Titre original : Patrick, le saint
Patrick Desbois a décidé de trouver en Ukraine toutes les fosses communes dans lesquelles les Nazis ont jeté les Juifs ukrainiens. Depuis deux ans, il fait parler les vieux des villages et des villes et avec leur aide il a déjà retrouvé plus de 400 fosses. L’homme qui a accompli cette tâche immense n’est pas juif, mais un prêtre catholique de France.
Le nom de Patrick Desbois ne dit pas grand chose au public israélien ni au public de France, pays où il est né. Le prêtre préférant rester loin des projecteurs. Le père Desbois s’occupe actuellement d’un travail sacré peu ordinaire : depuis plus de deux ans, ce prêtre actif et une équipe de chercheurs vont en Ukraine tous les deux mois pour trouver les fosses communes dans lesquelles ont été enterrées à travers tout le pays, les victimes juives du projet d’extermination des Nazis, il y a plus de 60 ans. De village en village et de ville en ville, Desbois et ses auxiliaires se déplacent, avec une seule question en tête : où sont enterrés les juifs ?
Selon les estimations des spécialistes, plus d’un million et demi de Juifs sont morts et ont été jetés dans d’immenses fosses par les Nazis, sur les terres conquises à l’URSS. Le prêtre, de petite taille, a pris sur lui le projet de trouver les victimes dont le lieu d’ensevelissement est resté secret de longues années, et d’y élever un monument.
Desbois, né dans la ville de Châlon-sur Saône, en Bourgogne, a des yeux bruns rieurs et un regard doux qui ne livre pas du tout les difficultés avec lesquelles il s’affronte. Il n’explique pas et ne raconte pas facilement le projet qui l’occupe jour et nuit. Desbois, 50 ans, les cheveux noirs et sa taille fine, semble plus jeune que son âge. Il fuit le plus possible la publicité. C’est la première fois que les médias israéliens entrent dans le secret. Il a reculé devant le fait d’être dévoilé, par peur que la publication ne nuise à la réussite du projet.
« Quand j’étais jeune » raconte-t-il « mes parents m’ont toujours dit qu’il y avait deux sortes de gens : ceux qui veulent être reconnus, et ceux qui veulent faire quelque chose. J’espère de tout mon cœur que mes actes parleront pour moi ». Mais il comprend aussi que sans publicité, il aura du mal à trouver l’argent nécessaire pour terminer les recherches.
Au premier abord, le projet semble presque impossible : trouver tous les lieux où sont enterrés des Juifs que les Nazis et leurs aides ont assassinés en Ukraine. L’ampleur est inconcevable, presque imaginaire. Le père Desbois estime qu’il n’y a pas moins d’un million de victimes dans 1200 fosses, dont les lieux précis ne sont connus d’aucun spécialiste de la Shoa dans le monde. A Yad va Shem, on a été impressionné « de façon très positive par l’homme et par son implication personnelle » et l’on confirme que « c’est la première fois que de façon méthodique on essaye de trouver sur place les lieux d’assassinat des Juifs. »
Le prêtre Desbois a compris que les seuls qui pourraient l’aider à trouver les fosses, sont les personnes âgées ukrainiennes, témoins oculaires ou auditifs de ces années-là, et il dirige depuis deux ans une course contre le temps en essayant de les faire parler. Il s’adresse aux prêtres du lieu, et leur demande de se servir de leur influence sur les gens et de les persuader de dire ce qu’ils savent. Lui-même, habillé en prêtre, les attend dans la cour de l’église avec une camera et un microphone. « J’utilise vraiment ma position de prêtre », en s’excusant presque de l’exploitation qu’il fait de sa position religieuse. « Je demande aux prêtres d’annoncer à la fin de la messe du dimanche que nous attendons dehors et que nous sommes intéressés à entendre des témoignages de personnes qui étaient là pendant la guerre. Les anciens, la plupart très religieux, répondent généralement aux questions sans opposition, comme s’ils n’attendaient que cela pour libérer leur cœur d’un poids de longues années. Quand ils se posent devant la camera, nous leur demandons toujours la même chose : « Où sont les morts juifs ? » Et eux, intimidés, nous amènent droit aux lieux de la mort ».
Comment cherche-t-on des fosses communes ?
