en Europe, et ce, semble-t-il, de manière complètement inattendue. Malgré tout, dans les conditions internationales actuelles tout à fait nouvelles, il existe beaucoup moins de possibilités de profiter de l’extérieur -par exemple de la crise yougoslave - pour ses propres fins et de renforcer ses positions au détriment des autres. Au contraire, c’est la volonté d’aider ensemble et énergiquement à résoudre cette crise qui prévaut et ce, en respectant le droit des forces qui y sont entraînées de décider elles-mêmes du sort de leur pays, mais en leur rappelant en même temps leurs responsabilités face à la communauté internationale. On peut espérer que les crises qui apparaissent à notre époque ne seront pas aussi longues que celle dont nous nous occupons ici.
Ces derniers temps, le monde est confronté à une nouvelle crise d’envergure colossale. Je parle de mon pays. Cette crise est devenue inévitable à la suite des contradictions qui se sont accumulées depuis longtemps. Une grande puissance subit des transformations profondes. Ce processus se déroule de façon pénible, douloureuse, provoquant des tragédies personnelles et des conflits interethniques et interrégionaux. Beaucoup de choses dépendent dans le monde entier de la manière dont notre crise sera résolue.
Son règlement signifie également que notre Union recevra de nouvelles qualités, ainsi que les possibilités d’une puissance mondiale dont la base matérielle sera l’économie de marché en tant que partie de l’économie mondiale, la base politique - la démocratie en tant que partie des valeurs humaines - et la source morale, le nouveau mode de pensée.
La principale responsabilité de mener le pays à la croissance et à l’épanouissement repose sur nous. C’est notre tâche. Nos peuples auront à franchir une période de transition difficile. Il est toutefois important que, dans les nouvelles conditions qui ont pu âtre réunies grâce à l’initiative de refuser la confrontation et de se joindre au monde environnant, ce monde n’est pas resté, lui non plus, indifférent à notre grande cause.
La communauté internationale commence à comprendre que ce qui se passe en Union soviétique est plus qu’un quelconque conflit national, que cela concerne tout le monde et touche les intérêts vitaux de la plus grande partie du monde contemporain. Actuellement ce ne sont pas seulement des « votes d’approbation » et des bons vœux que nous entendons, mais nous commençons également à sentir un soutien pratique.
C’est un signe très important d’un mouvement vers une nouvelle époque. L’initiative du président Bush, ainsi que nos initiatives concernant les armes nucléaires constituent un pas immense et un symbole significatif de ce mouvement. L’arme nucléaire a été l’axe de la politique internationale pendant plus d’un demi-siècle. Il s’agit maintenant de la nécessité de changer cette politique et de retirer cet axe pour le remplacer par un nouveau, qui soit bon à mettre sur la route de l’histoire du XXIe siècle.
L’humanité a à faire face à une multitude de problèmes plus importants les uns que les autres, Parmi eux, des problèmes globaux : les problèmes écologique, énergétique, alimentaire, démographique, tous les problèmes de développement, ainsi que la liquidation complète de la menace nucléaire qui se propage à la périphérie de l’ancien centre de confrontation mondiale qui n’existe plus.
On ne peut résoudre ces problèmes qu’ensemble. Voilà pourquoi il est très important de rompre la logique de millénaires et surtout de ce siècle, et de former avec ténacité et patience une nouvelle logique, celle de l’interdépendance, de l’interaction et de la coopération. Nous restons nous-mêmes et mesurons la difficulté de cette tâche. Même dans cette salle les fantômes de l’ancienne mentalité, que nous ne remarquons parfois pas, se promènent encore entre nous.
Nous libérer de ces fantômes nous permettra d’avoir plus de succès dans notre voie vers un nouvel ordre mondial. De quelque façon qu’on l’imagine, il est peut-être actuellement nécessaire de maintenir le processus objectif lui-même, avec l’aide des mécanismes appropriés de l’Organisation des Nations unies, de la CSCE, des communautés européennes, des anciennes structures rénovées et des structures foncièrement nouvelles de sécurité régionale, et des institutions de prévention des crises et de règlement des conflits.
Mesdames, Messieurs,
L’objectif des délégations participant directement à la conférence est de comprendre les détails d’une tâche immense. Nous, en tant que coprésident, ferons, en collaboration permanente avec nos collègues américains, tout notre possible pour aider à trouver les solutions auxquelles aspirent nos propres peuples et qu’attend le monde entier.
Dans mon intervention, j’ai abordé les problèmes plus globaux du processus mondial. Je l’ai fait pour souligner encore une fois le contexte international important de la conférence et du difficile travail que vous aurez à accomplir.
Je vous souhaite plein succès.
Discours du président américain, M. George Bush (30 octobre 1991)
Monsieur le Premier ministre, Monsieur le Président, Vos Excellences,
Je tiens à commencer en remerciant le gouvernement espagnol pour avoir bien voulu accueillir cette réunion historique. Dans des délais très courts, le peuple espagnol et ses dirigeants ont mis à notre disposition ce cadre magnifique. Il faut espérer que la présente conférence marquera le début d’un nouveau chapitre de l’histoire du Proche-Orient
Je tiens aussi à exprimer dès maintenant le plaisir que je retire de la présence du coorganisateur de la conférence, le président Gorbatchev. Alors que son pays doit faire face à des problèmes considérables sur le plan intérieur, le président Gorbatchev et ses collaborateurs ont montré leur intention d’engager l’Union soviétique en tant que force favorable à des changements positifs au Proche-Orient.
Nous sommes venus à Madrid pour une mission d’espoir, pour entreprendre des travaux portant sur un règlement juste, durable et exhaustif du conflit au Proche-Orient. Nous sommes ici en vue de rechercher la paix pour une partie du monde qui a connu, de mémoire d’homme, trop de haine, d’angoisse et de guerre. Je ne peux penser à aucune autre cause qui soit plus digne d’attention ou plus nécessaire.
Notre objectif doit demeurer clair et simple. Il ne s’agit pas seulement de mettre fin à l’état de guerre qui existe au Proche-Orient et de le remplacer par un état de non-belligérance. Ce n’est pas suffisant, car cela ne durerait pas. Nous cherchons plutôt la paix, une paix réelle. Et par paix réelle, j’entends des traités, la sécurité, des relations diplomatiques, des relations économiques, le commerce, des investissements, des échanges culturels et même le tourisme.
Ce que nous cherchons, c’est un Proche-Orient où de vastes ressources ne soient plus consacrées à 1’armement, un Proche-Orient où les jeunes n’aient plus à dédier leur vie à la lutte et, trop souvent, à la sacrifier, un Proche-Orient qui ne soit plus assailli par la peur et par la terreur, un Proche-Orient où les hommes et les femmes mènent une vie normale.
Ne nous trompons pas sur l’ampleur de cette tâche. La lutte que nous cherchons à faire cesser a une histoire longue et douloureuse. Toute vie perdue, tout outrage, tout acte de violence est gravé profondément dans le cœur et dans l’histoire des habitants de la région. Leur histoire pèse lourdement en défaveur de l’espoir. Toutefois, il n’est pas nécessaire que ]’histoire décide du destin de l’homme.
Je m’attends à ce que certains disent que ce que je suggère est impossible, mais rappelez-vous : qui aurait pensé en 1945 que la France et l’Allemagne, qui ont été des adversaires acharnés pendant près d’un siècle, deviendraient des alliés après la Seconde Guerre mondiale ? Et qui aurait prédit, il y a deux ans, la destruction du mur de Berlin ? Et qui aurait cru au début des années 60 que la guerre froide prendrait fin sans violence et qu’elle serait remplacée par la coopération, telle que l’illustre le fait que les États-Unis et l’Union soviétique sont ici aujourd’hui non pas en tant que rivaux, mais en tant que partenaires, comme M. Gonzalez l’a souligné.
Non, il n’est pas nécessaire que la paix au Proche-Orient soit un rêve. La paix est possible.
