L’autre jour à la poste, devant moi, une jeune femme philippine essayait d’envoyer de l’argent à sa famille. D’après l’employé, cela avait l’air assez compliqué. Je pensais à toutes celles que je rencontre dans le quartier : celles qui se retrouvent à trois ou quatre dans une maison avec de nombreux enfants, celles qui se succèdent chez nos voisins, un couple âgé et malade originaire d’Irak. Toutes des aides à domicile qui permettent aux personnes âgées et aux malades de rester à la maison.
Un article du Jerusalem Post (du 20-03-06) m’a donné envie d’en savoir plus sur cette communauté philippine qui compte actuellement environ 35 000 personnes, et qui semble très vivante et organisée, ayant des supports administratifs leur permettant d’obtenir des visas de cinq ans ou plus.

- enfants de travailleurs étrangers
Si cette communauté est répartie dans les trois grandes villes d’Israël, Jérusalem, Tel Aviv et Haïfa, c’est à Tel Aviv qu’elle se rassemble chaque samedi soir à la gare centrale des bus. Un lieu qui, ce jour-là, ressemble à un petit Manille avec une échoppe vendant essentiellement des produits orientaux, mais aussi avec deux discothèques d’où s’échappe de la musique asiatique. On y vend le Focal Magazine, journal de la communauté philippine. Comme le dit son éditeur Khristine Gharlee Tolana-Rivera : « Nous travaillons dur pour envoyer de l’argent à nos familles et le samedi soir ce sont les retrouvailles, la détente. C’est aussi l’occasion d’exprimer nos talents de chanteurs ou d’artistes. »
Tolana-Rivera est également l’animatrice du premier spectacle « Miss Asia-Israël 2006 » et d’autres évènements culturels : « Il y a tellement de talents dans notre communauté. Mais c’est rare de pouvoir réaliser ce qu’on aime faire : chanter, danser. Ceux qui parmi nous peuvent faire autre chose que ‘aide à domicile’ ont de la chance. »
Tolana-Rivera, comme beaucoup d’autres, élève seule son fils de deux ans et demi. Orpheline à douze ans, elle fut placée chez sa grand-mère. Un oncle l’aida à faire des études en Californie. De là, elle décida de terminer ses études en Israël. Elle y rencontre un Philippin qui travaillait avec un permis provisoire. Ils se marient, et créent ensemble le journal Focal. Leur fils avait un an lorsque le mari fut obligé, par les autorités, de quitter le pays. Depuis ce jour-là Tolana-Rivera, quoique seule, se sent à la maison ici et désire y rester. « C’est là que ma personnalité s’est formée, c’est là que j’ai pris des responsabilités, commencé ma vie de mère et trouvé ce travail que j’aime. » Mais elle sait que l’affection qu’elle a pour ce pays n’est pas toujours réciproque.
Sur l’un des derniers numéros de Focal, le mot « expulsion » apparaissait en gros caractères. « On nous dit tout le temps qu’Israël n’est pas notre pays. Souvent des policiers viennent vérifier nos papiers, même la nuit, dans nos appartements. Ils veulent que nous venions ici pour travailler, mais certains nous traitent comme de la boue. »
Alors, pourquoi désirent-ils rester ? Pourquoi le nombre de Philippins employés de maison augmente-t-il chaque année ? Comment ces mères de famille peuvent-elles accepter de venir souvent seules ici, pour 5 ans, en se séparant de leurs familles ? Tolana-Rivera répond partiellement, tout en sachant que les « non-Philippins » dont je suis ne pourront pas vraiment comprendre ! « La séparation des familles est si habituelle aux Philippines. » Dans le dernier numéro de Focal, l’éditorial transmettait à la communauté une réflexion sur ce sujet : « La vie est plus que l’amour. En étant ici, et en envoyant de l’argent à tes bien-aimés pour leur permettre de vivre tu découvres de jour en jour que la vie est plus que l’amour. Mais comment vivre loin de tes bien-aimés ? Souviens-toi d’eux, réalise combien ils te manquent, puis fais confiance à Dieu qui a une raison de vous avoir séparés. »
« Aux Philippines, les travailleurs vivant à l’étranger sont considérés comme les nouveaux héros de notre génération. Nos familles ne pourraient pas survivre sans l’argent que nous leur envoyons. C’est dans la mentalité philippine de sacrifier ses désirs personnels pour aider sa famille. Nous le faisons avec joie. »
Pour Gloria Kang-Rodrigo, surnommée Glo, catholique fervente comme la majorité des Philippins, ce pays est saint. « J’ai de la chance de vivre et de travailler dans ce lieu où Jésus est né. Vivre ici est en soi une bénédiction. Tous ceux qui peuvent y venir et y vivre ont de la chance. » Malgré les difficultés de visa, « l’expulsion », le racisme latent, Kang-Rodrigo espère y revenir aussi souvent que possible. « Aux Philippines tout le monde aime Israël ».
Elle-même, mère de huit enfants, âgée de 41 ans, aide à domicile le jour, a pu réaliser son rêve : chanter la nuit dans les clubs, les mariages, ou tout autre évènement de notre communauté et de la communauté israélienne, avec son associé philippin June.
