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Qui se souvient des Arméniens ?

vendredi 15 avril 2005, par Antoinette Bremond


Cette phrase attribuée à Hitler juste avant sa décision de détruire les Juifs d’Europe peut résumer une réalité plus générale. Se souvient-on des Arméniens ? Se souvient-on de leur génocide ?

Le 24 avril de cette année, les Arméniens du monde entier vont en effet commémorer le 90ème anniversaire de leur génocide, de ce qu’ils nomment leur « holocauste oublié », le premier génocide du 20ème siècle.

C’est sous l’Empire Ottoman que le gouvernement des « Jeunes Turcs » fit périr entre 1915 et 1916 un million et demi d’Arméniens sur une population arménienne de deux millions dans l’Empire. Simplement parce qu’ils étaient arméniens.

Ce fut en effet le 24 avril 1915 que 600 personnalités arméniennes : des écrivains, des penseurs, des responsables de communautés furent saisis à Constantinople (Istambul), déportés et tués, et que 5 000, parmi les plus pauvres, furent abattus dans les rues et dans leurs maisons. Dans l’Anatolie orientale tous les hommes arméniens, de 15 à 62 ans, furent convoqués, désarmés et exécutés. Les femmes, enfants et vieillards furent déportés en Syrie. Des milliers furent brutalement assassinés en route par des soldats turcs ou des nomades kurdes. « Nous nous devons de faire connaître ces faits », insiste l’historien arménien, Georges Hintlian, de 58 ans, résident de la Vieille Ville de Jérusalem.

Coincé entre le quartier juif et le quartier musulman, le quartier arménien veut rester lui-même. « Il y a Jérusalem, et il y a le quartier arménien qui est un monde en lui-même » dit Hintlian. « C’est notre chez nous, mais parfois nous nous sentons étrangers ». Pour Tchekemian qui vit ici depuis 80 ans, sa vraie patrie, c’est l’Arménie.« Spirituellement nous vivons partiellement en Arménie ».

La communauté arménienne reste habituellement en dehors des médias et peu y prêtent attention. Malgré l’affinité qu’ils ressentent avec le peuple juif, grâce à une tragédie commune, en cette fin mars deux prêtres arméniens ont été assaillis près du St Sépulcre par des juifs extrémistes.

Depuis les années 80, de semblables agressions s’étaient déjà produites, des maisons et des magasins arméniens furent brûlés. En octobre 2004 l’évêque Manongian fut attaqué par un étudiant de Yeshiva. Trois mois plus tard, quatre étudiants de Yeshiva furent arrêtés après avoir agressé le Père Ipradjian. Le maire de Jérusalem, Uri Lupolianski, condamna sévèrement cet acte qui « mettait en danger les relations délicates qui existent à Jérusalem ». Le Grand Rabbin Yona Metzger rencontra pour la première fois, fin janvier 2005, le Patriarche arménien, Torkom Manongian pour s’excuser et appeler la société juive à respecter les autres religions.

Devant cette situation, les Arméniens, fidèles à la Parole « tendre l’autre joue », se tiennent autant que possible en dehors du conflit. Hintlian ne prend pas trop au sérieux ces difficultés, les considérant comme l’affaire d’une minorité extrémiste. « Nous avons plus de tensions avec d’autres communautés chrétiennes qu’avec les Juifs et les Musulmans », précise-t-il.

Par contre, Hintlian est amer lorsqu’il parle du refus d’Israël de reconnaître le génocide des Arméniens. « Dix sept pays ont reconnu officiellement l’holocauste arménien, ainsi que la Sous-Commission de l’ONU des Droits de l’Homme et le Parlement Européen. Mais pour ne pas déplaire à la Turquie, Israël ne l’a pas fait ».

Au niveau politique, la communauté arménienne évite de prendre position et reste silencieuse. « Nous voulons rester en dehors du conflit israélo-palestinien. Les Israéliens, comme les Palestiniens, nous respectent dans notre réalité. D’ailleurs, nous sommes si peu nombreux ».

La plupart des Arméniens vivent dans la Vieille Ville et, comme les Arabes, leurs voisins, ont une carte d’identité israélienne et un passeport jordanien. Ils ne servent pas dans l’armée. Pour des visiteurs désirant passer plus de trois mois avec leurs frères arméniens, il est souvent difficile d’obtenir des visas, difficulté partagée avec tous les autres étrangers. C’est regrettable, car de nombreux Arméniens, pour des raisons religieuses, voudraient habiter Jérusalem.

