Cette phrase attribuée à Hitler juste avant sa décision de détruire les Juifs d’Europe peut résumer une réalité plus générale. Se souvient-on des Arméniens ? Se souvient-on de leur génocide ?
Le 24 avril de cette année, les Arméniens du monde entier vont en effet commémorer le 90ème anniversaire de leur génocide, de ce qu’ils nomment leur « holocauste oublié », le premier génocide du 20ème siècle.
C’est sous l’Empire Ottoman que le gouvernement des « Jeunes Turcs » fit périr entre 1915 et 1916 un million et demi d’Arméniens sur une population arménienne de deux millions dans l’Empire. Simplement parce qu’ils étaient arméniens.
Ce fut en effet le 24 avril 1915 que 600 personnalités arméniennes : des écrivains, des penseurs, des responsables de communautés furent saisis à Constantinople (Istambul), déportés et tués, et que 5 000, parmi les plus pauvres, furent abattus dans les rues et dans leurs maisons. Dans l’Anatolie orientale tous les hommes arméniens, de 15 à 62 ans, furent convoqués, désarmés et exécutés. Les femmes, enfants et vieillards furent déportés en Syrie. Des milliers furent brutalement assassinés en route par des soldats turcs ou des nomades kurdes. « Nous nous devons de faire connaître ces faits », insiste l’historien arménien, Georges Hintlian, de 58 ans, résident de la Vieille Ville de Jérusalem.
Coincé entre le quartier juif et le quartier musulman, le quartier arménien veut rester lui-même. « Il y a Jérusalem, et il y a le quartier arménien qui est un monde en lui-même » dit Hintlian. « C’est notre chez nous, mais parfois nous nous sentons étrangers ». Pour Tchekemian qui vit ici depuis 80 ans, sa vraie patrie, c’est l’Arménie.« Spirituellement nous vivons partiellement en Arménie ».
La communauté arménienne reste habituellement en dehors des médias et peu y prêtent attention. Malgré l’affinité qu’ils ressentent avec le peuple juif, grâce à une tragédie commune, en cette fin mars deux prêtres arméniens ont été assaillis près du St Sépulcre par des juifs extrémistes.
Depuis les années 80, de semblables agressions s’étaient déjà produites, des maisons et des magasins arméniens furent brûlés. En octobre 2004 l’évêque Manongian fut attaqué par un étudiant de Yeshiva. Trois mois plus tard, quatre étudiants de Yeshiva furent arrêtés après avoir agressé le Père Ipradjian. Le maire de Jérusalem, Uri Lupolianski, condamna sévèrement cet acte qui « mettait en danger les relations délicates qui existent à Jérusalem ». Le Grand Rabbin Yona Metzger rencontra pour la première fois, fin janvier 2005, le Patriarche arménien, Torkom Manongian pour s’excuser et appeler la société juive à respecter les autres religions.
Devant cette situation, les Arméniens, fidèles à la Parole
« tendre l’autre joue », se tiennent autant que possible en dehors du conflit. Hintlian ne prend pas trop au sérieux ces difficultés, les considérant comme l’affaire d’une minorité extrémiste. « Nous avons plus de tensions avec d’autres communautés chrétiennes qu’avec les Juifs et les Musulmans », précise-t-il.
Par contre, Hintlian est amer lorsqu’il parle du refus d’Israël de reconnaître le génocide des Arméniens. « Dix sept pays ont reconnu officiellement l’holocauste arménien, ainsi que la Sous-Commission de l’ONU des Droits de l’Homme et le Parlement Européen. Mais pour ne pas déplaire à la Turquie, Israël ne l’a pas fait ».
Au niveau politique, la communauté arménienne évite de prendre position et reste silencieuse. « Nous voulons rester en dehors du conflit israélo-palestinien. Les Israéliens, comme les Palestiniens, nous respectent dans notre réalité. D’ailleurs, nous sommes si peu nombreux ».