Le traité de paix entre l’Égypte et Israël est une preuve flagrante que d’anciens adversaires peuvent faire la paix et la maintenir. En outre, des parties au Proche-Orient ont respecté des accords non seulement au Sinaï, niais aussi au Golan.
Le fait que nous sommes tous réunis ici aujourd’hui pour la première fois témoigne des nouvelles possibilités de paix. Chacun d’entre nous a pris un pas important en direction d’une paix réelle en venant à Madrid. Toutes les solutions sur papier et toutes les déclarations pieuses dans le monde n’instaureront pas la paix s’il n’y a pas de mécanisme pratique pour aller de l’avant.
La paix ne pourra découler que de négociations directes, de compromis, de concessions mutuelles. La paix ne saurait s’imposer de l’extérieur, qu’il s’agisse des États-Unis ou de tout autre pays. Nous continuerons de faire tout en notre pouvoir pour aider les parties à surmonter
les obstacles, mais la paix doit venir de l’intérieur.
Nous abordons Madrid dans un esprit réaliste. Nous ne nous attendons pas que la paix se négocie en un jour, en une semaine - en un mois, ni même en un an. Cela demandera du temps ; En fait il faut que cela demande du temps : le temps que des parties si longtemps en guerre apprennent à se parler, à s’écouter ; le temps de cicatriser les vieilles blessures et de bâtir la confiance. Dans cette quête, le temps n’est pas nécessairement l’ennemi du progrès.
Ce que nous envisageons, c’est un processus de négociations directes à deux voies, entre Israël et les États arabes d’une part, et entre Israël et les Palestiniens d’autre part. Ce négociations doivent se fonder sur les résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité des Nations unies.
Les vrais travaux ne se feront pas ici, en séance plénière, mais dans les négociation bilatérales directes. Cette conférence ne saurait imposer de solution aux participants, ni opposer de veto à un accord ; fait tout aussi important, cette conférence ne pourra être convoquée de nouveau qu’avec l’assentiment de chacun des participants. Les progrès dépendent entièrement du bon vouloir des parties, lesquelles sont responsables des conséquences.
Peu après le début des pourparlers bilatéraux, les parties se réuniront aussi en vue d’organiser des négociations multilatérales. Celles-ci traiteront des questions qui dépassent les frontières nationales, mais qui sont communes à la région : la limitation des armements, l’eau, la question des réfugiés, le développement économique. Les progrès dans ces domaines ne sont pas censés se substituer à ce qui doit se décider dans le cadre des pourparlers bilatéraux : au contraire, les progrès réalisés sur les questions multilatérales peuvent contribuer à créer une atmosphère qu rendra plus facile le règlement de différends bilatéraux de longue date.
En ce qui concerne Israël et les Palestiniens, il existe déjà un cadre pour la diplomatie. Les négociations se dérouleront par phases, à commencer par des pourparlers concernant les arrangements relatifs à une administration autonome provisoire. Nous visons à un accord d’ici à un an. Une fois l’accord conclu, les arrangements relatifs à l’administration autonome provisoire auront une durée de vie de cinq ans ; à partir de la troisième année, des négociations débuteront en vue d’un statut permanent.
Nul ne peut dire avec précision quel sera le résultat final ; à notre avis, il est nécessaire de mettre quelque chose sur pied, quelque chose d’acceptable aux yeux d’Israël, des Palestiniens et de la Jordanie et qui permette au peuple palestinien de maîtriser son existence et son destin, tout en assurant l’acceptation et la sécurité de l’Etat d’Israël.
Nous sommes tous sensibles aux inquiétudes que nourrissent tant les Israéliens que les Palestiniens au sujet des compromis : ils craignent de faire la moindre concession de peur qu’elle ne devienne un précédent pour les questions qui comptent vraiment. Pourtant personne ne doit éviter le compromis sur des arrangements provisoires, pour la raison bien simple qu’aucun accord présent ne portera préiudice aux négociations sur un statut permanent. Au contraire, ces négociations ultérieures seront déterminées selon leurs propres mérites.
La paix ne saurait dépendre uniquement de promesses. La vraie paix, une paix durable, doit se fonder sur la sécurité de tous les États et de tous les peuples, Israël compris. Pendant trop longtemps, le peuple israélien a vécu dans la peur, environné par un monde arabe qui ne l’acceptait pas. C’est maintenant le moment idéal, pour le monde arabe, de montrer que les attitudes ont changé, que ce monde arabe est disposé à vivre en paix avec Israël et à admettre les besoins raisonnables d’Israël en matière de sécurité.
Nous savons que la paix doit également se fonder sur l’équité. En l’absence d’équité, il n’y aura pas de légitimité - pas de stabilité. Ceci s’applique particulièrement aux Palestiniens, dont beaucoup n’ont connu surtout que troubles et frustrations. Israël a aujourd’hui l’occasion de montrer qu’il est disposé à instaurer avec ses voisins palestiniens de nouvelles relations fondées sur le respect mutuel et la coopération.
Dans tout le Proche-Orient, nous recherchons un règlement stable et durable. Nous n’avons pas encore défini ce que cela signifie ; mais en fait, je fais valoir ces points sans aucune carte de référence montrant le tracé définitif des frontières. Néanmoins, nous estimons qu’un compromis territorial est essentiel pour la paix. Le tracé des frontières devrait refléter la qualité des arrangements conclus tant sur le plan politique que sur celui de la sécurité. Les États-Unis sont prêts à accepter tout ce que les parties jugent elles-mêmes acceptable. Ce que nous recherchons, comme je l’ai dit le 6 mars, c’est une solution qui satisfasse l’équité et la sécurité.
Je sais, et nous le savons tous je l’espère, que ces négociations ne seront pas faciles. Je sais également que ces négociations n’auront pas lieu sans heurts. Il y aura des désaccords et des critiques, des contretemps et - qui sait ? - éventuellement des interruptions. La négociation et le compromis sont toujours difficiles. Le succès nous échappera si nous nous attachons uniquement aux concessions à faire. Nous devons fixer notre attention sur ce qu’une paix véritable apportera. La paix, après tout ne signifie pas seulement éviter la guerre et le prix de la préparer. Le Proche-Orient recèle de riches ressources : matérielles, financières et, par-dessus tout, humaines. Des occasions nouvelles sont à notre portée, si seulement nous avons la prévoyance de les saisir.
Pour réussir, nous devons reconnaître qu’il y va de l’intérêt de toutes les parties que la paix soit instaurée, et que la guerre n’est à l’avantage de qui que ce soit. Si ce n’est la paix au Proche-Orient, c’est un avenir de violence, de pertes inutiles et de tragédie. Dans toute guerre future persiste le danger des armes de destruction massive. Comme nous l’avons appris dans la guerre du Golfe, avec les arsenaux modernes il est possible d’attaquer des régions urbaines, de mettre en danger la vie d’hommes, de femmes et d’enfants innocents, de transformer en champs de bataille les rues des villes, les écoles et les cours de récréation.
Aujourd’hui, nous pouvons décider d’emprunter une voie différente à l’avenir, pour éviter un conflit. Je demande à toutes les parties d’éviter de prendre des décisions unilatérales. que ce soit en paroles ou en actes, qui inciteraient à des représailles ou, qui pis est, compromettraient ou même menaceraient ce processus lui-même. Je demande à toutes les parties d’envisager l’adoption de mesures qui renforceront la confiance mutuelle, des mesures qui seront la preuve d’un désir sincère de réconciliation.
Je tiens à dire quelque chose au sujet du rôle des États-Unis d’Amérique. Les États-Unis jouent un rôle très actif en vue de rendre possible cette conférence ; le secrétaire d’État James Baker aussi bien que moi-même jouerons un rôle actif pour contribuer au succès de ce processus. À cette fin, nous avons fourni par écrit des assurances à Israël, à la Syrie, à la Jordanie, au Liban et aux Palestiniens. Dans l’esprit de la transparence et de l’honnêteté, nous tiendrons toutes les parties au courant des assurances que nous avons données aux uns et aux autres. Nous sommes prêts à élargir ces garanties, à fournir les moyens techniques et notre appui si c’est ce que la paix réclame. Nous exhorterons nos amis et nos alliés en Europe et en Asie à se joindre à nous pour procurer des ressources afin que la paix et la prospérité aillent de pair.