Ce n’est pas du tout quelque chose de facile. Pour être sûr que ce que nous savons est juste, nous nous sommes forgé avec le temps quelques critères internes. Dans un premier temps, pour décider où commencer la recherche, nous nous basons sur la description des Allemands qui ont dressé des listes journalières dans lesquelles sont détaillé les lieux des massacres ainsi que le nombre de victimes. Dans un deuxième temps, nous recherchons dans les registres régionaux que les Russes ont faits pendant la guerre et dans lesquels est inscrit le nombre de morts de chaque village. La troisième étape est de trouver au moins trois témoins différents qui ne se connaissent pas et qui confirment ce que nous savons. C’est seulement quand ces trois conditions sont remplies et correspondent aux découvertes sur le terrain que nous marquons l’endroit comme « fosse officielle ».
La météorologie
En juin 1942, les Nazis ont décidé de détruire les preuves de leurs crimes, les fosses ont été ouvertes et les corps brûlés. « Dans beaucoup de cas il n’y a plus rien sous la terre, rien que de la terre et des cendres », dit Desbois. « Dans ces cas-là, nous sommes obligés de nous fier aux descriptions des nazis pour connaître le nombre des victimes. Avec le temps et l’expérience, nous avons découvert que les rapports envoyés à Berlin décrivant l’innocente météorologie journalière étaient codés : le nombre de nuages remplaçait le nombre de fosses et la quantité de pluie correspondait au nombre de victimes. »
Les Juifs religieux sont au courant de cette recherche ?
« Bien sûr. Parce que je connais la sensibilité de la tradition juive sur le sujet, la première chose que j’ai faite au début des recherches, a été de m’adresser au Grand Rabbin de la ville de Kiev, Yacov Blaich. J’ai passé un sabbat chez lui, je lui ai expliqué exactement ce que j’avais l’intention de faire, et non seulement il m’a donné sa bénédiction et la permission de le faire, mais il m’a même remercié de prendre sur moi cette mission importante. Tout cela après avoir convenu clairement que nous ne toucherions pas aux corps eux-mêmes. Cela, nous le laissons pour plus tard, quand nous retournerons accompagnés de Juifs religieux. »
« Il est important de comprendre que l’habit de prêtre aide pour la rencontre avec les habitants. Parfois, quand quelqu’un hésite, ceux qui l’entourent l’encouragent par ces mots : ‘C’est bon, il est prêtre, tu peux lui raconter sans soupçon.’ En toute humilité, je ne pense pas qu’un rabbin juif aurait obtenu des résultats semblables. »
Vous n’avez jamais eu de refus ?
Jusqu’aujourd’hui, je n’ai rencontré qu’une personne qui ait refusé de collaborer, et à mon avis à cause de sa honte d’avoir assisté les Allemands à cette époque. Il faut se rappeler que les Nazis ont obligé beaucoup d’hommes à creuser les fosses ou à les recouvrir après. Je leur explique que je ne suis pas venu les juger ou les punir. Ce qui m’intéresse, c’est une seule chose : découvrir les fosses communes. Dès que je termine avec un village, il n’existe plus pour moi. Nous ne pouvons pas nous payer le luxe de perdre du temps. Déjà de nombreuses années précieuses ont été perdues pendant la période communiste. Nous devons trouver ceux qui sont encore en vie, et la collaboration des habitants est notre seule chance ».
Pour la plus grande partie du coût de « l’opération Ukraine », c’est le Fond français pour la Mémoire de la Shoa qui pourvoit. Il y a cinq ans, c’est le président français, Jacques Chirac, qui l’a fondé pour utiliser l’argent que les familles juives dont tous les membres ont disparu avaient déposé dans les banques.
Après de nombreuses années pendant lesquelles l’argent n’a pas été réclamé, on a ouvert une enquête officielle en France, suite à la tempête mondiale que les rescapés juifs américains ont fait contre les banques suisses.
Après cinq années de travail, les personnes de la commission dont le président de la République avait ordonné la création ont renoncé et annoncé qu’ils ne pouvaient arriver à une conclusion ferme. Pour sortir de cette impasse, un accord a été trouvé entre le gouvernement français et les associations juives : des spécialistes évalueront les sommes et elles seront transmises à un fonds spécial pour l’héritage. C’est ainsi qu’en 2000 est née l’organisation à la tête de laquelle se trouve l’ancienne ministre de la Santé, Simone Weil, rescapée des camps. Le Fonds a reçu la somme de 393 millions d’Euros.
La forêt de l’enfer
Les bureaux du Fonds sont situés dans un superbe immeuble à belle façade, avec un gardien à l’étage de l’entrée, dans le 8ème arrondissement de Paris, derrière l’église Saint-Augustin. C’est un des quartiers chics de la ville et le voisin de dessous est l’un des bureaux d’avocats privés du ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy.
