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La participation des Juifs au Concile Vatican II

jeudi 27 octobre 2011, par Thérèse Andrevon


Le 28 octobre 1965, peu avant la clôture du Concile Vatican II, le pape Paul VI promulguait la déclaration sur les religions non chrétiennes, Nostra Aetate, parachevant ainsi un travail laborieux de plus de cinq années. Peu d’ouvrages sur l’histoire du Concile font état de l’apport des Juifs pour la rédaction du texte les concernant. On n’y trouve généralement que la description de la rencontre entre l’historien français Jules Isaac et le pape Jean XXIII, le 13 juin 1960, et quelques lignes sur l’affaire Vardi en 1962 (1). Or, dés que le cardinal Bea, président du Secrétariat pour l’Unité des chrétiens fut en charge d’un projet de texte sur les Juifs, il pris l’initiative d’établir des contacts avec des autorités juives.

Les contacts du cardinal Bea

Il n’est pas inutile de rappeler que le Judaïsme n’a pas d’autorité supérieure équivalente à la personne du pape. Les associations juives internationales n’ont pas comme fonction de guider la foi ou la halakha, mais de se mettre au service des grandes causes des communautés juives. Bea ne savait pas très bien vers qui se tourner. Il aurait demandé à la direction des Jésuites : « quelle est la personnalité juive qui ressemble le plus à un pape juif ? » Il fut mis alors en contact avec Nahum Goldmann qui cumulait la présidence de la Confédération sioniste, et du Congrès juif mondial. Celui-ci accepta l’offre en s’exclamant : « Je ne sais pas si je ressemble à un quasi-pape juif, mais sachez que je ne crois pas au célibat ! ». Ce fut surtout le secrétaire du Congrès, Gerhardt Riegner qui fut ensuite impliqué dans le dialogue avec Augustin Bea et les acteurs du Concile. Il vint régulièrement à Rome pour s’informer de l’évolution des discussions, accompagné de Fritz Becker, chef du bureau du Congrès juif mondial à Rome. Il a raconté l’histoire de ses relations avec Rome dans un ouvrage intitulé Ne jamais désespérer (2).

l’American Jewish Committee fut la seconde organisation juive qui entra en relation avec Augustin Bea à partir de 1962 (3). Son président était le rabbin Tannebaum et le conseiller le célèbre Abraham Yehoshuah Heschel. Bea s’entretint régulièrement avec eux lors de voyages aux USA. En 1963, au cours d’une rencontre très confidentielle organisée chez le cardinal Cushing à Boston le jésuite demanda l’avis de Heschel et Tannenbaum sur l’idée de Jean XXIII d’établir des relations diplomatiques entre le St Siège et Israël. Bea et Heschel entretiendront une correspondance régulière durant tout le Concile, ce dernier suggérant des corrections au texte discuté par les Pères du Concile. Lorsque le processus de rédaction de la déclaration traversa une crise, parce qu’on y avait inséré une allusion claire à la conversion des Juifs, Heschel obtint un rendez-vous avec Paul VI le 14 septembre 1964, veille de Kippour. L’entretien dura 35 minutes.

Enfin il faut ajouter les relations diplomatiques que le Saint Siège eut avec l’Etat d’Israël durant le Concile, sans oublier le voyage de Paul VI en Terre sainte, même s’il s’en tint au strict minimum en terme de relations avec Israël.

Le contenu des échanges

Lorsqu’il prit contact avec Nahum Goldmann, le cardinal Bea avait deux questions :
- Est-ce que les juifs veulent participer au Concile en tant qu’observateur ?
- Est-ce que les autorités juives veulent rédiger un mémorandum à l’intention du Concile ?