Les étrangers peuvent aider, mais, en fin de compte, il appartient aux peuples et aux gouvernements du Proche-Orient de modeler l’avenir de la région. C’est l’occasion qui leur est offerte, et c’est la responsabilité qui leur incombe, de faire tout ce qu’ils peuvent pour tirer profit de cette réunion historique, de ce qu’elle symbolise et de ce qu’elle promet.
Personne ne devrait prétendre que l’occasion qui nous est offerte d’instaurer la paix sera toujours présente si nous ne parvenons pas à saisir cette occasion. Paradoxalement, c’est une occasion résultant de la guerre, de la destruction causée par les guerres antérieures, et par la crainte des guerres futures. Le moment est venu de mettre fin à la guerre, le moment est venu de choisir la paix.
Parlant au nom du peuple américain, je tiens à réaffirmer que les États-Unis sont prêts à faciliter la recherche de la paix, à devenir un catalyseur, comme ils l’ont fait jadis et comme ils l’ont fait tout récemment. Nous ne recherchons qu’une chose, et ceci nous ne le recherchons pas pour nous-mêmes, mais pour les peuples de la région, et particulièrement les enfants : que cette génération et les générations futures du Proche-Orient puissent connaître la signification et les bienfaits de la paix.
Nous avons vu trop de générations d’enfants dont les yeux hagards ne reflétaient que la peur, trop de funérailles pour leurs frères et sœurs, leurs mères et pères qui étaient morts prématurément trop de haine et trop peu d’amour. Si nous ne pouvons pas faire appel au courage pour renoncer au passé pour nous-mêmes, prenons la résolution de le faire pour ces enfants.
Que Dieu vous bénisse et guide les travaux de cette conférence, et que cette conférence parvienne à nous mettre dans la voie de la paix. Je vous remercie.
Discours du premier ministre israélien, M. Itzhak Shamir
(31 octobre 1991)
Messieurs les co-Présidents,
les ministres,
les membres des délégations à la conférence,
Mesdames et Messieurs,
C’est pour moi un grand honneur de représenter le peuple d’Israël à ce moment historique ; et c’est un privilège de prononcer l’ouverture des négociations de paix entre Israël et ses voisins arabes.
Je voudrais exprimer notre profonde gratitude à nos hôtes espagnols pour leur hospitalité et pour avoir permis la tenue de cette Assemblée.
Au cours de ses deux mille années d’errance, le peuple juif a fait une halte ici, pendant près de sept cents ans, jusqu’à ce qu’il en soit expulsé il y a maintenant cinq cents ans. C’est en Espagne que le célèbre poète et philosophe juif Yehuda Halévy a exprimé la vive aspiration pour Sion de tous les juifs en ces termes : « Mon cœur est à l’Orient pendant que je suis aux confins de l’Occident. »
Je voudrais également exprimer notre gratitude aux deux parrains de cette conférence : les Etats-Unis, qui ont maintenu une longue amitié avec Israël dans une alliance qui a su surmonter des divergences passagères ; puis l’Union soviétique, qui a préservé la vie de nombre de juifs au cours de la Seconde Guerre mondiale et qui, maintenant, a ouvert ses portes au retour des juifs sur leur terre ancestrale.
Le peuple d’Israël contemple ce palais avec attente et espoir. Nous prions pour que cette rencontre scelle un nouveau chapitre dans l’histoire du Moyen-Orient ; qu’elle marque la fin de l’hostilité, de la violence, de la terreur et de la guerre ; qu’elle apporte le dialogue, la réconciliation, la coexistence et - par-dessus tout - la paix.
Messieurs les co-Présidents,
Mesdames et Messieurs,
Pour apprécier la signification de la paix pour le peuple d’Israël, il convient d’analyser la souveraineté juive sur la terre d’Israël à la lueur de notre passé et de notre histoire.
Les juifs ont été persécutés à travers les siècles sur presque tous les continents. Certains pays nous ont tout juste tolérés, les autres nous ont opprimés, torturés, massacrés et nous ont exilés.
Ce siècle a été le témoin de la tentative du régime nazi de nous exterminer. La Shoa, l’Holocauste, l’ignoble génocide d’une ampleur sans précédent, qui a détruit un tiers de notre peuple, a été rendue possible parce que personne n’a pris notre défense. Etant alors sans patrie, nous étions aussi sans défense.
Cependant, ce n’est pas l’Holocauste qui a amené la communauté internationale à reconnaître notre juste revendication sur la terre d’Israël. En fait, la renaissance de l’Etat d’Israël aussitôt après l’Holocauste a fait oublier au monde que notre revendication est immémoriale. Nous sommes le seul peuple qui a vécu sur la terre d’Israël sans interruption depuis plus de quatre mille ans ; nous sommes le seul peuple, à l’exception de l’éphémère Royaume des croisés, à avoir exercé une souveraineté indépendante sur cette terre ; nous sommes le seul peuple à avoir consacré Jérusalem comme capitale ; nous sommes le seul peuple dont les Lieux saints ne se trouvent que sur la terre d’Israël.
Aucun peuple n’a exprimé son attachement à sa terre avec autant d’intensité et de constance que nous. Depuis des millénaires, notre peuple exprime à chaque occasion le refrain du psalmiste : « Si je t’oublie, ô Jérusalem, que ma droite s’oublie ». Depuis des millénaires, nous nous encourageons en nous souhaitant : « L’an prochain à Jérusalem ». Depuis des millénaires, nos prières, notre littérature et notre folklore se sont faits l’écho de notre attente ardente à revenir sur notre terre. Seul Eretz Israël, la terre d’Israël, est notre véritable patrie. Tout autre pays, aussi hospitalier soit-il, demeure une diaspora, une halte temporaire sur la route du retour.
Pour les autres, ce n’était pas une terre attractive. Personne n’en a voulu. Mark Twain l’a décrite, il y a seulement une centaine d’années, comme « un pays de désolation, de cilices et de cendres, où un silence lugubre régnait, où même l’imagination ne pouvait rendre l’éclat de la vie ».
Le mouvement sioniste a donné à notre revendication sur la terre d’Israël une expression politique. Et, en 1922, la Société des Nations a reconnu le bien-fondé de notre cause. Elle a compris l’irrésistible impératif historique de l’établissement d’un foyer juif sur la terre d’Israël. Les Nations unies ont réaffirmé cette reconnaissance au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
Malencontreusement, les dirigeants arabes, dont nous recherchions par-dessus tout l’amitié, se sont opposés à un Etat juif dans la région. Mis à part quelques nobles exceptions, ils ont prétendu que la terre d’Israël faisait partie du territoire arabe qui s’étend de l’Atlantique jusqu’au goffe Persique.
En violation de la volonté et de la légalité internationales, les pays arabes ont tenté d’envahir et de détruire l’Etat juif avant même qu’il ne soit né. Le porte-parole arabe à l’ONU déclarait que l’établissement d’un Etat juif engendrerait un bain de sang à côté duquel les massacres de Gengis Khan se dissiperaient dans l’insignifiance.
Dans sa déclaration d’indépendance du 15 mai 1948, Israël a tendu la main à ses voisins arabes, appelant à mettre un terme à la guerre et aux effusions de sang. En réponse, sept Etats arabes envahirent Israël. La résolution des Nations unies consacrant le partage du pays fut ainsi violée et, en réalité, annulée.
Les Nations unies n’ont pas créé Israël. L’Etat juif a pris naissance parce que la petite communauté juive dans ce qui était la Palestine mandataire s’est rebellée contre la domination impérialiste étrangère. Nous n’avons pas conquis de terre étrangère. Nous avons repoussé l’assaut arabe, évitant l’extermination d’Israël ; nous avons ensuite déclaré notre indépendance et établi un Etat viable, ainsi que des institutions gouvernementales en un très court laps de temps.
