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Vous êtes dans : Accueil >> Un écho d’Israël > > Un écho d’Israël 29 : mai - juin 06

Pour faire bref

vendredi 12 mai 2006, par Michel Remaud


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2 abrévations sur une seule affiche

Tout le monde ou presque sait que l’armée israélienne est désignée communément par l’appellation de « Tsahal ». Beaucoup, sans doute, ignorent que cette appellation n’est pas un nom, mais un sigle, comme en français P.N.B. ou S.N.C.F. Et parmi ceux qui le savent, il n’est pas certain que tous seraient capables d’expliquer le sigle, même parmi les journalistes qui l’emploient régulièrement. Il s’agit des initiales des mots Tseva hagana leIsrael, armée de défense d’Israël - ce qu’un journal comme le Jerusalem Post, qui n’emploie jamais un mot d’hébreu, rend fidèlement par I.D.F., Israel Defence Force. On soupçonnerait même parfois certains journalistes étrangers de puiser leurs informations dans la presse anglo-saxonne, tout en retraduisant I.D.F. par Tsahal pour faire couleur locale... Comme la dernière lettre du sigle - la première du troisième mot - est celle de la préposition le, qui fait corps avec le mot lui-même, et non l’initiale du nom Israël, cette appellation n’a finalement rien de proprement israélien, et pourrait, théoriquement, désigner l’armée de n’importe quel pays.

Cette tendance à transformer les sigles en mots est caractéristique de la langue hébraïque depuis l’antiquité. Certes, on trouve des phénomènes comparables dans d’autres langues : en français, par exemple, il est courant de parler de l’ONU ou des ASSEDIC. En hébreu, le phénomène est pourtant beaucoup plus important, sans doute parce que l’hébreu n’écrit pas les voyelles : une succession de lettres est prononcée spontanément comme un mot, en intercalant au besoin une voyelle (presque toujours le a) entre les consonnes. À quoi s’ajoute le fait qu’il n’y a pas en hébreu de majuscules, et qu’un sigle n’attire pas l’attention comme, en français, une succession de capitales, d’autant que les lettres de ces abréviations ne sont pas séparées par des points. En Israël, la S.N.C.F. s’appellerait la sancaf. Bien qu’il soit marqué par deux apostrophes intercalées entre ses deux dernières lettres (pour reprendre notre exemple du début, une transcription de Tsahal en lettres latines s’écrirait : tsh’’l), le sigle ne saute pas aux yeux et se fond davantage dans le texte.

Le plus célèbre de ces sigles devenus des noms est probablement celui qui désigne la Bible : Tanakh, formés des initiales des mots Tora, Neviim et Ketuvim, Loi, Prophètes et Écrits. C’est dire qu’en hébreu, il n’y a pas de mot, à proprement parler, pour désigner la Bible ! Depuis l’antiquité en passant par le Moyen-Âge, beaucoup de sages ne sont désignés communément que sous des formes abrégées : Rashbi pour Rabbi Shimon bar Yohaï, Rachi pour Rabbi Shlomo Yitzhaqi, Rambam pour Rabbi Moshé ben Maïmon (Maïmonide), etc. On emploie d’ailleurs communément le sigle hazal (hakahmim zikhronam liberakhha, les Sages, bénie soit leur mémoire) pour désigner les sages de l’époque talmudique.

Aujourd’hui, cet usage des sigles se constate dans tous les secteurs de la langue et concerne tous les domaines de la vie, de la littérature rabbinique aux partis politiques en passant par les associations sportives. Il ne viendrait à l’idée de personne d’appeler le chef d’état-major général (rosh hammattè hakkelali) autrement que le ramatkal, de même que le shabak désigne le Service de la sécurité générale ; ce que les anglo-saxons traduisent naturellement par G.S.S. (General Security Service), tandis que les français préfèrent continuer à parler de Shin Beth, alors qu’on n’entend plus cette expression depuis de longues années. Une liste d’exemples pourrait s’allonger indéfiniment. Pour désigner les territoires de l’Autorité palestinienne, on parle couramment de « Ayosh » : `Aza, Yehuda ve-Shomron, Gaza, Judée et Samarie. Pour dire : « feu Moshé », on dit : « Moshé zal », abréviation de zikhrono liberakha, que sa mémoire soit en bénédiction. Depuis la construction du nouvel aéroport, lorsque l’autobus qui permet d’y accéder s’arrête à une station où le voyageur qui ne veut pas manquer son avion doit descendre pour emprunter une navette, le chauffeur se contente d’annoncer : « Natbag. » Le voyageur américain se demandera peut-être pourquoi on parle tout à coup de sac de noix... (nut bag) ! En réalité, chacun est censé savoir qu’il s’agit là des premières lettres des mots : « Nemal Te’ufa Ben Gurion », aéroport Ben Gourion. Il est difficile de lire un article de journal sans rencontrer au moins un de ces sigles, souvent plusieurs, et le lecteur qui n’est pas familier du sujet traité a parfois de la peine à en deviner le sens. Il peut y être aidé par le contexte : si le titre parle d’un avion sans pilote (matos lelo tayas), la suite de l’article ne reprendra pas la formule in extenso et ne parlera plus que d’un malat.

Cet usage des abréviations s’adapte naturellement à la nouveauté. Lors de la guerre du Golfe, lorsqu’il a fallu inventer un moyen de protéger d’une éventuelle attaque par les gaz les jeunes enfants qui ne pouvaient pas porter de masques, on a créé un « équipement de protection des bébés » que jamais personne n’a appelé autrement que le « mamat », en vocalisant les premières lettres de chacun des mots. Au pluriel, on parlait naturellement de mamatim. Devenues des mots, ces abréviations acquièrent en effet une vie indépendante. Ils peuvent donner naissance à des dérivés, des adjectifs et des verbes qui se conjuguent comme tous les autres verbes. Un des plus beaux exemples de ce phénomène est le terme qui désigne un rapport, un procès-verbal ou un compte rendu, doh, formé des initiales des mots din ve-heshbon, qui a donné le verbe diveah, rendre compte. Certaines abréviations sont même devenues des noms propres : Katz (cohen tsedeq), Shatz (shaliah tsibur), Shazar, nom du troisième Président de l’État d’Israël (Shnéur Zalman Rubachov)...

Il existe aujourd’hui des dictionnaires des sigles, inévitablement incomplets et toujours dépassés par l’usage, bien que contenant des centaines de pages, dans lesquels on peut trouver jusqu’à trente interprétations, voire davantage, pour une même succession de lettres, depuis les expressions techniques du talmud jusqu’aux institutions israéliennes. Un ami aujourd’hui décédé (zal !) m’en avait offert un avec cette dédicace : « Puisque les plus courtes, dit-on, sont les meilleures... ».

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