Durant la campagne électorale de 1984, Lova Eliav [1921-2010] demanda à son staff de s’arrêter à Raanana près de l’hôpital Beit Levinstein. L’ayant suivi discrètement, l’un de ses assistants le vit s’approcher d’un vieillard assis sur une chaise roulante. Puis, à un moment donné, il caressa le visage du malade qui ne s’arrêtait pas de pleurer. Cet homme était Israël Galili, un ancien rival, du temps où il était l’éminence grise du parti au pouvoir.
On se souvient qu’au moment de voter le ‘Document Galili’ dont la teneur allait influer lourdement sur l’avenir du pays, en encourageant les implantations dans les territoires occupés, seule la voix de Lova s’éleva en signe de protestation, deux mois avant la guerre de Yom Kippour, en 1973. Sachant que les Sages du Talmud recourent à dix expressions différentes pour soulever un problème, il était bien convaincu de la valeur créatrice du doute. Mais si la remise en question lui paraissait nécessaire, il dut aussi apprendre à ses dépends que cette exigence pouvait être éprouvante. Cela aide peut-être à comprendre pourquoi un homme de cette envergure n’arriva jamais à faire partie des autorités constituées.
Conscient de cette apparente anomalie, un jeune collègue lui fit remarquer, en guise de consolation, qu’il avait été presque ministre, presque Chef du Gouvernement et presque Président de l’Etat. Avec son réalisme roboratif, l’ancien répondit : “Cela fait beaucoup de presque. Pour s’en tenir à la vérité, il suffit de dire que j’ai procédé à l’aménagement de la région de Lakhish, planifié les débuts de la ville d’Arad et fondé le centre de Nitsana.”
Que voulait-il dire ? Il parlait tout d’abord de la création d’une zone de développement à l’emplacement de l’ancienne Lakhish. Ce point stratégique avait été occupé par l’une des cinq villes qui s’étaient opposées à l’entrée du peuple hébreu en Canaan. Le centre de cette région maintenant florissante est devenu Kiriat Gat, également mentionnée dans la Bible comme une position fortifiée des Philistins. Au cours des années 50, la mise en valeur du terrain commença avec l’arrivée de dix- huit familles originaires du Maroc qui, sitôt débarquées à Haïfa, furent acheminées vers cet endroit désert. Au cours des ans, elles furent suivies par des immigrants venus de plus de quarante pays pour former des villages satellites gravitant autour de Kiriat Gat dont le moto a été emprunté au prophète Ezéchiel : "Je le rassemblerai des différents pays et Je l’amènerai sur sa terre. "
Arad doit son nom à l’ancienne ville du même nom et devint une agglomération importante, créée de toutes pièces en 1961, dans les solitudes du Néguev. Depuis lors, cette ville modèle s’est dotée d’une université, d’institutions culturelles variées et d’un centre climatique recherché pour la qualité de ses services.
Le centre éducatif de Nitsana fut établi en 1987, après les accords de paix avec l’Egypte, sur un emplacement occupé primitivement par les Nabatéens, puis par une garnison byzantine et des moines grecs qui, bien entendu, ne purent survivre longtemps à l’invasion arabe. Comptant 1.500 habitants au temps de sa grandeur, cette oasis avait dû sa prospérité à l’accueil des caravanes qui remontaient d’Eilat vers Gaza, pour assurer la dernière étape de la route de l’encens qui permettait d’acheminer, en quatre-vingt jours, la myrrhe et les aromates du Yémen vers la côte méditerranéenne. Aujourd’hui, des jeunes, fidèles à cette tradition de passages et d’échanges, animent ce lieu dénommé, de façon appropriée, le Village de la paix. A proximité de la frontière égyptienne, ils s’adonnent, en sus d’activités culturelles, à des projets d’agronomie spécialement adaptés aux conditions du désert, en s’inspirant de méthodes de travail héritées des Nabatéens.