Après la défaite de leur attaque, les Etats arabes ont poursuivi leur combat contre Israël par le boycottage, le blocus, le terrorisme et par une guerre totale. Aussitôt après l’établissement d’Israël, ils se sont attaqués aux communautés juives des pays arabes. Une vague d’oppression, d’expropriations et d’expulsions a causé l’exode de près de huit cent mille juifs de pays qu’ils avaient habités avant même l’instauration de l’islam.
La plupart de ces réfugiés juifs, spoliés des énormes biens qu’ils possédaient, sont venus en Israël. Ils furent accueillis par l’Etat juif où ils trouvèrent un abri et un soutien. Ils ont été intégrés au sein de la société israélienne aux côtés d’un demi-million de survivants de l’Holocauste européen.
Le rejet, par les Etats arabes, de l’existence d’Israël au Moyen-Orient, ainsi que les guerres continues qu’ils ont engagées contre lui, font partie de l’histoire. Il y a eu des tentatives de réécrire cette histoire, décrivant les Arabes comme victimes, et Israël comme agresseur. A l’instar des tentatives de nier l’Holocauste, elles sont vouées à l’échec. Avec la chute des régimes totalitaires dans le monde, cette perversion de l’histoire disparaîtra.
Dans leur guerre contre l’existence d’Israël, les gouvernements arabes ont su tirer profit de la guerre froide. Ils ont bénéficié du soutien économique, politique et militaire du monde communiste contre Israël, et ils ont transformé un conflit local et régional en un baril de poudre international. C’est ce qui a transformé le Moyen-Orient en une région submergée par les armes, en proie à des guerres enflammées, et en un dangereux champ de bataille où les armes les plus sophistiquées sont testées.
Aux Nations unies, les Etats arabes ont réuni le soutien d’autres pays islamiques ainsi que du bloc communiste. Ensemble, ils ont bénéficié d’une majorité automatique pour y voter d’innombrables résolutions qui ont perverti l’histoire, transformé la fiction en réalité, et fait dégénérer l’ONU et sa Charte.
L’hostilité arabe envers Israël a également entraîné de tragiques souffrances humaines pour le peuple arabe. Des dizaines de milliers d’êtres humains ont été tués ou blessés. Des centaines de milliers d’Arabes qui vivaient dans la Palestine mandataire ont été encouragés par leurs propres dirigeants à abandonner leurs foyers. Leur souffrance est un déshonneur pour l’humanité. Aucun être honnête, et surtout pas un juif de la région, ne peut rester indifférent à cette souffrance.
Plusieurs centaines de milliers d’Arabes palestiniens vivent dans des taudis connus sous le nom de camps de réfugiés, à Gaza, en Judée et en Samarie. Des tentatives d’Israël pour les réhabiliter et améliorer leur condition ont été mises en échec par les oppositions arabes. Leur sort n’a pas été meilleur dans les Etats arabes. Au contraire des réfugiés juifs des pays arabes venus en Israël, la plupart des réfugiés arabes n’ont jamais été bienvenus ni intégrés chez leurs hôtes. Seul le royaume de Jordanie leur a accordé sa citoyenneté. Leur condition a été exploitée comme une arme politique contre Israël.
Les Arabes qui ont choisi de rester en Israël - chrétiens, musulmans, et druzes - sont devenus citoyens à part entière, jouissant de droits et de représentations égaux sur le plan législatif, judiciaire et dans tous les autres domaines.
Nous, qui au cours des siècles nous sommes vu dénier l’accès à nos Lieux saints, respectons les religions de toutes croyances dans notre pays. Notre loi garantit la liberté de culte et protège les Lieux saints de chaque religion.
Messieurs les co-Présidents,
Mesdames et Messieurs,
Je me trouve devant vous aujourd’hui, une fois de plus, pour un nouvel appel à la paix, non seulement au nom de l’Etat d’Israël mais au nom du peuple juif tout entier, qui a maintenu un attachement inébranlable avec la terre d’Israël depuis presque quatre mille ans.
Notre quête de paix et de conciliation a été intransigeante. Pour nous, le rassemblement des juifs dans leur ancienne patde, leur intégration dans notre société et la création d’une infrastructure nécessaire se trouvent au sommet même de nos priorités nationales. Une nation qui a fait face à un aussi gigantesque défi ne peut que naturellement désirer la paix avec tous ses voisins.
Depuis le début du sionisme, nous avons formulé d’innombrables propositions et plans de paix. Ils ont tous été rejetés. La première brèche dans le mur de l’hostilité est apparue en 1977 lorsque le défunt Président d’Egypte, Anouar Sadate, décida de briser le tabou et de se rendre à Jérusalem. Son geste fut accueilli avec enthousiasme par le peuple et le gouvernement d’Israël, conduit alors par Menahem Begin. Ce développement mena aux accords de Camp David et au traité de paix entre l’Egypte et Israël. Quatre ans plus tard, en mai 1983, un accord fut signé avec le gouvernement légal du Liban. Malheureusement, cet accord n’a pas été appliqué, du fait d’interventions étrangères. Cependant, le précédent avait eu lieu, et nous attendions de nouveaux gestes courageux, à l’instar de celui du président Sadate. Malencontreusement, aucun dirigeant arabe n’a été prêt à progresser et à répondre à notre appel à la paix.
La réunion d’aujourd’hui est le résultat d’un effort soutenu des Etats-Unis, qui se base sur notre propre plan de paix de mai 1989, lui-même basé sur les accords de Camp David. Selon l’initiative américaine, l’objectif de cette réunion est de lancer des négociations de paix directes entre Israël et chacun de ses voisins, ainsi que des négociations multilatérales sur des sujets régionaux entre tous les pays de la région.
Nous avons toujours pensé que seules des négociations directes, bilatérales peuvent conduire à la paix. Nous avons accepté de faire précéder de telles négociations par cette réunion solennelle, mais nous espérons que l’acceptation par les pays arabes de négociations directes et bilatérales indique la prise de conscience qu’il n’y a pas d’autre voie pour la paix. Au Moyen-Orient, cela revêt une signification toute particulière, parce que de tels pourparlers impliquent la reconnaissance mutuelle ; or, l’origine même du conflit repose sur le refus arabe de reconnaître la légitimité de l’Etat d’Israël.
Les négociations multilatérales qui doivent accompagner les négociations bilatérales font partie intégrante de ce processus. Au cours de ces pourparlers, les composantes essentielles de la coexistence et de la coopération régionale seront discutées. Il ne saurait y avoir de véritable paix dans notre région tant que ces questions régionales ne seront pas débattues et résolues.
Nous considérons que le but des négociations bilatérales est de signer des traités entre Israël et ses voisins ainsi que de parvenir à un accord portant sur des arrangements intérimaires d’auto-gouvernement avec les Arabes palestiniens.
Cependant, rien ne pourra être obtenu sans faire preuve de bonne volonté. J’appelle les dirigeants arabes, ceux qui sont ici et ceux qui n’y sont pas encore, à rejoindre le processus : montrez, à nous et au monde, que vous acceptez l’existence d’Israël. Prouvez que vous êtes prêts à accepter l’existence d’Israël comme entité permanente dans la région. Faites entendre aux peuples de notre région un langage de réconciliation, de coexistence et de paix avec Israël.
En Israël, il existe un consensus presque total concernant l’impératif de la paix. Les divergences portent seulement sur les meilleurs moyens d’y parvenir. Dans la plupart des pays arabes, c’est le contraire qui semble être vrai : les seules divergences portent sur le moyen de retrancher Israël dans une position indéfendable pour finalement le détruire. Nous voudrions voir mettre un terme dans vos pays aux sermons empoisonnés contre Israël. Nous voudrions voir un indice similaire à cette soif de paix qui caractérise la société israélienne. Nous vous appelons à renoncer au Djihad contre Israël. Nous vous appelons à dénoncer la charte de l’OLP qui appelle à la destruction d’Israël. Nous vous appelons à condamner les déclarations exhortant à l’annihilation d’Israël, à l’exemple de celle publiée à la conférence du rejet réunie à Téhéran la semaine dernière. Nous vous appelons à laisser sortir les juifs désirant quitter vos pays.
