Il est bien difficile de tenir en même temps tous les éléments d’une situation complexe, surtout quand cette complexité est d’ordre moral plus qu’intellectuel, et que l’on se demande qui a tort, qui a raison, qui soutenir et qui condamner.
Il ne se passe pas de jour, désormais, sans que la presse internationale, chrétienne ou non, n’évoque la clôture de sécurité destinée à protéger Israël des incursions terroristes. On nous parle généralement du « mur ». Vocabulaire piégé dès le départ, quand on sait que quelques kilomètres seulement sont effectivement constitués d’un mur de béton et que le reste est une clôture électronique. Les journalistes préfèrent-ils parler de « mur » parce que ce terme est chargé de symboles ? Croient-ils, ou veulent-ils faire croire, qu’Israël aurait entrepris d’édifier une sorte de muraille de Chine de 400 kilomètres de long ?
Là où mur il y a, au village arabe d’Abu-Dis, dans la banlieue est de Jérusalem, la presse et les sites Internet nous décrivent la situation tragique et absurde engendrée par cette construction : caractère inhumain des mesures de sécurité, pensionnaires de l’asile de vieillards coupés de leurs familles, casse-tête administratif et pratique pour faire inhumer les défunts, etc. Situation invivable, qui doit être connue et à laquelle il faut tenter de trouver des solutions.
Dans le concert d’indignation qui se fait entendre à ce sujet, les raisons qui ont conduit les autorités israéliennes à installer cette barrière sont souvent présentées comme de simples prétextes, quand elles ne sont pas passées sous silence. Même si on désapprouve la mise en place de cette clôture, on pourrait au moins concéder qu’Israël ne la construit pas pour le plaisir sadique de faire souffrir les Palestiniens, et qu’on n’en serait pas arrivé là s’il n’y avait pas une souffrance israélienne tout aussi tragique : celle qui est provoquée par les attentats-suicides. Les attentats ne se résument pas à des indications statistiques (tant de morts, tant de blessés). Un récent dossier de ce bulletin a décrit le travail des volontaires de Zaka essayant de reconstituer les corps dispersés sur la chaussée, de savoir quelle tête ou quel bras correspond à quel tronc... Que les âmes sensibles me pardonnent, mais c’est en ces termes que le problème se pose. Faut-il évoquer une fois de plus les familles détruites, les orphelins, les handicapés à vie ? Récemment, un homme de Haïfa rappelait à la télévision que son fils était mort dans un attentat provoqué par un terroriste d’Hébron qui était passé par Abu-Dis, et faisait remarquer que son fils serait encore en vie si le mur avait été construit plus tôt. Faut-il le traiter d’affreux raciste ? On aimerait entendre dire, au moins pour mémoire, que les victimes israéliennes et leurs familles sont aussi des êtres humains qui ont droit à la même compassion que les Palestiniens.
La question n’est pas de savoir qui a commencé - manière commode de noircir les uns et d’acquitter les autres. On peut quand même rappeler que les attentats-suicides ne sont pas le simple résultat d’un désespoir causé par la ré-occupation des territoires autonomes (et pourquoi ont-ils été ré-occupés ?), mais le moyen d’une stratégie délibérée (voir le dossier sur les manuels scolaires palestiniens). Israël a-t-il le droit de se protéger ? Que l’on soit d’accord ou non sur les méthodes employées - et tout en dissociant le principe d’une clôture de sécurité de la question de son tracé - on aimerait au moins entendre l’aveu qu’il est du droit et du devoir d’un État d’assurer la sécurité de ses citoyens.
On me répondra que la meilleure sécurité est la confiance mutuelle, que la paix est le fruit du dialogue entre les hommes de bonne volonté et que les murs ne font qu’attiser la haine. Abattons les murs, et tous les méchants deviendront gentils. Il est permis de ne pas partager ce bel optimisme, et l’on peut juger prudent de ne pas tabler là-dessus.
Yitshaq Rabin disait qu’il fallait négocier comme s’il n’y avait pas de terrorisme, et combattre le terrorisme comme s’il n’y avait pas de négociations. Si l’on est d’accord sur le principe, les uns souligneront, non sans raison, qu’Ariel Sharon est plus porté à combattre le terrorisme qu’à négocier. Les autres rétorqueront qu’Ariel Sharon, ne serait pas devenu premier ministre si Yasser Arafat n’avait pas fait le nécessaire pour décourager la gauche israélienne et ruiner le parti travailliste ; à quoi les premiers répondront qu’Ehud Baraq ne savait pas négocier. On peut se renvoyer la balle indéfiniment... Bien difficile, quand on vit sur place, que ce soit à l’ouest ou à l’est, de ne pas voir midi à sa porte. Heureux ceux qui, à trois mille kilomètres de là, savent tout et on des idées claires, simplement parce qu’ils ont lu le journal ou regardé la télévision !