Tout en restant un homme d’action, Lova fut avant tout un visionnaire. Un sixième sens lui permettait de détecter, sous des apparences parfois trompeuses, les courants sous-jacents affectant l’état d’esprit d’une société. Il lui arriva ainsi d’entrevoir plus d’une fois, chez un peuple contraint de vivre dans un environnement difficile, les mouvements secrets de sa conscience collective.
Déjà au début des années 60, il entreprit de sensibiliser l’opinion du pays au sort des Juifs d’Union Soviétique dans un ouvrage aux accents prophétiques : Entre le marteau et la faucille. A l’époque, nul ne se doutait que cette attention portée au "Judaïsme du silence" allait entraîner, quelques années plus tard, la montée en Israël d’un million d’immigrants dont l’apport à la texture économique et humaine du pays serait inestimable.
Mais l’intuition la plus saisissante de l’approche d’un événement fatidique lui vint peu avant la guerre de Yom Kippour. Il publia en effet, au moment où des signes inquiétants s’accumulaient aux frontières, un manifeste intitulé : La mouette. Doué d’une prescience étonnante, il décrivait, de façon dramatique, le vol de l’oiseau de mer planant au-dessus d’un navire de croisière.
A fond de cale, des soutiers sont enchaînés à leur poste, tandis que sur le pont, des hommes et des femmes se donnent du bon temps en compagnie d’officiers imbus de leur supériorité. Les cris de la mouette ne cessent de mettre le commandant du Titanic local en garde contre les courants dangereux qui risquent de drosser son bateau sur des récifs devenus menaçants. Mais, impassible, l’officier de quart poursuit sa course comme prévu, sans tenir compte des avertissements réitérés de l’oiseau solitaire. Et ce dernier, de continuer à déchirer, de ses cris perçants, le silence de la nuit.
Sur le moment, ce texte, lourd de sous-entendus, n’eut pas l’heur de plaire et fut confié à l’éditeur d’une feuille insignifiante. L’on sait que la vérité n’a jamais aidé personne à se faire aimer. Il fallut attendre le déclenchement simultané des hostilités, au Sinaï et au Golan, pour que de telles prémonitions pussent être dévoilées au grand public. Confrontée au visage terrible de la réalité, l’opinion devenait soudain intéressée à découvrir ce qu’elle s’était habituée à ne pas voir. Loin de se rengorger, Lova se contenta alors d’offrir ses services à l’unité chargée de contacter les familles des disparus. Il alla ainsi frapper à bien des portes pour annoncer aux parents des victimes qu’un être attendu ne reviendrait pas. Ce beau geste ne saurait surprendre de la part d’un homme qui, au moment où il était député à la Knesset, avait travaillé, à titre volontaire, comme aide-soignant dans un hôpital.
Rencontrant, au deuxième jour de la guerre, un écrivain inquiet des suites de la bourrasque, Lova voulut se montrer rassurant : "Bientôt, dit-il, vont arriver au front, les facteurs, les secrétaires, les professeurs, les boutiquiers et les paysans. Ce sont eux qui vont renverser la situation." Evitant de mentionner les unités de réserve, il préférait parler des êtres concrets qui, à l’heure de l’épreuve, ne manqueraient pas de répondre à l’appel.
Se rendant compte qu’il serait toujours marginal, il refusa de s’aigrir en intériorisant deux impératifs. Le premier : "Ce qui t’est odieux, ne l’inflige pas à l’autre !" Le second : "Ne désespère jamais de voir un être humain s’améliorer !" Une telle ligne de conduite allait aider cet être exceptionnel à se rejoindre, car autre chose est de ressentir une nostalgie, autre chose de pouvoir l’apaiser. Lova était finalement l’un de ces êtres dont le comportement rappelait un certain air de famille. Il y a en effet une manière juive d’être bon et, lorsqu’un Juif l’est, il le manifeste de façon singulière."