Les Nabatéens et la présence romaine
Le nouveau roi nabatéen, Arétas III Philhellène (84-62 av. JC), profite de la mort d’Antiochos XII (en 83-82 av. JC) pour s’emparer du pouvoir à Damas, ville stratégique sur la route commerciale de la Méditerranée à l’Inde. Il entre en guerre contre la Judée et, après sa victoire sur Alexandre Jannée, il obtient la paix en 82. Le royaume des Nabatéens s’étend de la région de Damas (Damascène) au nord, à la mer Rouge au sud et sur une partie de l’Arabie Saoudite.
Le consul Pompée débarque en Orient en 66 et, en quelques années, le Pont, la Syrie et la Judée sont soumis à Rome. À Jérusalem, deux frères asmonéens, Hyrcan II et Aristobule II (fils d’A. Jannée) se disputent le trône de Judée. Hyrcan et Antipater l’Iduméen (officier et ami d’Hyrcan) se réfugient à Pétra, font alliance avec Arétas III et complotent d’attaquer Jérusalem. Leurs frictions et querelles, occasionnant des désordres dans la région, provoquent l’intervention romaine. Pompée et son adjoint le consul Marcus A. Scaurus prennent position pour Aristobule et forcent Arétas à retirer son armée de Jérusalem mettant fin à cette campagne militaire. La Judée passe en 63 sous le contrôle de Rome suite à la prise de Jérusalem par Pompée (Josèphe, Ant XIV. 1-9). De nombreux récits historiques concernant les Nabatéens nous sont parvenus grâce aux écrits de l’historien juif Flavius Josèphe.
Les richesses des Nabatéens sont convoitées par les Romains, comme elles le furent à l’époque des conquérants macédoniens. Scaurus est envoyé pour conquérir Pétra en 62. Pour plusieurs raisons - manque de nourriture, difficultés du terrain, pot-de-vin - le siège est levé. Arétas, tout en gardant son territoire, devient vassal de Rome. À Pétra, il développe l’art et les cultures hellénistiques et romaines surtout dans l’architecture. Les Nabatéens adoptent l’écriture grecque et le roi frappe des pièces d’argent dans un style hellénistique avec son nom en grec et non en araméen. Il se donne même comme épithète « Philhellène » (l’Ami des Grecs). Sous Jules César une expédition contre les Nabatéens aurait échoué dans les déserts d’Arabie.
Le nom du prochain souverain nabatéen Obodas II (62-60) nous est connu grâce à des pièces de monnaie et à une inscription découverte à l’est du canal de Suez. Son royaume subit plusieurs invasions romaines. Ce roi fut enterré comme Obodas Ier à Avdat.
Hérode et son frère Phazaël (fils d’Antipater) sont nommés (en 42 av. JC) tétrarques des Juifs par Marc Antoine et sont chargés de l’administration de la Judée. À l’invasion de la Syrie et de la Judée par le roi des Parthes, Pacorus Ier (en 40), Hérode s’enfuit de Jérusalem. Il cherche refuge chez le roi nabatéen.
Malichos Ier (60-30). Celui-ci, soutenant les Parthes, lui refuse l’hospitalité (Ant XIV. 25). Hérode continue sa route vers Rome où il est nommé « roi des Juifs » par le Sénat romain. Durant son règne, Hérode le Grand (40-4), aura plusieurs conflits avec les Nabatéens. Poussé par Antoine et la reine d’Égypte Cléopâtre VII - qui convoitent le commerce et les richesses des Nabatéens, Hérode leur fait la guerre en 32. Les troupes hérodiennes essuient tout d’abord une défaite de la part des Nabatéens. Après le tremblement de terre en 31, les Nabatéens, croyant la Judée ruinée, attaquent les forces juives. Hérode traverse le Jourdain à Philadelphie (Amman) et met en déroute l’armée nabatéenne du général Elthemus (Josèphe, Guerre I. 14). Le royaume nabatéen, après le saccage et le pillage par la cavalerie d’Hérode, devient vassal de la Judée.