En fait, le Fonds ne peut se servir que de l’intérêt que donne l’argent placé dans les banques. Même ainsi s’amoncellent sous l’autorité d’Anne-Marie Ravkolvsky, la directrice générale du Fonds, des sommes non négligeables : pour cette seule année, il a distribué près de 20 millions d’Euros à près de 400 projets différents à travers le monde. Parmi les plus importants, il y a eu la restauration de la rampe d’Auschwitz sur laquelle se tenait Joseph Mengele lorsqu’il faisait la sélection de ceux qui vivraient et de ceux qui mourraient ; des travaux et l’agrandissement du musée français de la Shoa (qui a été inauguré officiellement au début de 2005 par le président Chirac), l’érection d’un mur du souvenir dans la cour du musée et sur lequel sont gravés les noms des 76000 Juifs français qui sont morts pendant la Shoah.
Le musée de Yad-va Shem en Israël aussi a été aidé financièrement par le Fonds ; il a reçu l’an dernier plus d’un million d’Euros. Ravkolvsky, une femme d’une cinquantaine d’années, avec des lunettes sur ses yeux bleus, a un regard scrutateur et une voix autoritaire. Mais quand elle parle du voyage auquel Desbois l’a invitée, sa voix s’adoucit et ses yeux clignent. Sa famille est d’origine ukrainienne et elle s’est émue aux larmes lors de cette visite lorsqu’elle a découvert, gravé sur le monument élevé près de la fosse, le nom du frère de son père.
A ses yeux le prêtre est un vrai juste et sa personnalité, d’un esprit supérieur rare, à tel point qu’elle a du mal à trouver les mots en français pour le définir et qu’elle s’aide alors du Yiddish : « Patrick, c’est un vrai Mentsch »
Ça ne vous surprend pas que justement un prêtre prenne sur lui ce projet si juif ?
« Desbois et moi nous sommes beaucoup rapprochés ces dernières années et il nous est arrivé de discuter beaucoup du sujet. Quand il a commencé à chercher la vérité sur ce qui s’était passé en Ukraine, lui-même ne savait pas pourquoi il se lançait dans cette aventure. Selon lui, il voulait seulement vérifier les histoires qu’il avait entendus de son-grand père comme enfant et personne ne mesurait ce qu’il découvrirait. C’est important aussi de savoir , qu’il a servi de longues années comme médiateur entre l’Eglise catholique de France et la communauté juive, et qu’il travaille aujourd’hui avec le cardinal Jean Marie Lustiger, qui est né juif d’une famille qui a péri dans la Shoah. Cela fait des années qu’il est proche du Judaïsme et qu’il vient souvent en Israël. »
« En plus de cela, il m’a raconté une fois que pour lui, il est tout d’abord un être humain et seulement après un prêtre. Ce qui le pousse à agir, c’est la justice historique avec les victimes juives. Pour moi, il a tout simplement un accord spécial avec Dieu ». Ravkolvsky baisse la voix comme pour livrer un secret : « Comme cela, il Le sert de la façon la plus élevée. »
Vous étiez là-bas à côté de lui, attirée par ses idées, vous avez participé aux recherches, comment avez-vous été impressionnée ?
« Il a une capacité extraordinaire à parler aux gens. Il n’y a personne au monde qui pourrait résister à sa volonté quand il a décidé d’ouvrir le cœur fermé de quelqu’un qui a peur de parler. Ce qui m’a étonnée surtout, c’est la façon dont il se sert des jeunes, qui contrairement aux anciens n’ont aucun sentiment de culpabilité, et veulent savoir ce qui s’est passé. Parfois, quand les vieux refusent de parler, ce sont les jeunes qui les poussent : « Pourquoi ne lui racontez vous pas ce que vous m’avez raconté quand j’étais petit ? ». Et même, bien que cela nous semble horrible, dans de nombreux endroits, les histoires de cette époque sont devenues des légendes locales, au point qu’à côté du village il y a « le bois de l’enfer » ou « la forêt des Juifs », qui sont devenus avec le temps les mots ordinaires dans la bouche de chacun. Quand on entend les noms, il est facile de deviner ce qui est enfoui dessous. »
Avez-vous pensé quoi faire, avec toutes ces découvertes ?
