La comparaison entre l’extermination des Juifs par le régime nazi et la souffrance palestinienne est d’une telle indécence qu’on hésite à la dénoncer, puisque les arguments eux-mêmes sont forcément indécents. À ceux qui l’ignoreraient, ou qui ne seraient pas informés sur le nazisme, il faut donc prendre la peine de rappeler qu’Israël n’a jamais planifié la suppression physique des Palestiniens et qu’il n’y a pas en Israël ni en Palestine de chambres à gaz ni de fours crématoires. Mais pourquoi argumenter ? Ceux qui ne comprennent pas tous seuls ne comprendront pas davantage si on leur explique, puisque la fermeture aux arguments n’est pas d’ordre intellectuel, mais idéologique.
Si on veut vraiment trouver des éléments de comparaison, surtout si on est de nationalité française, on pourrait se référer à l’Algérie. C’est plus près de nous à tous points de vue. Mais il est toujours plus facile de crier son indignation devant les crimes des autres que de ne pas refouler ses propres souvenirs.
À la vérité, la seule comparaison ou mise en parallèle qui serait pertinente est celle qui est par nature impossible : il faudrait comparer les conséquences de la clôture de sécurité à ce que cette clôture veut empêcher : les attentats suicides. À ceux qui n’auraient qu’une idée lointaine ou abstraite de la réalité des attentats, on peut conseiller ou recommander quelques lectures : « Zaka : un autre visage du Judaïsme » ; « Les manuels scolaires palestiniens » ; « Le dossier Arafat », et en particulier le compte-rendu du chapitre 2.
Mise en parallèle impossible, parce que les deux éléments à comparer ne peuvent pas être vrais simultanément : quand il n’y avait pas de mur, il y avait des attentats ; et parce qu’il y a un mur, il n’y a plus d’attentats - ou, du moins, il n’y en a presque plus. Pour qu’il y ait quelque chose à comparer, il faudrait - has vehalila ! comme on dit en hébreu, ce qu’à Dieu ne plaise ! - que les visiteurs se trouvent au « bon » moment sur les lieux d’un attentat pour voir ce à quoi un attentat ressemble. ll ne faut pas le souhaiter, mais on pourrait au moins souhaiter que les agences mettent à leur programme des rencontres avec des témoins ou des proches de victimes. Un soir où je parlais à un groupe de pèlerins, j’ai eu droit à l’inévitable question : « Que pensez-vous du mur ? » J’ai répondu : « Si ce mur n’existait pas, vous ne seriez pas là. » Passées les première secondes de stupéfaction, j’ai rappelé que lorsque cette clôture n’existait pas, on ne voyait aucun pèlerin à Jérusalem. Depuis qu’elle existe, les visiteurs reviennent, vont voir « le »mur et le prennent en photo, passent de l’autre côté du mur - ce que les Israéliens ne peuvent pas faire - pour acheter des souvenirs chez les commerçants de Bethléem, qui ne voyaient pas un chat quand le mur n’existait pas, puis rentrent chez eux pour exprimer leur indignation dans la presse locale et les réunions paroissiales.
Ayant vécu sur place la « grande » période des attentats, j’apprécie de pouvoir circuler normalement dans Jérusalem, d’aller faire mes courses au marché et ne pas avoir à emprunter les ruelles désertes en traversant le plus vite possible les grandes artères. M’accusera-t-on de cynisme ou d’indifférence à la souffrance palestinienne ? Je suis aussi informé sur la situation des Palestiniens que ceux qui lisent le journal à trois mille kilomètres d’ici et je souscris sans réserve à tout ce qui est écrit dans ces colonnes sur les injustices dont les Palestiniens sont victimes. Mais il faut avoir l’honnêteté de ne pas voiler la moitié de la réalité.
Lorsqu’on parle de cela, même avec des interlocuteurs qui sont a priori favorables à Israël, on se heurte toujours à une certaine incrédulité lorsqu’on souligne l’efficacité de la clôture. Il faut bien le reconnaître, le travail des infatigables tâcherons de la désinformation n’est pas inefficace. Beaucoup de leurs auditeurs ou de leurs lecteurs, en toute bonne foi, pensent que ce mur ne sert qu’à empoisonner la vie des Palestiniens, et que l’argument de son efficacité n’est qu’un mensonge de la propagande israélienne. Même les grands journaux réputés sérieux osent rarement parler de la clôture de sécurité sans mettre ce mot de sécurité entre guillemets. Un jour où je parlais de cela dans une communauté religieuse en France, la supérieure m’a dit : « Nous vous croyons parce que nous vous connaissons, mais nous ne pourrions pas nous permettre de le répéter. »
Il m’est arrivé d’entendre une variante en apparence plus modérée. L’interlocuteur concédait que cette clôture était une protection efficace contre les attentats, mais se demandait si ses effets pervers ne l’emportaient pas sur les raisons qui justifiaient son existence. Sauver la vie de quelques milliers de Juifs, est-ce que cela pouvait être mis en balance avec la privation de liberté dont les Palestiniens étaient victimes... ? Encore une mise en parallèle... Le problème peut-il être posé dans ces termes ? Oui, apparemment, puisque ça se fait... Est-il immoral, de la part d’un État, de chercher à protéger la vie de ses ressortissants ?
Qu’on me permette d’ajouter ici une question et une réflexion. Où sont passées les sommes reçues de la communauté internationale par l’Autorité palestinienne depuis quatorze ans ? Il est permis de penser que si cet argent avait été investi dans les territoires au lieu de servir à financer le terrorisme et la corruption ou à alimenter le compte personnel de Madame Arafat, les Palestiniens auraient moins besoin de venir chercher du travail en Israël. Je n’ignore pas que cet argument pourra être « récupéré » par ceux qui disent que les Palestiniens sont les seuls responsables de leur malheur. On sait bien, malheusement, que lorsqu’on essaie d’être équilibré, on court le risque inévitable que le lecteur ne retienne que les arguments qui confortent sa bonne conscience et escamote les autres.
Il ne faut pas se faire d’illusion : plus le temps passera, et plus le souvenir des attentats sera lointain et abstrait, et plus l’existence du mur sera intolérable, justement parce qu’il est efficace. On aimerait que les donneurs de leçons proposent des solutions concrètes et réalistes, et non des incantations du genre : « Que les Israéliens deviennent gentils, et les Palestiniens le seront aussi. » C’est un peu plus compliqué que ça.
Mis en ligne le 12 mars 07