Et nous adressons un appel aux Arabes palestiniens : renoncez à la violence et au terrorisme ; utilisez les universités dans les territoires administrés - dont l’existence n’a été possible que grâce à Israël - pour la science et le progrès et non pour l’agitation et la violence ; cessez d’exposer vos enfants au danger en les envoyant jeter des bombes et des pierres sur des soldats et des civils.
Il y a tout juste deux jours, il nous a été rappelé que le terrorisme palestinien sévit toujours, lorsqu’une mère de sept enfants et un père de quatre enfants furent massacrés de sang-froid. Nous ne pouvons demeurer indifférents et on ne peut attendre de nous de discuter avec des personnes impliquées dans de telles actions révoltantes.
Nous vous appelons à rejeter des dictateurs tels que Saddam Hussein qui ont pour objectif la destruction d’Israël ; mettez un terme à la torture brutale et aux meurtres de ceux qui ne sont pas d’accord avec vous ; permettez-nous, ainsi qu’à la communauté internationale, de construire des logements décents pour les populations qui vivent à l’heure actuelle dans des camps de réfugiés. Par-dessus tout, nous espérons que vous réalisez finalement que vous auriez pu être présents à cette table depuis longtemps, aussitôt après la conclusion des accords de Camp David, si vous aviez choisi le dialogue à la place de la violence, la coexistence à la place du terrorisme.
Mesdames et Messieurs,
Nous rejoignons ce processus le cœur ouvert, avec des intentions sincères et de grandes attentes. Nous nous sommes engagés à négocier sans interruption jusqu’à ce qu’un accord soit atteint. Des problèmes vont survenir, des obstacles, des crises ainsi que des revendications antagonistes. Mais il est préférable de négocier plutôt que de répandre le sang. Les guerres n’ont rien résolu dans notre région, elles ont uniquement entraîné la misère, la souffrance, le deuil et la haine.
Nous savons que nos partenaires aux négociations vont formuler des exigences territoriales à l’égard d’Israël. Cependant, comme le démontre clairement l’analyse de la longue histoire du conflit, sa nature n’est pas territoriale. Ce conflit faisait rage bien avant qu’Israël ait acquis la Judée, la Samarie, Gaza et le Golan dans une guerre défensive. Il n’y avait pas l’ombre d’une reconnaissance d’Israël avant cette guerre de 1967, quand les territoires en question n’étaient pas sous le contrôle d’Israël.
Nous sommes une nation de quatre millions d’âmes. La nation arabe, de l’Atlantique au Golfe, compte cent soixante-dix millions d’âmes. Nous contrôlons seulement vingt-huit mille kilomètres carrés. Les Arabes possèdent un territoire de quatorze millions de kilomètres carrés. La question ne porte pas sur un territoire mais sur notre existence même.
Il serait regrettable que les négociations se fixent en premier lieu et exclusivement sur la question territoriale. C’est la voie la plus rapide pour se retrouver dans une impasse. Ce dont nous avons besoin, en premier lieu et avant tout, c’est d’instaurer la confiance, d’écarter le danger d’une confrontation et de développer les relations dans autant de domaines que possible.
Les questions sont complexes et les négociations seront lentes et difficiles. Nous considérons que le meilleur cadre pour les pourparlers se trouve dans notre région, à proximité des décideurs, et non pas sur une terre étrangère. Nous invitons nos partenaires dans ce processus à venir en Israël pour le premier tour de négociations. De notre côté, nous sommes prêts à nous rendre en Jordanie, au Liban et en Syrie pour le même objectif. Il n’y a pas de meilleur moyen de faire la paix que de discuter l’un chez l’autre. Renoncer à de tels pourparlers serait dénier l’objectif même de ces négociations. J’accueillerai avec plaisir une réponse positive des représentants de ces Etats ici même, maintenant. Nous devons apprendre à vivre ensemble. Nous devons apprendre à vivre sans guerre, sans effusion de sang. Le judaïsme n’a pas seulement donné au monde la croyance en un Dieu unique, mais il a engendré l’idée même selon laquelle tous les êtres humains ont été créés à l’image de Dieu. Il n’y a pas de plus grand péché que de détruire cette image en répandant le sang. Je suis sûr qu’il n’y a pas une seule mère arabe qui souhaite voir son fils mourir au combat - comme il n’y a pas une seule mère juive qui souhaite voir son fils mourir à la guerre. Je suis persuadé que chaque mère souhaite que son enfant apprenne l’art de la vie et non la science de la guerre.
Depuis plusieurs centaines d’années, guerres, profonds conflits et terribles souffrances ont affligé ce continent sur lequel nous nous rencontrons. Les nations d’Europe ont vu la montée et la défaite de dictateurs dans de sanglants et douloureux combats. Maintenant, ces nations - hier, amères ennemies - sont aujourd’hui réunies au sein d’une même communauté. Elles débattent du progrès de la communauté, coopérant dans tous les domaines, œuvrant ensemble presque comme une seule unité. Je les envie. Je voudrais voir une telle communauté s’édifier au Moyen-Orient. Et je suis convaincu qu’en dépit de toutes les différences qui nous séparent, nous serions capables, petit à petit, de bâtir une communauté régionale unie. Aujourd’hui, c’est un rêve - mais nous avons vu, au cours de notre vie, quelques-uns des rêves les plus fantastiques devenir réalité. Aujourd’hui, le fossé séparant les deux parties est encore trop large ; l’hostilité arabe envers Israël trop profonde-, l’absence de confiance trop immense, pour permettre une solution aussi radicale et rapide. Toutefois, nous devons entamer la longue route de la réconciliation avec ses premiers pas dans le processus de paix.
Nous sommes convaincus que la nature humaine préfère la paix à la guerre et à la belligérance. Nous, qui avons dû nous battre au cours de sept guerres et sacrifier des milliers de vies humaines, nous ne glorifions ni la mort ni la guerre. La religion juive consacre la paix à un point tel que le terme en est le synonyme du Créateur lui-même. Nous aspirons à la paix avec ardeur. Nous prions pour la paix.
Nous avons foi que la bénédiction de la paix peut transformer le Moyen-Orient en un paradis ; en un centre de créativité culturelle, scientifique, médicale et technologique. Nous pouvons entrevoir une période d’intense progrès économique qui pourrait mettre un terme à la misère, à la faim et à l’analphabétisme. Le Moyen-Orient - berceau de la civilisation - serait alors sur la voie d’une ère nouvelle.
Un tel but mérite notre dévouement et notre attachement aussi longtemps qu’il sera nécessaire et, selon la formule du prophète Isaïe, nous devons être capables de transformer « le glaive en charrue » et d’apporter la bénédiction de la paix à tous les peuples de notre région.
Permettez-moi de conclure en empruntant les paroles du même prophète : « Paix, paix, pour qui s’est éloigné comme/Pour le plus proche, ainsi parle l’Etenel. »
Messieurs les co-Présidents,
Mesdames et Messieurs,
Décidons de quitter ce lieu avec une détermination commune que, désormais, toute divergence que nous puissions avoir sera résolue uniquement par la négociation, la bonne volonté et la tolérance mutuelle. Déclarons, ici et maintenant la fin de la guerre, de la belligérance et de l’hostilité. Marchons ensemble de l’avant vers la réconciliation et la paix.
Discours de M. Haydar Abd el-Chafi, chef de la délégation palestinienne (31 octobre 1991)
Monsieur le secrétaire Baker,
Monsieur le ministre Pankine,
Excellences,
Mesdames et Messieurs,
Au nom de la délégation palestinienne, j’aimerais exprimer notre reconnaissance la plus chaleureuse à notre hôte, le gouvernement espagnol, pour son hospitalité bienveillante, ainsi qu’au roi Juan Carlos et au Premier ministre Gonzalez. Nous remercions les co-parrains de cette conférence pour la paix au Moyen-Orient pour les efforts infatigables qu’ils ont déployés afin de la réunir. Notre délégation doit des remerciements spéciaux aux Nations unies ainsi qu’aux nations d’Europe et de Scandinavie pour leur soutien de principe constant aux droits du peuple palestinien.