« Dès la fin du projet nous pensons éditer un livre avec les images et les témoignages qui ont été accumulés. Puis on présentera une exposition ambulante dans tout le monde qui racontera l’histoire du massacre des Juifs d’Europe de l’Est et on fera un film sur les recherches. Pour les fosses elles mêmes, malheureusement, rien ne pourra être fait sans la participation des autorités locales. Il est trop tôt actuellement pour savoir comment elles réagiront. Pour l’instant, nous préférons nous contenter des preuves qui permettent à Desbois de travailler et ne pas soulever de difficultés particulières. Il s’est déjà adressé à moi et m’a prévenue qu’il veut continuer ses recherches dans les pays Baltes. Le problème c’est que nous n’avons pas nous-mêmes l’argent à fournir pour ces recherches. Jusqu’aujourd’hui, nous avons dépensé pour cela près de 150 000 Euros et le moment arrive où d’autres associations doivent se joindre à l’effort. Personnellement je pense que puisque nous travaillons pour une œuvre du passé du continent, l’Union Européenne doit participer au financement.
Encore 100 fosses
Il y a aussi là-dessous une raison personnelle pour cette énorme opération que dirige le père Desbois, et celle-ci, il en parle encore moins. Son aimé grand-père a été envoyé au camp de prisonniers « Revarosca » en Ukraine, comme 25000 soldats français qui étaient considérés comme personnes dangereuses par l’occupant Allemand. Dans ce camp, le grand-père s’est lié avec des prisonniers juifs qui ont disparu s les uns après les autres du camp. Aucun d’entre eux n’est jamais revenu. Il a lui-même entendu pendant des années son grand père, qui était revenu en France, dire que ce qu’il avait supporté n’était rien en comparaison des « autres ». C’est seulement après de nombreuses années qu’il a appris que les « autres » étaient les Juifs.
Après son ordination sacerdotale, le cardinal Decourtray l’a nommé secrétaire pour les relations avec les Juifs dans la ville de Lyon. Dans le cadre de son travail, il a organisé des voyages vers les camps d’extermination pour des gens d’Eglise, et a donné des séminaires sur la Shoa, jusqu’à ce qu’un jour tous les éléments se rejoignent. Après la journée du souvenir qui a eu lieu en 1997 dans le camp où son grand-père avait été prisonnier, il a demandé au maire de la ville voisine de Revarosca où étaient les fosses des Juifs de la ville, mais il n’a pas eu de réponse claire. Le fait que 15 000 Juifs du lieu aient été assassinés a troublé ses nuits. Beaucoup d’entre eux, de la ville et des environs, ainsi que leurs corps, avaient disparu sans laisser de traces. Lors de ses visites suivantes, année après année, il a continué à s’entêter jusqu’au point que sa vie a pris un tournant ».
« Pendant trois ans je me suis entêté, jusqu’au jour où le maire, âgé, a pris sa retraite. Son successeur, Yeroslav Nadic, jeune homme moderne qui connaissait l’importun qui venait chaque année de France pour la cérémonie du souvenir, m’a pris par la main et m’a dit : « Viens, je veux te montrer quelque chose ». Il avait rassemblé 110 personnes qui, sous ses ordres, avaient déraciné un bois entier, et découvert une énorme fosse commune. C’est un moment que je n’oublierai pas de ma vie. J’ai pris ma tête entre mes deux mains et je me suis dit : mon Dieu, s’il y a ici une fosse, alors je vais retourner chaque pierre de cette terre maudite jusqu’à ce que je les trouve toutes. »
« Le même jour cela m’a frappé. Il y a des gens qui savent ce qui s’est passé ici, ils ont tout vu et il faut simplement les faire parler. Les Nazis n’ont pas empêché les gens, y compris des enfants, de voir ce qui se passait. Quand j’ai demandé aux habitants pourquoi ils n’avaient rien raconté à personne, ils ont baissé les yeux honteusement et m’ont dit que tout simplement personne ne le leur avait demandé jusqu’à maintenant. A cet instant, j’ai su que je n’irais nulle part jusqu’à ce que je termine cette affaire. »
« Je ne serais arrivé à rien sans Nadic. Quand ce cher homme a vu comment la découverte avait agi sur moi, il m’a annoncé qu’il me montrerait encore 100 fosses. Nous avons passé ensemble un long moment et j’ai compris que j’étais tombé sur l’homme de la situation. En Ukraine, il faut savoir comment et à qui demander, mais il faut aussi que l’homme de la situation soit de ton côté, et alors tu peux faire des merveilles. » Le maire de Revarosca a accompagné Desbois pendant plus d’un an, utilisant ses connaissances et sa position. Il a aussi eu l’idée de demander l’aide des prêtres, qui ont ouvert la voie à la participation importante des habitants. « Jusqu’aujourd’hui je n’ai aucune idée de la raison pour laquelle il s’est attelé à cette affaire avec ce dévouement », dit Desbois « mais en Ukraine j’ai appris qu’il est interdit de poser trop de questions. Si quelqu’un accepte de t’aider, tu reçois l’aide en remerciant en silence. Pendant toute cette période, il a refusé toute compensation pour ses efforts et nous parlons ici de nuits comme de jours pendant lesquels il m’a accompagné de village en village. »
Finalement Desbois a eu la possibilité de le remercier son aide. La femme de Nadic souffrait d’une grave maladie et grâce à ses liens avec Israël, le prêtre l’a aidé à aller dans les bains thérapeutiques de la Mer Morte.
