A l’occasion de la foire internationale du livre à Jérusalem qui s’est tenue du 15 au 20 février 2009, une dizaine d’éditeurs français ont fait le voyage. Cette année il s’agissait de prolonger les échanges provoqués par l’invitation faite à Israël au Salon du livre de Paris de 2008.
Parmi les invités, Charles Berberian et Stéphane Heuet, caricaturistes qui ont donné une conférence avec trois des principaux caricaturistes israéliens : Michel Kishka, Uri Fink et Shay Sharka. L’échange s’est fait en français et en hébreu sous forme de quelques questions posées aux artistes.
Est-ce que la maison, l’éducation ont influencé vos œuvres ?
- Michel Kishka : « Je suis d’origine belge, j’ai grandi avec Tintin et à 6 ans je savais ce que je voulais faire. Mon père, rescapé de la Shoa rêvait d’être dessinateur, mais il n’a pu le réaliser ».
– Uri Fink : « Ma famille était Yeke (d’origine allemande) et je ne connaissais pas les bandes dessinées. Pendant les cours, je dessinais et sans le savoir j’ai fait ma première bande dessinée. Maman l’a vu et elle m’a acheté un cahier pour que je puisse dessiner à ma guise. J’avais, moi aussi, 6 ans ».
– Shay Sharka : « Un jour je me suis dit en lisant une bande dessinée, moi aussi je peux faire ça : mettre sur papier ce qu’il y a dans mon imagination. Ce qui est de la vie, je le vois en images ».
– Stéphane Heuet : « J’ai commencé très tard à 35 ans, mais j’ai toujours aimé dessiner et lire des bandes dessinées. Mon père m’a encouragé, mais je n’avais pas d’histoire à raconter. La première a été Anne de Bretagne qui n’était pas la femme de Louis XII et qui a donné la Bretagne à la France. J’ai inventé des chevaliers bretons…A 35 ans j’ai rencontré A la recherche du temps perdu. Et le dessin est devenu une pulsion.
Quels sont vos héros ?
Charles Berberian : « John Leenon, Elvis Presley ».
Michel Kishka : « Les mêmes que toi. Les héros dessinés, les anti-héros, Gaston Lagaffe. Ceux de Sempé.
Quels sont les liens culturels entre la France et Israël pour la BD ?
Uri Fink : « Au début j’étais influencé par l’impérialisme américain. A 16 ans je dessinais le Sabreman, super israélien, idiot. Puis lorsque j’ai découvert le statut que la BD avait dans la culture française : populaire, sophistiquée, politique, tout enfin. La France est devenue pour nous la Mecque de la BD. Et Michel Kishka qui est professeur à Betsalel, nous y a encouragé ».
Shay : « Les Américains ne m’ont pas influencé, j’ai connu la BD italienne. D’ailleurs je n’aimais pas la BD, mais les images de Walt Disney. J’aime créer une image qui a quelque chose à dire. A 11 ans j’ai vu un livre avec l’image d’un barbare, c’était Astérix et je me suis « allumé ». J’ai toujours aimé l’histoire et Astérix combinait Walt Disney et l’histoire. En rentrant à la maison j’ai dessiné cette figure et je me suis promis que lorsque je serai grand, j’irai en France et j’achèterai ce livre. Un an après, Astérix a fait son alya (immigration) en Israël et avec lui j’ai commencé à apprendre le français. Plus tard, j’ai connu d’autres styles.
Une personne du public pose une question :
Est-ce cet art en France n’est pas un masque ? Pour masquer l’antisémitisme par exemple ? Est-ce que les comics israéliens ne pratiquent pas un antisémitisme interne ?
Michel Kishka se lève et va vers un tableau où il dessine Tintin et Milou, tintin est un juif religieux qui proclame : je ne suis pas antisémite et Milou de répondre : Très juste !
Charles Berberian : « Les gens que je rencontre dans le monde comprennent mieux mes dessins qu’un livre, c’est plus une passerelle de communication qu’un masque.
Michel Kashka : « La France est le pays le plus pluraliste pour les BD dans le monde. Tous les BD du monde sont traduits en français, les Iraniens, les anglais, les italiens les syriens, John l’anglais et ses racines juives, etc. La France est multiculturelle, et il y a une émulation culturelle.
Il y a des auteurs qui réussissent mieux en France que dans leur propre pays, comme Hugo Pratt, un Japonais… A Betsalel, je dis aux élèves : pour faire des BD, il faut apprendre le français.
Une autre question du public :
J’écris des histoires mais je ne dessine pas. D’où prenez-vous vos histoires ?
Stéphane Heuet : « Pour moi, c’est Proust et mes propres histoires, la vie, les bêtises de mes filles, l’imagination. »
Michel Kishka : « Dans Charlie hebdo. Riad Sattouf. »
Charles Berberian : « Ma femme inscrit les conversations qu’elle entend au café, dans la rue, chez les commerçants, et moi je les dessine. Quand on décrit les autres, on se décrit soi-même et cela aide a accepter des choses parfois difficiles, par le rire. C’est la même chose aussi, pour apprivoiser la peur. La BD m’aide à vivre avec le monde qui m’entoure. »
Michel Kishka : « Jeune, j’aimais lire des BD et mon père voulait que je lise des livres. Les BD je les lisais sous mon drap, à la lumière d’une lampe électrique : c’était relax, du rêve, du plaisir, de la spiritualité. »
Même si, en les écoutant, on a beaucoup ri de leur style et de leurs dessins, on ne pouvait pas ne pas sentir tout le monde humain et la sensibilité qui se cachent derrière ces bandes dessinées que l’on croit faites uniquement pour les enfants.