« Depuis mon enfance, je chante ! Mais je ne pensais pas pouvoir le faire ici. J’ai même chanté à travers tout Israël. Il faut dire que mon employeur me libère le soir par reconnaissance. Quand j’ai commencé à travailler chez sa mère, elle ne parlait pas et ne souriait jamais. J’ai chanté pour elle, et sa santé s’est améliorée. Maintenant elle parle et sourit. »
Le thème de la séparation s’infiltre dans la musique et les chants. Le compositeur Rejun Batucon, surnommé « June », compose des chants tout en travaillant comme aide à domicile. Les épreuves subies ici sont souvent pour lui source d’inspiration. « Se séparer de ses bien-aimés, c’est formateur ».
Citons encore le cas de Benet Espana-Cervants, arrivée en Israël il y a dix ans pour travailler auprès d’une femme malade d’Alzheimer. Elle épouse un Israélien « Mais nos mentalités étaient trop différentes », dit-elle. Après son divorce elle se remarie avec un Philippin. Lorsque le visa de cinq ans de son mari expire ils décident de rentrer ensemble aux Philippines avec leur fils. Mais après deux ans de bataille pour survivre, la situation financière s’aggrave et ils décident qu’elle repartira seule en Israël. C’était le seul moyen de faire vivre la famille. « Je revins seule, sans mon fils et sans mon mari. Il n’y avait pas d’autre choix. C’est terrible d’être ici sans mon fils. »
Les très nombreuses associations philippines religieuses, sportives ou sociales, se sont fédérées en 2002, à l’occasion de la Fête du travail, créant la « Federation of Filipino Communities in Israel » [FFCI]. En contact avec l’ambassade des Philippines en Israël, cette fédération se mobilise pour créer des liens fraternels entre les expatriés philippins, pour organiser avec les associations, des fêtes et des évènements culturels au sein de la société israélienne, et pour assister ses membres les plus démunis.
Les fêtes sont nombreuses. C’est l’occasion de se retrouver, de vivre les coutumes traditionnelles du pays. Le mois de mai est le mois des fleurs aux Philippines. Et pour honorer leur tradition, beaucoup de femmes s’habillent le 1er mai avec leur costume national et défilent avec des fleurs au parc Hayarkon de Tel Aviv.
C’est aussi le FFCI qui a organisé cette année, le 2 avril, un grand nettoyage de l’ancienne station de bus à Tel Aviv. Cent trente de ses membres y ont pris part.
Justina Sales, la présidente actuelle du FFCI, très dynamique, est également en contact régulier avec l’éditeur du Focal Magazine. Elle participe aux matchs de basket-ball philippins, et vient d’organiser, en mars dernier, une grande soirée au théâtre Diamond à Ramat Gan à l’occasion de l’élection de Miss Asia-Israël. Si, dans les années précédentes, ce sont les Philippines qui ont gagné, cette année, à leur grande déception, c’est Alona Datoukar, originaire des Indes, qui a été élue Miss Asia-Israël 2006.
Pour permettre aux aides à domiciles d’être plus compétentes dans leur travail, l’ambassade des Philippines en Israël organise des cours soit gratuits soit payants. En particulier pour ceux et celles qui devront s’occuper de malades atteints de Parkinson ou de la maladie d’Alzheimer, mais aussi pour ceux qui accompagnent des malades en fin de vie.
Parfois je m’interroge. Ces aides à domicile sont-ils la proie de leurs employeurs ? En principe non. Tout d’abord, ils sont pris en charge par divers départements d’embauche et de travail en relations avec les autorités israéliennes et philippines. Principalement le POLO-TA [Philippino Overseas Labor Office - Tel Aviv] et le POEA [Philippino Overseas Employment Administration]. D’autre part, ils ont les mêmes droits que tous les travailleurs en Israël : un salaire minimum fixé par la loi ; un statut spécial s’ils habitent chez l’employeur ; leurs déplacements sont payés ; des vacances annuelles et congés payés à l’occasion des neuf fêtes religieuses, plus douze jours de congé ; des congés maladie ; des congés de maternité.Mais comme partout, il leur faut parfois lutter pour revendiquer ces droits.
Leur ambassade les protége : dans la dernière lettre mensuelle qu’elle écrit à ses ressortissants, elle les met en garde contre ceux qui voudraient les exploiter, en particulier les agences d’Intérim.
Les Philippins font parties de différentes ethnies et parlent en général le Tagalog. Chrétiens, la majorité est catholique. D’autres, évangéliques, sont connus sous le nom de « Born Again », (nés de nouveau). Les catholiques se rassemblent dans chacune des grandes villes, et forment ainsi des « paroisses philippines » sous l’autorité d’un franciscain philippin. Ils se retrouvent donc, le samedi soir ou le dimanche matin dans une église d’accueil : Saint Antoine à Jaffa, Saint Joseph à Haïfa, Notre Dame et Terra Santa à Jérusalem.
Les mariages assez fréquents entre eux sont également très réglementés. Ils doivent avoir tous leurs papiers officiels de Manille, certificat de naissance et le consentement des parents pour les moins de 25 ans. Dix jours après l’accord de l’ambassade, la date peut être fixée et le mariage a lieu à l’ambassade.
Oui, une communauté philippine très vivante, structurée et protégée, en Israël. Une communauté qui, lorsqu’elle fête, parle un mélange de tagalog, d’anglais et d’hébreu... car de plus en plus de Philippins se sentent intégrés, et, leurs enfants allant dans les écoles israéliennes, parlent l’hébreu.