Sous Obodas III (30-9), fils de Malichos II, les Nabatéens tentent en vain de se libérer de la tutelle des Juifs et se heurtent aux forces d’Hérode qui envahissent la Nabatène. Dans le Hauran (entre Damas et la rivière Yarmouk) Hérode aura des démêlées avec les Nabatéens.
À la mort d’Antoine et de Cléopâtre (en 31) l’Égypte passe enfin à l’autorité romaine. Auguste, désireux de contrôler les routes d’Arabie, confie à A. Gallus (en 25) une expédition de reconnaissance dans le sud de l’Arabie et en mer Rouge. S’appuyant sur les Nabatéens, connaisseurs des itinéraires des caravanes, les Romains sont conduits par le ministre Syllaios de Pétra qui les égare dans les déserts d’Arabie. Ils mettent donc en place une autre route commerciale qui relie Alexandrie aux ports égyptiens de la mer Rouge et, de ces ports par voie maritime, à l’Arabie Heureuse (Yémen), puis vers l’Inde. Les Nabatéens perdent peu à peu leur monopole du grand commerce des voies caravanières Est-Ouest. Si leur économie subit un revers, elle reste encore florissante pendant plus d’un siècle. Sous ce roi, la Nabatène connaîtra cependant un essor culturel et de nombreux tombeaux et temples seront construits à Pétra.
Son successeur, Arétas IV Philopatris « Ami de son peuple » (9 av. - 40 apr. JC.), est le beau-père d’Hérode Antipas, tétrarque de Galilée et du Pérée (4 av. - 39 apr. JC.). Quand Antipas tombe amoureux d’Hérodiade, sa belle-sœur, femme de son demi-frère Philippe Ier, il répudie la fille d’Arétas. Le roi nabatéen, pour venger l’honneur de sa fille, attaque Antipas en l’an 36 et lui inflige une défaite. Les Romains prenant le parti d’Antipas envoient Vitellius contre Arétas mais l’expédition prend fin à la mort de Tibère.
La ville de Damas est encore aux mains des Nabatéens quand Paul s’en échappe en l’an 33 ou 35 : « À Damas, le gouverneur du roi Arétas faisait garder la ville des Damascéniens, pour se saisir de moi… » (2 Co 11. 32, 33). Dans l’épître aux Galates, Paul annonce qu’il s’est réfugié en Arabie (Ga 1. 17). Est-ce dans Pétra, capitale de la Nabatène qu’il a trouvé asile ? À cette période, sous Arétas IV, la ville est à son apogée ! La Nabatène connaît une grande période de constructions. Les Nabatéens ne s’opposent pas à l’Empire romain mais coopèrent. Ils deviennent leurs vassaux, payant des taxes tout en continuant leur commerce.
Malichos II (40-70), fils d’Arétas IV, perd le contrôle de la Damascène et mène une politique proromaine. Allié de Titus - lors de la Première révolte des Juifs contre les Romains – il lui envoie une armée de cavaliers et d’archers pendant le siège de Jérusalem (66-70).
Sous le règne de Rabbel II (70-106) les Romains contrôlent le commerce nabatéen. De nombreuses pièces de monnaies nabatéennes sont encore frappées, signe que le commerce, toujours entre leurs mains, est très prospère. Quand ce roi meurt, son fils ne lui succède pas. En 106 de notre ère, l’empereur Trajan (98-117) conquiert sans grande résistance la Nabatène qu’il annexe à l’Empire romain (Dion Cassius, Histoire romaine 14. 68). Elle sera rattachée à la Décapole pour devenir la province romaine d’Arabie Pétrée, avec pour capitale Bosra, ville fondée par Arétas III.