Mesdames et Messieurs, Nous nous rencontrons à Madrid, une ville qui possède la riche contexture de l’histoire, pour tresser ensemble les mailles qui rattacheront notre passé au futur, pour réaffirrner l’intégralité d’une vision qui a produit autrefois une renaissance de la civilisation et un ordre mondial fondé sur l’harmonie dans la diversité.
Une fois de plus, chrétiens, musulmans et juifs sont mis au défi d’annoncer l’avènement d’une ère nouvelle, inscrite dans les valeurs universelles de la démocratie, des droits de l’homme, de la liberté, de la justice et de la sécurité. C’est à Madrid que nous entreprenons cette quête de la paix, une quête qui tend à placer le caractère sacré de la vie humaine au centre de notre univers, et à réorienter nos énergies et nos ressources de la recherche de la destruction mutuelle vers la recherche d’une prospérité, d’un progrès et d’un bonheur partagés.
Nous, peuple de Palestine, nous tenons devant vous avec toute notre douleur, notre fierté et notre attente, car nous portons depuis longtemps un vif désir de paix et un rêve de justice et de liberté. Depuis trop longtemps, le peuple palestinien est ignoré, réduit au silence et notre identité niée pour des raisons d’opportunité politique, notre lutte légitime contre l’injustice calomniée et notre existence subsumée par la tragédie passée d’un autre peuple.
Excellences, Mesdames et Messieurs,
Pendant la plus grande part de ce siècle, nous avons été les victimes du mythe d’« une terre sans peuple », nous avons été impunément décrits comme les « invisibles Palestiniens ». Devant un tel aveuglement délibéré, nous avons refusé de disparaître ou d’accepter une identité altérée. Notre Intifada témoigne de la persévérance et du ressort qui nous animent dans notre juste combat pour recouvrer nos droits.
Le temps est venu pour nous de narrer notre propre histoire et de témoigner pour la défense d’une vérité trop longtemps enfouie dans la conscience du monde. Nous ne nous présentons pas devant vous comme des quémandeurs, mais comme les porteurs d’une flamme qui savent que, dans le monde d’aujourd’hui, l’ignorance ne saurait constituer une excuse. Nous ne recherchons ni un aveu de culpabilité a posteriori, ni une vengeance pour les injustices passées, mais plutôt un acte de volonté qui ferait d’une paix juste une réalité. Nous nous exprimons, Mesdames et Messieurs, avec une pleine conviction de la justice de notre cause, de la vérité de notre histoire et de la profondeur de notre engagement. Là réside la force et du peuple palestinien aujourd’hui, car nous avons surmonté les barrières de la peur et la réticence et nous souhaitons nous exprimer avec le courage et l’intégrité que méritent notre récit et notre histoire.
Les co-parrains nous ont invités ici ce jour pour présenter notre cause et nous ouvrir à « l’autre », avec lequel nous avons dû affronter une réalité mutuellement exclusive sur la terre de Palestine. Mais, même dans l’invitation qui nous a été adressée à cette conférence de paix, notre histoire a été déformée et notre vérité seulement en partie reconnue. Le peuple palestinien est un, brassé par des siècles d’histoire en Palestine, lié par une mémoire collective fait de joies et de peines partagées, et partageant une identité de vision et d’objectif. Nos chansons et nos ballades, nos récits traditionnels et nos contes d’enfants, le dialecte dans lequel se disent nos boutades, les images de nos poèmes, ce soupçon de mélancolie qui colore même nos instants les plus heureux, nous sont aussi importants que les liens de sang qui unissent nos familles et nos clans.
Pourtant, l’invitation à parler de paix, la paix que nous désirons tous et dont nous avons tous besoin, n’est adressée qu’à une partie de notre peuple. Elle ne tient pas compte de notre unité nationale, historique, organique. Nous sommes venus ici, arrachés de nos frères et sœurs en exil, pour comparaître devant vous comme les Palestiniens sous occupation, bien que nous maintenions que chacun d’entre nous représente les droits et l’intérêt de tous. Nous nous sommes vu dénier le droit de reconnaître publiquement la loyauté que nous portons à notre direction et à notre système de gouvernement, mais l’allégeance ni la loyauté ne peuvent être censurées ou amputées. Notre direction reconnue représente davantage qu’une direction démocratiquement élue de l’ensemble du peuple palestinien ; elle est le symbole de notre unité et de notre identité nationales, le gardien de notre passé, le protecteur de notre présent et l’espoir de notre avenir. Notre peuple a décidé de lui confier son histoire et la préservation de son précieux héritage. Cette direction a été reconnue clairement et sans équivoque par la communauté des nations, à la rare exception de quelques pays qui ont opté, pendant tant d’années, pour l’ombre au lieu de la substance.
Malgré la nature et les conditions de notre oppression, qu’il s’agisse de la dépossession et de la dispersion dans l’exil ou de la brutalité et de la répression sous l’occupation, les Palestiniens ne peuvent être fragmentés. Ils restent unis, comme une nation, où qu’ils soient et où qu’ils soient obligés d’être.
Et Jérusalem, Mesdames et Messieurs, cette ville qui représente non seulement l’âme de la Palestine, mais aussi le berceau des trois religions universelles, est bien tangible, même dans sa prétendue absence de nos rangs à ce stade. Son exclusion apparente, et bien qu’artificielle, est une négation de son droit à rechercher la paix et la rédemption, car elle aussi a souffert de la guerre et de l’occupation. Jérusalem, la cité de la paix, a été refoulée d’une conférence de paix, et niée dans sa vocation. La Jérusalem palestinienne, capitale de notre patrie et de notre futur Etat, définit l’existence palestinienne passée, présente et future mais elle-même s’est vu refuser une voix et une identité. Jérusalem brave la possessivité exclusive et l’asservissement. L’annexion israélienne de Jérusalem demeure clairement illégale aux yeux de la communauté internationale et reste un affront à la paix que mérite cette ville.
Nous venons à vous d’une terre torturée et d’un peuple fier, bien que captif, en ayant été appelés à négocier avec nos occupants, mais en laissant derrière nous un peuple sous occupation et sous couvre-feu, qui nous a enjoint de ne pas capituler et de ne pas oublier. A l’instant où nous parlons, des milliers de nos frères et sœurs se morfondent dans les prisons et les camps de détention israéliens, la plupart détenus sans preuves, ni inculpations, ni procès, cruellement maltraités et torturés pour nombre d’entre eux au cours des interrogatoires, mais uniquement coupables de rechercher la liberté ou d’oser défier l’occupation. Nous parlons en leur nom et nous disons : libérez-les.
A l’instant où nous parlons, les dizaines de milliers qui ont été blessés ou handicapés à vie sont dans la souffrance : laissez la paix panser leurs plaies. A l’instant où nous parlons, les yeux de milliers de réfugiés, de déportés palestiniens, de personnes déplacées depuis 1967, nous hantent, car l’exil est un destin cruel : ramenez-les chez eux. Ils ont le droit de revenir. A l’instant où nous parlons, le silence des demeures détruites répercute son écho dans notre esprit : nous devons pouvoir reconstruire nos maisons dans notre Etat libre.
Et que dire aux êtres chers, à ceux qui ont été tués par les balles de l’armée ? Comment répondre aux questions et à la peur dans les yeux de nos enfants ? Car un enfant palestinien sur trois vivant sous occupation a été tué, blessé ou détenu au cours des quatre dernières années. Comment expliquer à nos enfants que l’éducation leur est refusée parce que nos écoles sont trop souvent fermées par décret militaire ? Ou pourquoi leur vie est en danger pour un drapeau brandi sur une terre où même les enfants sont tués et emprisonnés ? Quel requiem peut-on entonner pour les arbres déracinés par les bulldozers de l’armée ? Et, par-dessus tout, qui peut expliquer le message de la paix à ceux dont les terres ont été confisquées et l’eau volée ? Retirez les barbelés, restituez la terre et son eau vivifiante. Les implantations doivent être immédiatement stoppées. La paix ne peut pas s’installer tant que la terre palestinienne continue à être confisquée d’innombrables façons et que chaque jour les bulldozers et les fils barbelés israéliens décident du statut des territoires occupés. Ceci n’est pas simplement une prise de position ; c’est une réalité irréfutable. La formule des territoires en échange de la paix est une moquerie quand la politique et la pratique officielles israéliennes sont de vouer les territoires à la colonisation illégale. Les implantations doivent être immédiatement stoppées.