La plupart des Arméniens vivent dans la Vieille Ville et, comme les Arabes, leurs voisins, ont une carte d’identité israélienne et un passeport jordanien. Ils ne servent pas dans l’armée. Pour des visiteurs désirant passer plus de trois mois avec leurs frères arméniens, il est souvent difficile d’obtenir des visas, difficulté partagée avec tous les autres étrangers. C’est regrettable, car de nombreux Arméniens, pour des raisons religieuses, voudraient habiter Jérusalem.
Les Arméniens insistent sur le parallélisme qui existe entre leur histoire et celle du peuple juif. Comme eux, ils ont survécu à travers des siècles à l’assimilation, gardant leur culture, leurs traditions, leur être profond. Leur emblème, le Mont Ararat, lieu traditionnel de l’Arche de Noé, symbolise l’éternité de leur peuple, même si la communauté de Jérusalem se rétrécit. « A ma naissance, ils étaient 15 000 dit Hintlian, aujourd’hui nous ne sommes plus que 1 700 à vivre dans le quartier arménien, et 2 500 à Jaffa, Haïfa et Bethléem. Vingt pour cent des Arméniens se marient avec d’autre chrétiens de Jérusalem ». « Plusieurs jeunes partent pour l’Arménie ou pour l’Amérique. Dans 10 ans, il n’y aura plus grand monde » dit Karekin Tchekemian, âgé de 89 ans, qui vint à Jérusalem en 1916, « trois de mes enfants vivent en Floride ».
Avant l’existence des grandes surfaces, les Arméniens étaient traditionnellement artisans, cordonniers, tailleurs. Le premier magasin de photos et la première imprimerie à Jérusalem étaient arméniens. Aujourd’hui, les magasins arméniens sont réputés pour leur céramique très appréciée par le monde juif et par les touristes. La société arménienne se caractérise par un très haut niveau d’éducation. L’école arménienne, Tarkmanchatz, créée en 1929 continue à fonctionner : sur 425 élèves arméniens, 125 font leurs études dans cette école, en arménien, en anglais et en hébreu. Les autres enfants fréquentent les écoles arabes chrétiennes.
Margaret Kevorkian, 55 ans, de la seconde génération après le génocide arménien est revenue à Jérusalem après la guerre des Six Jours « Nous étions des pionniers, désirant que nos enfants reçoivent une formation intellectuelle de haut niveau et renoncent à la filière commerciale de la génération précédente. » « Mes trois filles parlent 5 langues : l’arménien, l’arabe, l’anglais, le français et l’hébreu. La plus jeune va poursuivre ses études à l’Université Hébraïque de Jérusalem, » raconte Sandrouni.
La plupart des Arméniens de la Vieille Ville sont des locataires du patriarcat arménien. La population arménienne est aujourd’hui de 3 millions en Arménie et de cinq millions en Diaspora : 2 millions en Russie, 400 000 en Géorgie, 450 000 au Moyen Orient, 250 000 en France et un million aux USA. Les Arméniens de la diaspora aident dans la mesure de leur possible l’Arménie qui est un pays pauvre.
La présence arménienne en Terre Sainte remonte à l’Antiquité, avec des hauts et des bas. Le monachisme commença dès le 4ème siècle. Depuis 1 500 ans, les Arméniens y assurent une présence continue. Le quartier arménien date du temps des Croisades.
Malgré la réduction du nombre d’Arméniens en Vieille Ville, la communauté ne disparaîtra jamais. Et cela grâce à la présence du patriarche arménien qui, avec le patriarche grec orthodoxe et le custode de Terre Sainte sont les gardiens des lieux saints. Hintlian est optimiste : « Je crois à la paix. Comme tous les conflits précédents, celui-là finira également. Et la paix apportera beaucoup à notre communauté. »
Pour en savoir plus sur l’Eglise arménienne : http://www.afiq.net/echo/article.php3?id_article=530