Sur ces deux points les avis furent très partagés. Nahum Goldmann consulta une des plus grande personnalité du Judaïsme orthodoxe, le rabbin Joseph Dov Soloveïtchik qui estima que le Concile était une affaire interne à l’Eglise et qui prohibait le dialogue théologique avec le Christianisme, sans interdire la collaboration pour des œuvres humanitaires. De son coté, Abraham Heschel était favorable au dialogue. L’Etat d’Israël lui était tout à fait opposé à une participation d’observateurs juifs au Concile. On abandonna donc l’idée d’un observateur.

En ce qui concerne le mémorandum, plusieurs documents furent rédigés. Le cardinal Bea avait invité lui-même un groupe d’universitaires Juifs israéliens et catholiques à Paris fin novembre 1961, qui produisit un document sur les points nécessaires à aborder dans le futur texte. Le Congrès juif mondial envoya également ses demandes qui n’arrivèrent qu’en 1962 sur le bureau du cardinal Bea. Enfin l’American Jewish Committee rédigea plusieurs mémorandums portant sur la liturgie et sur l’image des Juifs dans l’enseignement catholique. Heschel de son coté fit parvenir au cardinal Bea le 22 mai 1962 un document de 13 pages, dans lequel il proposait de créer une commission de travail au Vatican et dans chaque diocèse pour réformer l’enseignement catholique sur les Juifs. Il lui faisait cadeau également de trois de ses ouvrages (4). Bien évidemment toutes les demandes avaient en arrière fond le spectre de la Shoah, avec l’impératif d’éradiquer toute trace d’antisémitisme de l’enseignement chrétien et de réformer sa théologie. Un certain malaise émana du coté juif du fait que ce soit le Secrétariat pour l’Unité des chrétiens qui soit en charge de la déclaration et que dans la commission de rédaction se trouve un juif converti (P.Johannes Oesterreicher). Les associations juives agirent aussi ordre dispersé, voire concurrentiel et avec des méthodes de lobbying peu connue des milieux ecclésiastiques (5). Mais malgré tout, qui aurait imaginé seulement quelques années auparavant, que le Magistère de l’Eglise travaillerait main dans la main avec des Juifs pour rédiger un document destiné à l’Eglise universelle ? Gerhardt Riegner confie dans son livre « En vivant cela de prêt, j’étais fasciné. Je n’avais jamais vu un tel organisme qui se comportait jusque là comme une forteresse, comme un tout éternel et immuable, complètement replié sur soi – l’Eglise traditionnelle issue du Concile de Trente – prendre vie et s’ouvrir au monde. D’un coup l’Eglise se mettait à réexaminer ses structures, ses fondements, son action dans tous les domaines de la vie. » (6)

La position de l’Etat d’Israël

Quoique le cardinal Bea ait toujours affirmé haut et court, à temps et à contre temps, que le texte sur les Juifs relevait strictement du domaine religieux, il n’y pas de déclaration conciliaire qui n’ait été plus imprégnée de problématique politique que celle-ci. Gerhardt Riegner s’étonne : « il est difficile de comprendre en quoi le problème de la responsabilité des Juifs dans la mort du Christ concernait les Etats arabes ou affectait les relations politiques du Vatican avec l’Etat d’Israël » (7) Réflexion un peu naïve, si l’on se souvient des bouleversements du Proche Orient au moment de la préparation du Concile (8), des relations très ambiguës de l’Etat du Vatican à l’égard du sionisme et de l’Etat d’Israël, mues souterrainement par l’antique théologie de la substitution, et enfin du lien incontournable entre Judaïsme et terre d’Israël. Probablement que ces ingrédients poussèrent la diplomatie israélienne à préférer rester dans l’ombre durant le Concile. Elle n’appréciait pas la pression exercée par les Associations américaines. Maurice Fischer, diplomate et consultant pour les affaires de l’Eglise était en lien avec les autorités vaticanes et eut la tâche délicate d’être présent sans s’impliquer. Il refusa par exemple de lire la première version du schéma, pour ne pas risquer qu’Israël soit accusé d’avoir influencé le texte. Durant tout le Concile, on assista cependant à des tractations étonnantes : Le ministère des Affaire étrangère d’Israël décida de lancer une campagne internationale pour faire connaître le Concile en lien avec les organisations juives. Fischer obtint que la pièce Le Vicaire dirigée contre Pie XII ne soit pas produite en Israël. Lorsque des tracts antisémites furent diffusés dans les rangs des Pères du Concile, le Mossad assista les services secrets italiens pour en trouver la source. Le Vatican de son coté demanda à Israël de faciliter les activités chrétiennes en Israël, afin de désarmer les adversaires de l’évolution théologique vis-à-vis des juifs.