Une famille divisée
Pour descendre aux racines de l’alliance courageuse entre Patrick Desbois et le peuple juif, il faut revenir à l’année 1991. Il a alors été nommé l’aide du Docteur Charles Fabre, psychiatre et conseiller spécial pour les affaires juives du cardinal de la ville de Lyon, Albert Decourtray. Leur action commune est née du résultat d’un événement traumatisant qui est lié indirectement au régime nazi. Cette année là, des hommes cagoulés ont attaqué le docteur Fabre parce qu’il refusait de leur donner ce qu’ils demandaient. Ils l’ont battu presque à mort pendant près de deux heures. Les inconnus, dont on ignore l’identité, voulaient le dossier que le cardinal, avec l’aide de Fabre, avait préparé contre Paul Touvier, qui pendant la période de l’occupation allemande, était chef des renseignements du gouvernement de Vichy. Après qu’il ait été condamné en 1973 pour les crimes qu’il avait commis alors, où des Juifs avaient été tués, Touvier s’était enfui mais il fut repris en 1989, alors qu’il se cachait dans un couvent catholique à Nice. Il a de nouveau été jugé, cette fois pour crimes contre l’humanité, en 1991 il a été relâché temporairement. Ce n’est qu’en 1994 qu’il a été condamné à la prison à perpétuité. Il est mort en prison deux ans après.
A la suite de cette agression, le docteur Fabre est devenu grand handicapé. Il a demandé au cardinal de lui nommer un jeune auxiliaire, ayant une base de connaissance sur le judaïsme, de préférence un prêtre. Le psychiatre connu, qui avait été élève de l’homme politique Jean Monnet, a demandé de lui trouver un successeur. Monnet avait la réputation d’être un artiste dans la discussion diplomatique et le conseiller du cardinal réalisa ce qu’il avait appris de lui, pour établir des ponts entre le judaïsme et le christianisme dans le but de lutter contre l’antisémitisme. Aujourd’hui, Fabre est vice-président de l’association de l’amitié judéo- chrétienne de France.
Après une longue recherche, quand tous les espoirs de trouver la personne qui convienne à cette fonction s’étaient révélés vains, le nom de Patrick Desbois a comme surgi de nulle part. Fabre, 77 ans, se souvient très bien de leur première rencontre. « Il est venu à mon bureau pour une première rencontre formelle qui devait durer seulement quelques minutes. Après sept heures de discussion passionnantes, il a dû quitter pour ne pas manquer son dernier train. Ce jour-là, j’ai senti que le destin m’avait fait rencontrer un homme sortant de l’ordinaire. Pour ma plus grande joie, je peux dire aujourd’hui que je ne me suis pas trompé. Patrick s’est montré un homme brillant, aux vues larges et avec une soif de savoir peu ordinaire. De plus, malgré son jeune âge, il a déjà montré une maturité et une capacité intellectuelle étonnante, et aujourd’hui je dois reconnaître que l’élève dépasse son maître. »
Comment expliquez-vous son attirance pour le judaïsme ?
« Nous en avons souvent parlé et nous nous sommes découvert un point commun. Nous avons grandi dans des familles catholiques qui ont aidé des Juifs à se cacher des allemands quand c’était encore possible. L’éducation chez nos parents était que le nazisme était le mal personnifié et qu’il fallait tout faire pour le faire échouer. Quand tu grandis et es éduqué avec l’idéal de l’égalité et de la charité, tu ne peux pas rester indifférent quand tu comprends que les Juifs ont été exterminés seulement à cause de leur religion. Nos efforts de rapprochement entre catholiques et Juifs pour lutter contre l’antisémitisme sont en quelque sorte notre réponse à cette époque sombre de l’histoire de l’Europe et de la France. »
Desbois dit que Fabre est son professeur et son maître et qu’il est l’homme qui a façonné sa personnalité de façon déterminante. Quand Fabre entend cela, il a du mal à cacher son contentement et il rend le compliment. « Patrick pour moi, est un combattant courageux, chrétien fervent et un véritable ami des Juifs » dit-il. « C’est pour moi un honneur d’être reconnu comme le maître spirituel d’un tel homme ». Fabre a lui-même une plaque pour son aide au peuple juif au musée du kibboutz « Lohamei ha Guétaot » (Les combattants des ghettos) tout comme sa femme Denise, qui a travaillé jusqu’à sa mort en 1984 pour aider les prisonniers de Sion en Russie, et aussi le cardinal Decourtray, pour son soutien comme jeune prêtre, à des Juifs qui ont été chassés de France pendant l’occupation nazie.