Les Arméniens insistent sur le parallélisme qui existe entre leur histoire et celle du peuple juif. Comme eux, ils ont survécu à travers des siècles à l’assimilation, gardant leur culture, leurs traditions, leur être profond. Leur emblème, le Mont Ararat, lieu traditionnel de l’Arche de Noé, symbolise l’éternité de leur peuple, même si la communauté de Jérusalem se rétrécit. « A ma naissance, ils étaient 15 000 dit Hintlian, aujourd’hui nous ne sommes plus que 1 700 à vivre dans le quartier arménien, et 2 500 à Jaffa, Haïfa et Bethléem. Vingt pour cent des Arméniens se marient avec d’autre chrétiens de Jérusalem ». « Plusieurs jeunes partent pour l’Arménie ou pour l’Amérique. Dans 10 ans, il n’y aura plus grand monde » dit Karekin Tchekemian, âgé de 89 ans, qui vint à Jérusalem en 1916, « trois de mes enfants vivent en Floride ».

Avant l’existence des grandes surfaces, les Arméniens étaient traditionnellement artisans, cordonniers, tailleurs. Le premier magasin de photos et la première imprimerie à Jérusalem étaient arméniens. Aujourd’hui, les magasins arméniens sont réputés pour leur céramique très appréciée par le monde juif et par les touristes. La société arménienne se caractérise par un très haut niveau d’éducation. L’école arménienne, Tarkmanchatz, créée en 1929 continue à fonctionner : sur 425 élèves arméniens, 125 font leurs études dans cette école, en arménien, en anglais et en hébreu. Les autres enfants fréquentent les écoles arabes chrétiennes.

Margaret Kevorkian, 55 ans, de la seconde génération après le génocide arménien est revenue à Jérusalem après la guerre des Six Jours « Nous étions des pionniers, désirant que nos enfants reçoivent une formation intellectuelle de haut niveau et renoncent à la filière commerciale de la génération précédente. » « Mes trois filles parlent 5 langues : l’arménien, l’arabe, l’anglais, le français et l’hébreu. La plus jeune va poursuivre ses études à l’Université Hébraïque de Jérusalem, » raconte Sandrouni.

La plupart des Arméniens de la Vieille Ville sont des locataires du patriarcat arménien. La population arménienne est aujourd’hui de 3 millions en Arménie et de cinq millions en Diaspora : 2 millions en Russie, 400 000 en Géorgie, 450 000 au Moyen Orient, 250 000 en France et un million aux USA. Les Arméniens de la diaspora aident dans la mesure de leur possible l’Arménie qui est un pays pauvre.

La présence arménienne en Terre Sainte remonte à l’Antiquité, avec des hauts et des bas. Le monachisme commença dès le 4ème siècle. Depuis 1 500 ans, les Arméniens y assurent une présence continue. Le quartier arménien date du temps des Croisades.

Malgré la réduction du nombre d’Arméniens en Vieille Ville, la communauté ne disparaîtra jamais. Et cela grâce à la présence du patriarche arménien qui, avec le patriarche grec orthodoxe et le custode de Terre Sainte sont les gardiens des lieux saints. Hintlian est optimiste : « Je crois à la paix. Comme tous les conflits précédents, celui-là finira également. Et la paix apportera beaucoup à notre communauté. »

Pour en savoir plus sur l’Eglise arménienne  : http://www.afiq.net/echo/article.php3?id_article=530

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4 Messages de forum

  • > Qui se souvient des Arméniens ? 20 avril 2005 19:55, par Bervoets Marcel - Aix en Provence - France

    Je suis abasourdi et consterné d’apprendre qu’Israël refuse de reconnaître le génocide perpétré envers les Arméniens et de surcroît pour ne pas "déplaire" à la Turquie.

    Je rédige un ouvrage concernant le sort de réfugiés Juifs expulsés de Belgique en mai 1940, il n’est pas une occasion où des voix ne s’élèvent au sein de la communauté juive pour que le gouvernement belge présente des excuses officielles pour la collaboration de certaines autorités avec l’occupant allemand dans les déportations.

    Comment Israël peut-il concilier cette contradiction où dans un cas tout atermoiement de reconnaissance de génocide ou de persécution soulève une (juste) indignation et afficher dans le même temps tant d’insensibilité affairiste dans le cas des Arméniens.