Il est certain que l’Etat d’Israël espérait fermement que le changement de regard de l’Eglise sur les Juifs aurait des conséquences pour ses relations avec l’Etat du Saint Siège, comme l’atteste cette note du ministère des Affaires étrangères à la fin du Concile : « Le Vatican a ses propre méthodes tout à fait uniques et il est très difficile de distinguer entre les considérations purement religieuses et des calculs politiques : l’affaire du document a montré à l’évidence combien la politique affecte la théologie, mais l’inverse est également vrai, et il n’est pas improbable que la position théologique formulé dans le document aura une incidence sur les relations politiques entre le Saint Siège et l’État d’Israël ». (9)
Il faudra attendre encore presque trente ans pour que cette espérance devienne réalité.

Ce rapide tour d’horizon montre encore une fois la complexité des relations entre Israël et l’Eglise tant du point de vue théologique que politique renforcée par le poids du passé. Cependant la collaboration et les profondes amitiés qui se sont tissées entre des Juifs sortant du traumatisme de la guerre et un cardinal allemand est un témoignage chargé d’espérance, que les difficultés rencontrées sur le chemin de la réconciliation et du respect mutuel ne peuvent enrayer.

* * *

Notes :

(1) l’Agence télégraphique italienne annonça que le Congrès juif mondial avait nommé le Dr Vardi comme représentant-observateur auprès du concile du Vatican le présentant à faux comme un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères d’Israël, ce qui sous entendait que l’Etat juif voulait influencer le Concile. Malgré le démenti qui fut immédiatement écrit, l’affaire fit scandale, les pays arabes réagirent et le projet de texte sur les Juifs fut retiré de l’ordre du jour du Concile.

(2) RIEGNER Gerhardt, Ne Jamais Désespérer, Paris, Cerf, 1998. On peut consulter en ligne le chapitre de ce livre sur le Concile : http://www.nostra-aetate.org/Biblio...

(3) voir TANNEBAUM Marc H. A Prophet for our Time. An Anthology of the Writings of Rabbi Marc H. Tannebaum, edited by J.Banki and E.Fisher, New York, Fordham University Press, 2002, “Jewish-Christian Relations : Heschel and Vatican Council II”, p. 294-314

(4) God in search of Man, Man is not Alone, The Shabbat.

(5) Lorsqu’on lit le livre de Riegner, on s’aperçoit qu’il ne parle pas dut de la participation de Heschel au Concile et lorsqu’on lit les articles de Tannebaum, on y trouve des critiques quant à l’action de Goldmann au Concile. Enfin l’Etat d’Israël fut aussi très contrarié par la trop grande pression exercée par les Juifs américains sur le Concile

(6) RIEGNER Gerhardt, Ne jamais désespérer, op.cité, p. 361

(7) Ibid. p.370

(8) La création de l’Etat d’Israël en 1948 a été unanimement refusée par les pays arabes, qui ont déclaré à guerre au jeune Etat. Ils se sont vidés de leur population juive, lesquelles sont venues alimenter une seconde vague d’émigration, faisant suite à celle des rescapés de la Shoah. La convocation du Concile a lieu moins de trois ans après la campagne du Sinaï menée contre l’Egypte gouvernée par le président Nasser.

(9) BIALER Uri, Cross on the Star of David, Bloomington (IN) 2005, chapter 4 : “Theology and Diplomacy” p. 84


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