Vous avez payé personnellement pour votre soutien envers Israël et le judaïsme ?
Fabre se recroqueville quand il entend la question. « A cause du chemin que j’ai choisi, j’ai coupé presque tous mes liens avec ma famille », raconte-t-il la voix tremblante. « Malgré l’éducation que nous avons reçue à la maison, ma sœur, chair de ma chair, a épousé quelqu’un qui hait les Juifs. A cause de cela, nous ne nous parlons plus depuis de longues années et ma famille élargie est coupée en deux camps avec un fossé entre les deux. »
« Quand ma femme est morte, j’ai décidé de faire une cérémonie judéo-chrétienne, à cause de son lien avec le peuple d’Israël. Dans la famille, certains s’y sont opposés farouchement, ont retardé volontairement l’enterrement de 15 jours, et vous connaissez bien sûr l’interdiction de la religion juive sur cette question. » Il se fige soudain, puis rapidement ajoute qu’il ne regrette rien. « Je suis fier des choix que j’ai faits durant toute ma vie et conscient des dangers que j’ai courus. Si des personnes comme Desbois et comme moi ne prenaient pas sur elles d’être un pont entre les religions, la situation serait dix fois pire. »
L’équipe Desbois

- Patrick Desbois et son équipe
Pour renforcer les bases du pont dont parle le psychiatre Fabre, le père Desbois a beaucoup travaillé. Quand il n’étudie pas l’Evangile, il est assidu à l’étude de la langue hébraïque. Aujourd’hui, des années après qu’il ait commencé à étudier, il est capable de lire les journaux israéliens et même de remplacer un mot français par un mot hébreu. Desbois suit ce qui se passe en Israël, il y a de nombreux amis et il dit que lors de ses nombreuses visites en Israël, il s’y sent « comme à la maison ».
A Paris, il habite et travaille dans un bâtiment pas très reluisant, avec le plâtre qui s’écaille et une grille rouillée qui s’ouvre en grinçant, situé dans un quartier populaire du 11ème arrondissement. Son bureau est aussi assez spartiate ; une simple table, un vieil ordinateur, une petite bibliothèque et une carte du monde sur le mur.
La façade simple est trompeuse ; le prêtre souriant qui reçoit le visiteur est un homme religieux qui a une position importante dans le monde chrétien. Desbois coiffe quatre chapeaux en même temps : il est le secrétaire des évêques pour les relations avec les Juifs, l’aide personnel du cardinal Lustiger, il a toujours le poste de conseiller du cardinal-archevêque de Lyon, et dernièrement, il a été nommé conseiller du Vatican pour la religion juive.
Le père Desbois est des plus occupés et, pour obtenir cette interview, il a fallu attendre longtemps. Pendant la rencontre, il avait les yeux rouges à cause du manque de sommeil et il disait que, l’avant-veille, il était rentré d’un séjour de 15 jours aux USA. Malgré cela, il refera sa valise d’ici peu, car, dès le début de la semaine prochaine, il s’envole, envoyé par le Vatican, pour l’Amérique du sud. Et si cela ne suffit pas, il est actif avec le cardinal Lustiger dans l’association « yahad » (ensemble) qui a été fondée à la suite de la collaboration qui s’est tissée entre Lustiger et le président du congrès juif mondial, Israël Singer. Le but de cette association commune est de créer pour la première fois un cadre dans lequel Juifs et Chrétiens pourront aider les nécessiteux dans le monde entier. Quelques projets sont déjà nés, parmi lesquels des centres d’aide à ceux qui, en Argentine, ont été touchés par la crise économique, la distribution de médicaments pour les malades du Sida en Afrique, et bien sûr, la recherche des fosses en Ukraine. A la direction de « Yahad » on découvre que la recherche des fosses communes est le « baby » personnel de Desbois, au point qu’il s’est tellement investi dans ce travail que même le cardinal Lustiger, dit-on, lui a demandé de ralentir.