Au nom du peuple palestinien, nous souhaitons nous adresser directement au peuple israélien avec lequel nous avons trop longtemps partagé des souffrances : partageons plutôt l’espoir. Nous sommes prêts à vivre côte à côte sur la terre et avec la promesse de l’avenir. Mais le partage nécessite deux partenaires ayant la volonté de partager entre égaux. L’esprit d’égalité et de réciprocité doit remplacer la domination et l’hostilité, en préalable à une réconciliation et une coexistence authentiques dans le cadre de la légalité internationale. Votre sécurité et la nôtre sont mutuellement dépendantes, aussi entrelacées que les peurs et les cauchemars de nos enfants.
Nous avons vu certains de vous avec ce que vous avez de meilleur et de pire, car l’occupant ne peut rien cacher à celui qui subit l’occupation, et nous sommes témoins du tribut que l’occupation vous a fait payer, vous et les vôtres. Nous avons vu votre angoisse quand vous regardez vos fils et vos filles se transformer en instruments d’une occupation aveugle et violente, et nous sommes certains que vous n’aviez jamais envisagé un tel rôle pour les enfants qui, à vos yeux, devaient forger votre avenir. Nous vous avons vus vous retourner, dans la plus grande tristesse, vers la tragédie de votre passé, et regarder, avec horreur, la transformation de la victime en oppresseur. Ce n’est pas de cela que vous avez nourri vos espoirs, vos rêves, vos enfants.
C’est pour cela que nous avons répondu avec une solennelle reconnaissance à ceux d’entre vous qui sont venus consoler nos familles endeuillées, proposer un soutien à ceux dont les demeures avaient été démolies et apporter encouragement et conseil à ceux qui étaient détenus derrière les barreaux et les fils barbelés. Nous avons marché ensemble, et souvent étouffé ensemble sous les gaz lacrymogènes, qui ne font pas de discrimination, ou gémi de concert quand les matraques s’abattaient sur nous, Palestiniens et Israéliens confondus. Car la douleur ne connaît pas de frontières nationales, et personne ne peut revendiquer un monopole de la souffrance.
Une fois, nous avons formé une chaîne humaine autour de Jérusalem, joignant nos mains et réclamant la paix. Formons aujourd’hui une chaîne morale autour de Madrid et poursuivons ce noble effort en faveur de la paix et d’une promesse de liberté pour nos fils et nos filles. Brisez les barrières de la méfiance et des peurs manipulées. Regardons devant nous avec magnanimité et espoir.
A nos frères et sœurs arabes, dont la plupart sont représentés ici en cette occasion historique, nous exprimons notre loyauté et notre gratitude pour leur soutien de toujours et pour leur solidarité. Nous sommes ici ensemble pour rechercher une paix juste et durable dont la pierre angulaire est la liberté pour la Palestine, la justice pour les Palestiniens, et une fin à l’occupation de toute terre palestinienne et arabe. C’est alors seulement que nous pourrons vraiment jouir des fruits de la paix : la prospérité, la sécurité, la dignité humaine et la liberté. Nous nous adressons en particulier à nos collègues jordaniens au sein de notre délégation commune. Nos deux peuples ont entre eux une relation historique et géographique très spécifique. Ensemble, nous nous efforçons de parvenir à la paix. Nous continuerons d’œuvrer en vue d’obtenir notre souveraineté, tout en nous appliquant, librement et volontairement, à préparer le terrain à une confédération entre les Etats de Palestine et de Jordanie, qui pourra être la pierre angulaire de notre sécurité et de notre prospérité. A la communauté des nations de notre fragile planète, aux nations d’Afrique et d’Asie, au monde musulman et tout particulièrement à l’Europe, dont la rive méridionale voisine nous accueille aujourd’hui : du fond de notre lutte collective pour la paix, nous vous saluons, et nous vous disons notre gratitude pour votre soutien et votre reconnaissance. Vous avez reconnu nos droits et notre gouvernement, et vous nous avez donné un soutien et une protection réels. Vous avez percé les voiles déformants du racisme, des stéréotypes et de l’ignorance et vous avez résolu de voir « l’invisible » et d’entendre ceux qui sont réduits au silence. Les Palestiniens, sous occupation et en exil, sont devenus une réalité à vos yeux ; avec courage et détermination, vous avez admis la vérité de notre histoire. Vous avez adopté et notre cause, et nous vous avons accueillis en notre cœur. Nous vous remercions de votre attention et de votre audace à connaître la vérité - cette vérité qui doit tous nous libérer. Aux co-parrains et aux participants à cet événement solennel et crucial, nous affirmons que nous sommes engagés par les principes de justice, de paix et de réconciliation, fondées sur la légitimité internationale et sur les normes universelles. Nous persisterons, dans notre : quête de paix, à vous présenter la substance et la détermination de notre peuple, souvent pris pour victime mais jamais vaincu. Nous revendiquerons le droit de notre peuple à l’autodétermination jusqu’à l’allégresse de la liberté, jusqu’au jour où nous pourrons jouir de la chaleur du soleil, comme une nation parmi les nations.
C’est le moment de vérité, vous devez avoir le courage de le reconnaître, et la volonté de l’appliquer, car notre vérité ne peut être enfouie plus longtemps dans les sombres recoins de l’inattention ou de la négligence. Le peuple palestinien vous regarde droit dans les yeux, en cherchant à toucher votre cœur, car vous avez osé susciter des espoirs qui ne peuvent plus être abandonnés. Vous ne pouvez plus nous laisser à notre sort, car nous avons été fidèles aux valeurs que vous embrassez, et nous sommes restés loyaux à notre cause. Nous, le peuple palestinien, avons fait le saut inventif qui nous incombait au cours du Conseil national palestinien de novembre 1988, quand l’Organisation de libération de la Palestine a lancé son initiative de paix fondée sur les résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité, et nous avons proclamé l’indépendance de la Palestine, sur la base de la résolution 181 des Nations unies qui a donné naissance à deux Etats : Israël et Palestine. En décembre 1988, un discours historique devant les Nations unies à Genève eut pour résultat direct le début du dialogue américano-palestinien. Depuis lors, notre peuple a répondu favorablement à toute initiative de paix sérieuse, et il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour assurer le succès de ce processus. Israël, par contre, a dressé de nombreux obstacles en travers du chemin de la paix, pour contester la justesse même du processus. Son activité frénétique et illégale en matière de colonisation est la preuve irréfutable de son attitude de refus. La dernière en date des colonies a été construite il y a seulement deux jours.
Ces décisions historiques du Conseil national palestinien ont détourné le cours de l’histoire : la confrontation et le conflit sont inévitables sur le chemin de la paix et de la reconnaissance mutuelle. De nos propres mains, et par un acte de pure volonté, nous avons façonné l’avenir de notre peuple. Notre Parlement a exprimé le message d’un peuple, avec le courage de dire « oui » au défi de l’histoire, tout comme il a donné sa caution dans ses résolutions du mois dernier à Alger, ainsi que dans la réunion du Conseil central ce mois-ci à Tunis, pour aller résolument à cette conférence historique. On ne peut nous faire supporter la charge du « non » d’un autre peuple. Nous devons avoir une réciprocité. Nous devons avoir la paix.