    Votre article est loin d’être une information anodine, cette attitude porte gravement atteinte à toute action entreprise dans le cadre du génocide envers les Juifs et je serais très intéressé de connaître l’opinion de la rédactrice à ce sujet. Merci de votre attention

    Répondre à ce message

    • > Qui se souvient des Arméniens ? 1er mai 2005 11:10, par Antoinette Brémond

      Je comprends votre réaction et votre étonnement et vous remercie de nous en faire part. Excusez-moi de ne pas vous avoir répondu plus rapidement.
      Hier soir, samedi 30 avril, une émission sur la première chaîne de la télévision israélienne est venu confirmer ce que je pressentais déjà : Si l’Etat d’Israël n’a pas jusqu’à ce jour, reconnu le génocide des Arméniens, par contre le peuple juif, les Israéliens en particulier, le reconnaissent. Preuve en est les nombreux articles parus à ce sujet des dernières semaines dans la presse israélienne et les émissions télévisées comme celle d’hier soir. Après une partie historique, une interview d’une arménienne de Jérusalem, très âgée, ayant perdu tous les siens dans le génocide et qui pour finir a dit : « Dans le Nouveau Testament il est dit qu’il faut pardonner à ses ennemis…alors je le fais. » On pouvait voir aussi la marche organisée dans la vieille ville par les Arméniens à l’occasion de ce 90ème anniversaire groupant une foule importante, des prières dans la cathédrale St Jacques. En fin d’émission la vie souvent pauvre et agricole des Arméniens en Arménie.
      Cet événement a donc été largement couvert par les médias ici.
      D’autre part, je pense que chaque génocide est unique dans son horreur. Ceux qui, pour « banaliser » le génocide des Juifs disent : « mais il y a eu beaucoup d’autres génocides » donnent une gifle. Et le génocide arménien arménien a, lui aussi, droit à toute notre attention et notre émotion en tant que tel, sans être comparé à aucun autre.
      Continuons donc à nous battre comme vous le dites pour que chaque génocide soit connu dans son ampleur et son drame. Même s’il y en a d’autres, connus et inconnus, chacun est unique et a droit à être « le seul au monde » au moment on en parle.

      Répondre à ce message

  • Si Israël ne reconnaît pas officiellement le génocide arménien, les Juifs, dans leur immense majorité (la quasi totalité même) le reconnaissent. Israël ne peut actuellement se permettre de le reconnaître officiellement à cause de son alliance très étroite avec le seul et unique Etat musulman qu’est la Turquie. C’est moralement mal, mais il faut plaider les circonstances atténuantes : les amis et alliés d’Israël se comptent à peine sur les doigts d’une seule main.

    En tant qu’ancien responsable au plus haut niveau de la communauté juive de France avant mon alya, j’ai pendant plus de 15 ans témoigné auprès de la Communauté arménienne la sympathie et la compassion des Juifs pour ce peuple au destin si proche du notre à travers l’histoire. C’est un peuple merveilleux et admirable par son courage et son talent. J’en parle en connaissance de cause pour les avoir beaucoup fréquenté... et aimé.

    Il va de soi qu’il faut condamner les extrémistes et ignorants qui se conduisent ainsi avec le peuple frère d’Arménie

    Merci à Mme Brémond pour cet article

    Nessim Robert Cohen Tanugi

    Répondre à ce message

  • > Qui se souvient des Arméniens ? 24 mars 2008 20:43, par Jeannot

    Ces derniers temps, en France en tout cas, on entends beaucoup parler du génocide arménien et du refus de la Turquie de le reconnaître, donc une bonne partie de la population française sait qu’il a eu lieu. Mais dans votre article vous dîtes que c’est le premier génocide du XXe siècle, mais quand on va sur wikipédia, dans la rubrique génocides, on peut trouver un article sur le génocides des hereros qui a débuté en 1904 en Namibie et a été perpétré par l’armée allemande sur les tribus hereros et namas.

    L’Allemagne ne reconnaît pas non plus le qualificatif de génocide, (certainement par peur d’être forcé à verser de l’argent s’ils étaient attaqués par des hereros) et exclu de verser des réparations aux survivants et descendants de survivants, arguant qu’elle verse déjà 11 millions de dollars par d’aide au développement.

    Personne ne fait des histoires à l’Allemagne parce qu’elle ne reconnaît pas que c’était un génocide.

    Celui là aussi à ses négationnistes, qui disent que comme ce sont les héréros qui ont commencé et que les allemands n’ont fait que répondre, certes de manière disproportionée, ce n’est qu’un massacre. Mais il y a eu un ordre d’extermination de tous les héréros (les femmes et enfants compris) émis par le général von Trotha, alors dire que ce n’est pas un génocide relève de la mauvaise foi.

    Pourquoi ne parle t’on pas de ce génocide là ? Est-ce parce qu’en Europe on a toujours du mal à reconnaître toute l’horreur de l’histoire coloniale ? Alors que le génocide arménien a été commis par la Turquie, et c’est toujours plus facile de reconnaître les crimes des autres.

    Alors je me demande s’il y a encore beaucoup d’atrocités qu’on nous "cache" ?

    Répondre à ce message


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