Au livre de la Genèse, il est dit qu’ « Isaac se rendit chez Abimélech, roi des Philistins, à Guérar ». Alors qu’il projette de descendre en Égypte à cause de la famine qui sévit dans le pays, Dieu lui apparaît et lui dit : « Ne descends pas en Égypte, habite la terre que je te dirai. Habite cette terre, je serai avec toi, je te bénirai, car à toi et à ta descendance je donne toutes ces terres... » (Gn 26,1-3). La localisation de Guérar est incertaine, d’autant que ce nom n’apparaît pas dans la liste des villes conquises par Josué, mais il est admis que ce lieu se situe au sud-ouest de la terre de Canaan, dans l’actuelle bande de Gaza.
Les commentaires rabbiniques sur ce texte présentent un paradoxe. D’une part, ils soulignent que Dieu fait à Isaac le devoir de rester dans le pays (des trois patriarches, Isaac est le seul qui ne soit jamais sorti de la terre de Canaan), en donnant le sens de cette présence sur la terre : « Réside dans cette terre, sois semeur, sois planteur ; Autre commentaire : réside dans cette terre, fais habiter la Présence [divine] sur la terre [...] Tu es une offrande pure ; de même qu’une offrande pure n’est plus valide si elle sort de l’enceinte du sanctuaire, de même, si tu sors de la terre, tu n’es plus [une offrande] valide. » (Genèse Rabba 64,3 sur Gn 26,1-3, traduction M. R.). À propos de cette région particulière, le devoir religieux d’habiter la terre est donc fortement marqué.
Or, le même passage souligne pourtant que, malgré cette injonction biblique, les Sages décidèrent de ne pas inclure la région de Guérar dans les limites du territoire où s’applique la législation concernant la terre, et en particulier l’obligation de la chemita, le devoir de laisser reposer la terre pendant l’année sabbatique (Talmud de Jérusalem, Sheviit, 36c). L’explication donnée à cette exception est que « ce site est mauvais ». Cette explication pourrait elle-même donner lieu à une recherche d’ordre historique qu’il serait trop long de développer ici. On peut penser que le climat y était considéré comme malsain.
Ainsi, les Sages du Talmud décidèrent de ne pas reconnaître comme « terre d’Israël », du point de vue du droit rabbinique, le territoire au sujet duquel Dieu avait donné à Isaac l’ordre de l’habiter. Tout en fondant sur ce texte l’obligation religieuse d’habiter la terre, ils soustraient cette zone à l’obligation d’y appliquer le droit rabbinique et considèrent qu’elle se trouve, de fait, hors des limites de la terre d’Israël.
Ces dispositions sont toujours en vigueur, et les agriculteurs de Gush Katif, aujourd’hui encore, sont dispensés d’appliquer les dispositions de droit religieux qui s’imposent partout ailleurs sur la terre d’Israël.
On peut souligner à ce sujet un autre paradoxe. Il est classique de dire que le judaïsme n’est pas la religion de la Bible, mais celle de la tradition. Or, sur ce point précis, il faut constater que les opposants les plus farouches au retrait de Gaza - tout en bénéficiant du statut particulier que le Talmud accorde à ce territoire en le mettant hors des limites de la terre d’Israël - s’en tiennent, pour justifier leur présence, à une lecture strictement littéraliste de la Bible.