Comment tient-on psychologiquement ?
Desbois regarde par la fenêtre la vue sur Paris. « Il n’y a pas de doute, c’est difficile », répond-il finalement. « C’est la raison, par exemple, pour laquelle je suis le seul dans l’équipe qui ait participé jusqu’à maintenant à toutes les recherches. Les autres n’ont pas résisté. Je pense que l’expérience que j’ai acquise m’aide, et le fait d’être religieux aussi. Je crois de tout mon cœur que malgré l’horreur, il y a une main divine qui dirige l’histoire, et nous, les mortels, ne sommes pas toujours capable de comprendre. »
Que ressent-on quand on découvre une nouvelle fosse ?
« C’est étrange, d’un côté de la satisfaction du fait que les recherches et les efforts n’étaient pas vains, d’un autre côté, tu trouves d’autres corps. Je pense que quelque part c’est la principale difficulté : quand finalement tu arrives au but, au lieu de te réjouir, tu éprouves un malaise. De toutes façons, nous ne restons pas longtemps sur place. L’historien de l’équipe fait une petite ouverture d’un mètre sur deux, pour être sûr que c’est bien une fosse, il introduit dans le GPS le point de référence et il referme vite. »
Que craint-on ?
« Il ne faut pas oublier que même aujourd’hui les violeurs de tombes sont répandus en Europe de l’Est. C’est la raison pour laquelle nous ne laissons aucun signe extérieur sur le terrain. Personnellement je prends soin chaque fois de faire le vœu de revenir très vite pour compléter le travail : faire un vrai monument pour que les victimes puissent reposer en paix ».
Jusqu’à maintenant, l’équipe de Desbois a trouvé 400 fosses dans la partie ouest de l’Ukraine. Certaines sont très petites, les grandes contiennent de nombreux corps. Chaque fois, une équipe de 6 personnes l’accompagne : un historien, un traducteur, un photographe, un enregistreur, un spécialiste de la balistique et un chauffeur qui est aussi agent de sécurité. Quand l’historien évalue d’après les dimensions de la fosse le nombre de corps, le spécialiste de la balistique collectionne les restes laissés sur place par les Allemands, pour prouver qu’il s’agit bien sans aucun doute de victimes de l’époque de la seconde guerre mondiale. En plus de son équipe sur le terrain, le père Desbois a une équipe d’étudiants juifs allemands et ukrainiens, qui font pour lui la recherche dans les archives de l’époque nazie qui ont été conservées. Ils comparent ensuite la correspondance qui a eu lieu entre les compagnies de soldats qui ont effectué les tueries à celle des chefs à Berlin et ils essaient de rapprocher les noms de lieux avec les sites des massacres. Jusqu’aujourd’hui, ils ont déjà couvert le tiers de la surface de l’Ukraine et il évalue à au moins deux années supplémentaires le temps nécessaire pour terminer le travail.
Qu’est ce qui motive un homme à se consacrer entièrement à cette tâche si exigeante ?
« Ce qui me motive est la volonté de faire un dernier acte de miséricorde envers les victimes, à ces Juifs qui ont été assassinés comme des souris à travers toute l’Europe. Pour moi, on a commis envers eux un double crime, du fait que, jusqu’à maintenant, ils sont plongés dans le brouillard. Le grand public ne connaît pas suffisamment la destruction qui a eu lieu ici, de sang froid. Il y a tant de témoignages qui n’ont pas été publiés. Par exemple, l’histoire de la troupe de Einsatzgruppen qui avait coutume de garder avec elle, de façon habituelle, des groupes de femmes juives pour trier les vêtements des victimes. Quand toutes étaient enceintes, et dans ce cas pas du Saint-Esprit, ils avaient l’habitude de les descendre et de les remplacer par d’autres. »
Parfois, dit-il, les témoignages sont si durs à entendre qu’il doit arrêter et revenir le lendemain pour continuer. « Malgré la différence entre les histoires, il y a une chose terrible qui revient toujours : tous les témoins sans exception ont décrit les fosses comme quelque chose de vivant. Peu à peu, et aussi à cause du problème de la traduction, j’ai fini par comprendre ce qu’ils voulaient dire. Il apparaît qu’une fosse a besoin de trois jours pleins pour mourir. Pendant tout ce temps-là, la terre n’arrêtait pas de bouger à cause du mouvement des victimes. Les Allemands, pour épargner des munitions, enterraient parfois beaucoup de personnes vivantes ». Des larmes coulent de ses yeux « C’est tout simplement horrible. »
Il y a quelque chose qui vous a plus fortement marqué pendant ces recherches ?