Pour le géographe grec Strabon (v. 58 av.-25 apr. JC.), le nom Nabatéen veut dire « spécialiste de l’eau » (Géographie, XVI). Il mentionne leurs maisons en pierre et prétend qu’ils boivent du vin. Deux siècles auparavant, ils vivaient sous des tentes et ne buvaient pas de vin, ni eux, ni leurs dieux (d’après des inscriptions nabatéennes de Palmyre et de Pétra). En un ou deux siècles ils devinrent une société très riche et bien développée. Leurs artistes sont célèbres pour leurs poteries particulièrement belles et ils sont devenus maître du développement des enduits pour imperméabiliser leurs citernes.
Pline l’Ancien (Ier s. apr. JC., Histoire naturelle) les décrit comme possédant de nombreuses richesses et gardant secrètement les origines de la myrrhe, de l’encens et des épices (casse, cannelle…).
Les Grecs et les Romains les utilisant en grande quantité pour leurs services religieux, convoitaient ce commerce de l’encens, des aromates et des épices.
Les Anciens et les aromates
La Bible mentionne les aromates, les épices et les parfums utilisés pour le service du Tabernacle puis du Temple. Ils étaient employés pour l’autel des parfums, pour les divers sacrifices et ils entraient dans la composition de l’huile pour le candélabre à sept branches et de l’huile de l’onction : « Prends des meilleurs aromates… de myrrhe… de cinnamome aromatique… de roseau aromatique… de casse… et un hîn d’huile d’olive…Prends des aromates, du stacté, de l’onyx, du galbanum, des aromates et de l’encens raffiné… Tu feras avec cela un parfum à brûler composé selon l’art du parfumeur ; il sera salé, pur et saint… » (Ex 30. 7-9 ; 22-38).
Le Cantique des Cantiques, inspiré de l’oasis luxuriante d’Ein Gedi, fait référence aux aromates, à l’encens… à tous ces produits recherchés par les Princes et les Grands : « Tes ruisseaux arrosent un verger de grenadiers aux fruits exquis, avec des troènes (henné des Arabes) et du nard ; du nard et du safran, du roseau aromatique et du cinnamome, avec tous les arbres qui donnent de l’encens ; de la myrrhe et de l’aloès, avec tous les meilleurs aromates… » (Ct 4. 13,14).
Les Nabatéens n’étaient pas les seuls à garder précieusement leurs secrets sur les aromates et les épices. Les Juifs faisaient de même ! C’est ce qui ressort de l’inscription du pavement de la mosaïque de la synagogue découverte dans la réserve naturelle d’Ein Gedi : « Gare à ceux qui commettent des péchés et provoquent des dissensions dans la communauté, transmettent aux gentils des informations pernicieuses ou révèlent les secrets de la ville… » Bien que cette inscription date du Ve-VIe s. de notre ère, Ein Gedi produisait depuis longtemps des plantes tropicales et médicinales, des onguents ainsi que du baume extrait du balsamier. Les terrasses aménagées étaient irriguées et précieusement gardées à l’aide de tours et d’une forteresse. Sous les rois asmonéens et sous Hérode le Grand, Ein Gedi, domaine royal, était convoité par Cléopâtre (qui en devint l’heureuse propriétaire) et par les empereurs romains.
La riche oasis de Jéricho était recouverte de champs de balsamiers (commiphora myrrha) et de palmiers-dattiers : « … qui est le seul lieu où croît le baume, qui passe pour le plus excellent de tous les parfums, et où l’on voit en abondance les plus beaux palmiers du monde. » (Ant XV. 5). Ce fut un présent d’Antoine à la reine Cléopâtre et elle en retirait des bénéfices substantiels.
Les anciennes civilisations tant égyptiennes, assyriennes, que grecques et romaines, sans oublier les Juifs avec leur Temple à Jérusalem, étaient de grands consommateurs de ces denrées rares, si recherchées et si onéreuses. Les maisons royales étaient avides d’aromates et d’épices. Et quel beau présent pour un nouveau roi : « … ils ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. » (Mat 2. 11).
Les voies des caravanes transportant de telles richesses d’Arabie vers le Proche-Orient étaient jalousement protégées mais férocement convoitées.