Mesdames et Messieurs,
Au Moyen-Orient, il n’existe pas de peuple superflu, hors du temps et de l’espace, mais plutôt un Etat qui fait amèrement défaut dans le temps et dans l’espace : l’Etat de Palestine. il faut qu’il voie le jour sur la terre de Palestine afin de racheter l’injustice que fut la destruction de sa réalité historique et de libérer le peuple palestinien des fers qui en ont fait une victime. Notre patrie n’a jamais cessé d’exister dans notre esprit et dans notre cœur, mais il faut qu’elle existe en tant qu’Etat, sur tous les territoires occupés par Israël pendant la guerre de 1967, avec Jérusalem pour capitale, et compte tenu du statut particulier de la ville et de son caractère non exclus.
Cet Etat, qui est en train d’émerger, est depuis trop longtemps en attente. Il doit être installé aujourd’hui plutôt que demain. Toutefois, nous sommes prêts à accepter la proposition d’une période de transition, à condition que les dispositions intérimaires ne soient pas transformées en un statut permanent. Les délais doivent être réduits pour répondre au besoin urgent d’un sanctuaire qu’ont les Palestiniens dépossédés et au droit des Palestiniens sous occupation à être soulagés de l’oppression et à obtenir la reconnaissance de leur volonté authentique. Durant cette phase, une protection internationale de notre peuple est instamment requise, et l’application de jure de la quatrième convention de Genève est une condition nécessaire. Les étapes ne doivent pas porter préjudice au résultat-, elles requièrent plutôt une dynamique interne qui doit mener de manière séquentielle à la souveraineté. Les négociations bilatérales sur le retrait des forces israéliennes, le démantèlement de l’administration israélienne et le transfert d’autorité au peuple palestinien ne peuvent être conduits sous la coercition ou la menace comme dans la situation actuelle d’asymétrie du pouvoir. Israël doit démontrer sa volonté de négocier en toute bonne foi en interrompant la colonisation et la confiscation des terres, et en mettant en application des mesures substantielles de nature à créer la confiance. Sans progrès réel, sans modifications constructives tangibles, et sans accords équitables au cours des discussions bilatérales, les négociations multilatérales seraient dénuées de sens. La stabilité régionale, la sécurité et le développement représentent la conclusion logique d’une solution équitable et juste de la question palestinienne, qui demeure la clé du règlement des conflits et des questions plus larges.
Dans cette confrontation des volontés entre la légitimité du peuple palestinien et l’illégalité de l’occupation, le message de l’Intifada a été conséquent : matérialiser l’Etat palestinien et construire ses institutions et son infrastructure. Nous demandons une reconnaissance de cette impulsion créative qui porte en son sein l’Etat potentiel naissant. Nous avons payé un lourd tribut pour avoir voulu donner une substance à notre authenticité et pratiquer une démocratie réellement populaire, en dépit de la cruauté de l’occupation. C’est par un pur acte de volonté que nous sommes venus ici. C’est cette même volonté qui s’est affirmée dans l’essence de l’Intifada, en tant que cri pour la liberté, acte de résistance civile et participation et pouvoir du peuple. L’Intifada est notre voie vers la construction nationale et la transformation sociale. Nous sommes ici aujourd’hui avec le soutien de notre peuple qui s’est donné le droit d’espérer et de prendre position pour la paix. Mais nous devons reconnaître qu’une partie de notre peuple reste sceptique et nourrit de sérieux doutes à l’égard de ce processus. Nous avons développé un respect pour le pluralisme et la diversité au sein de nos structures démocratiques, sociales et politiques, et nous maintiendrons le droit qu’a l’opposition de se distinguer dans les limites du respect mutuel et de l’unité nationale.
Le processus lancé ici doit nous conduire à la lumière, au bout du tunnel, et cette lumière représente la promesse d’une nouvelle Palestine libre, démocratique et respectueuse des droits de l’homme et de l’intégrité de la nature.
L’autodétermination, Mesdames et Messieurs, ne peut être ni concédée ni refusée au gré de l’intérêt politique des autres, car elle est gravée dans toutes les chartes internationales et dans la loi humaine. Nous réclamons ce droit : nous l’affirmons fermement ici, devant vous et devant le monde entier, c’est un droit sacré et inviolable que nous rechercherons sans relâche et que nous exercerons avec dévouement, confiance en nous et fierté.
Mettons fin à la fatale proximité israélo-palestinienne, dans cette situation artificielle de l’occupation qui a déjà pris trop de vies. Aucun rêve d’expansion ou de gloire ne peut justifier la disparition d’une seule vie. Libérez-nous, afin que nous puissions nous assumer dorénavant comme des voisins et comme des égaux sur notre terre sacrée.
A notre peuple en exil et sous occupation, qui nous a envoyé à ce rendez-vous, chargés de sa confiance, de son amour, de ses aspirations, nous disons que la charge est lourde et que la tâche est grande, mais que nous lui restons fidèles. Selon les paroles de notre grand poète national, Mahmoud Darwich : « Ma patrie n’est pas une valise, et je ne suis pas un voyageur. » Aux exilés et à ceux qui sont sous l’occupation nous disons : vous retournerez et vous resterez, et nous triompherons, car notre cause est juste. Nous enfilerons nos robes brodées et nos keffiehs et, devant le monde entier, nous fêterons ensemble le jour de la libération.
Les camps de réfugiés ne sont pas des demeures dignes pour des gens qui ont grandi sur la terre de Palestine, dans la chaleur du soleil et de la liberté. La pluie de bombes israéliennes qui se déverse quasi quotidiennement sur notre population civile sans défense des camps de réfugiés au Liban ne saurait remplacer les pluies apaisantes de la patrie. Pourtant, la volonté internationale avait garanti leur retour par la résolution 194 des Nations unies - une mesure délibérément ignorée et laissée sans application.
De la même façon, toutes les autres résolutions se référant à la question palestinienne, depuis la résolution 181 jusqu’à la résolution 681 du Conseil de sécurité, en passant par les résolutions 242 et 338, ont, jusqu’à présent, été cantonnées dans le débat public au lieu d’être réellement appliquées. Elles forment le corpus le plus large de la légalité qui, avec toutes les stipulations afférentes de la loi internationale, constitue le cadre dans lequel doit se dérouler tout règlement pacifique. Si la légitimité internationale et l’autorité de la loi doivent l’emporter et gouverner les relations entre nations, elles doivent être uniformément respectées et appliquées sans parti pris. En tant que Palestiniens, nous ne demandons rien de moins que la justice.
Aux Palestiniens où qu’ils se trouvent : nous tenons dans nos mains le don précieux de votre amour et de votre douleur, et nous le poserons doucement ici, devant le monde entier, en disant qu’ici se trouve un droit qui se doit d’être reconnu, le droit à l’autodétermination et à l’édification d’un Etat ; nous avons la force et dans l’air se répand le parfum de l’encens sacré. Jérusalem, le cœur de notre patrie et le berceau de l’âme, scintille derrière les barrières de l’occupation et de la tromperie. La violation délibérée de sa sainteté est aussi un acte de violence à l’encontre de la mémoire humaine collective, spirituelle et culturelle, une agression contre ses symboles pérennes de tolérance, de magnanimité et de respect de l’authenticité culturelle et religieuse. Il ne faut plus que les rues pavées de la vieille ville renvoient l’écho du rythme dissonant des bottes militaires israéliennes ; nous devons les rendre au chant du muezzin, au tintement des cloches et aux prières de tous les fidèles qui lancent leur appel pour la paix dans la ville de la paix.
De Madrid, allumons le cierge de la paix et laissons fleurir le rameau d’olivier. Célébrons les dtes de la justice et réjouissons-nous avec les hymnes de la vérité, car la crainte du moment est une promesse pour l’avenir, que tous nous devons racheter. Les Palestiniens seront libres et se tiendront droits parmi la communauté des nations, avec toute la fierté et la dignité qui appartiennent de droit à tous les peuples. Aujourd’hui, notre peuple occupé soulève haut le rameau d’olivier de la paix. Selon les paroles du président Arafat, en 1974 devant l’Assemblée générale des Nations unies : « Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber de mes mains. » Ne laissez pas le rameau d’olivier tomber des mains du peuple palestinien.