« Il y en a tellement que je ne sais pas par où commencer », soupire-t-il. « Par exemple, lors de la dernière visite, il y a deux mois, nous sommes arrivés dans un village où, selon les témoignages officiels allemands, ont été assassinés 2760 juifs. Au commencement, nous n’avons trouvé personne qui accepte de raconter ce qui s’était passé là. D’après mon expérience, je sais que c’est le signe clair qu’il faut s’entêter, et dans ces cas-là, nous ne continuons pas tant que nous n’avons pas obtenu toute l’histoire. Pendant trois jours, nous sommes passés de maison en maison sans vrai résultat, jusqu’à ce qu’une personne nous laisse entendre qu’il fallait questionner les gens qui habitaient près de la gare proche. Sur les rails, nous avons rencontré une femme de 91 ans qui était là comme attendant l’occasion de soulager sa conscience. Il est apparu que les Nazis avaient prévenu les Juifs des environs qu’ils allaient partir pour la Palestine. Ainsi, le jour fixé, ils sont venus à la gare, vêtus de leurs plus beaux habits. Le voyage n’a duré qu’un kilomètre et, à côté des rails, nous avons trouvé effectivement une fosse longue et étroite contenant les corps des voyageurs vers la Terre Promise. Ce qui épouvante, c’est que la femme qui nous a raconté l’histoire a vu les Allemands préparer les fosses un jour avant et donc avait compris ce qui allait arriver. Le jour de la tuerie, elle s’est séparée en larmes de ses voisins juifs, qui étaient émus de partir et n’ont pas compris pourquoi elle pleurait, malgré leurs promesses de venir la revoir bientôt. Puis nous avons découvert que l’histoire de la Palestine revenait dans d’autres villages, et que, malgré tout, elle n’est pas connue du grand public ».
Le bureau de Desbois est situé au cinquième étage du bâtiment. Il y est entré peu de temps avant de commencer sa recherche des tombes. D’une des fenêtres, on voit le célèbre cimetière du Père Lachaise. Desbois esquisse un sourire. « Je suis prêtre, on ne peut pas me raconter des histoires sur le hasard parce que tout est fixé par le ciel ». Il se tait un instant et dit en hébreu avec un fort accent français : « Be ezrat ha shem ». (Avec l’aide de Dieu).
Haaretz, Roï Cohen, 6 janvier 06 ; traduction : Cécile Pilverdier, Un écho d’Israël.
Annexe : Lettre du pape Benoît XVI au cardinal Lustiger qui encourage l’oeuvre du père Desbois
A son Eminence révérendissime
le Cardinal Jean-Marie Lustiger
Archevêque émérite de Paris
Comme il me prendrait beaucoup de temps d’écrire une lettre dans un français plus ou moins correct, je me permettrai d’user de ma langue maternelle pour répondre à votre lettre très émouvante du 11 octobre. Malheureusement, j’ai tardé à vous répondre à cause du poids de mes obligations quotidiennes.
A la lecture de votre lettre et des documents transmis auparavant, j’ai été bouleversé en me rendant compte à quel point le pouvoir du mal s’était emparé de notre peuple, au point que des choses aussi monstrueuses aient pu avoir lieu, comme ces documents le révèlent. Que ces campagnes systématiques d’assassinats en Ukraine avaient précédé l’horreur des camps d’extermination des juifs, je n’en avais jusque là jamais entendu parler. Je peux à peine concevoir que les puissances démoniaques du mal qui ont régné douze ans sur notre peuple aient pu conduire à ce point à un aussi total écroulement des obligations morales et aboutir à une destruction des consciences à un degré tel qu’on ne pourrait pas le croire si tout ceci n’était établi avec une si effroyable précision. Ici nous ne pouvons que prier sans cesse le Seigneur de nous protéger de telles Puissances dans l’avenir. On voit alors à quel point il est important que le Dieu vivant qui a parlé à Israël au Sinaï et qui est venu par son fils Jésus-Christ parmi les peuples du monde soit annoncé. Il est consolant que le métropolite ukrainien de l’époque ait pris clairement position contre ces procédés, que à présent des prêtres catholiques s’efforcent de tirer au clair toute la vérité et qu’ainsi le cœur de ce qui est commun à l’ensemble du peuple de Dieu, Eglise avec Israël, reste vivant et produise ses effets.
Cordialement uni avec vous dans le souci de l’Evangile et dans la prière
Benoît XVI
Cité du Vatican
12-11-2005