Igal Schwartz, Professeur à l’Université de Be’er-Shéva, constate la présence en Israël d’un ensemble de réalisations telles que la reviviscence de la langue et la mise en œuvre de bien d’autres projets qui, au départ, semblaient des gageures. "Et pourtant, dit-il, le peuple revenu sur sa terre donne l’impression d’assurer une présence à la manière d’un abonné absent."
"Sa mémoire", fait-il remarquer, "est encore peuplée des souvenirs de l’exil, des errances interminables où il a laissé bien des morts. Ce passé induit des secteurs importants de la droite à ne pas reconnaître que le but du sionisme a été atteint tout en sachant bien que l’indépendance et la citoyenneté sont entrées dans l’ordre des faits. Force est de constater que, dans une large mesure, la psyché israélienne a du mal à se faire à l’idée de la normalité, ce qui ne va pas sans danger. Même si cette façon de parler rappelle celle des prophètes, j’en reste profondément convaincu.
Nonobstant l’œuvre spectaculaire du sionisme, l’attitude de la gauche sioniste reste également problématique. Pendant les 2.000 ans où les juifs ont vécu en exil, leur vision du monde trouvait son expression dans le mot de Yéhouda Halévi : ’Je suis en Occident mais mon cœur est en Orient’, alors que toute l’aspiration du sionisme consistait précisément à réconcilier le cœur avec le corps. Mais, là encore, l’état d’esprit du juif le gardait de mettre tous les œufs dans le même panier. Il s’en est suivi, depuis les années 60, un infléchissement dans l’orientation de la gauche où l’on semble dire maintenant : ’Je me trouve en Moyen-Orient mais mon cœur est en Europe.’ Nous arrivons finalement à nous considérer comme une sorte de borne entre l’Occident et le Moyen-Orient. "
Schwartz s’enthousiasme pour le renouveau de la littérature hébraïque au point de s’identifier viscéralement avec cette prodigieuse efflorescence. On aurait parfois l’impression qu’il entretient avec le monde culturel où il vit des rapports d’exclusivité à la fois filiaux et paternels. Il ne craint pas d’avouer : "La vue du film de Roberto Benini, Le belle vie, m’a profondément agacé car je sentais qu’un étranger se permettait de manipuler ma propre voix. Toi, Benini, tu peux à la rigueur exprimer la voix d’un italien. Mais, je t’en prie, n’essaie pas de me décrire les sentiments d’un juif qui a survécu à la Shoa. Ne te mêle pas d’une telle réalité car elle ne t’appartient pas. Ne cherche pas à m’imposer une voix. Ne me touche pas en ce qui concerne la Shoa. Il en est de même de Erri De Luca connu pour son œuvre : La montagne du Seigneur. J’ai détesté ce livre et ne cacherai pas à cette occasion qu’il faut se méfier au plus haut point des philosémites. L’auteur introduit dans son récit un juif bossu, muni d’ailes. A la fin de l’histoire, ce personnage singulier fait un saut et tombe en s’écrasant. Cela revient somme toute à prendre une fois de plus un juif pour le diviniser et le crucifier. Mais, de grâce, ne me crucifiez pas.
Je suis un homme qui, sans être religieux, est épris d’une religiosité où la littérature et la langue hébraïques constituent le filet de sécurité spirituelle dont il a besoin. Avec tout ce qu’elles peuvent avoir de comblant pour l’esprit, ces valeurs me permettent de subsister. De ce point de vue, Israël constitue pour moi un milieu de vie irremplaçable au point d’être incapable de résider autre part. Je suis enraciné à tout jamais dans cette terre où j’ai trouvé le meilleur de ce que j’en espérais."
Extraits de HaAretz 11.01.08. Trad. I.C.
Mis en ligne le 11 mars 08