Puisqu’une part importante du présent numéro de la revue est consacrée aux questions de santé, il est intéressant de présenter ici quelques commentaires de la tradition juive sur le rapport entre la santé physique et l’observance de la Tora.

- Guérison de l’aveugle
Un passage d’un ancien midrash sur le livre de l’Exode, la Mekilta de-Rabbi Ishmael, est très explicite à ce sujet. Il porte sur le verset « Et tout le peuple voyait les voix » (Ex 20,15). La formule est surprenante, et les traductions modernes ont tendance à supprimer le paradoxe en paraphrasant au lieu de traduire, pour dire, par exemple, que le peuple « percevait » les voix. La tradition juive, quant à elle, se garde bien de corriger le texte ; elle en conclut que la voix de Dieu s’était rendue visible. Certains développements décrivent la Parole comme un feu qui tournoyait au-dessus des campements d’Israël avant d’aller se graver sur les tables de pierre. Sans doute peut-on rapprocher cette description du récit de la Pentecôte dansles Actes des Apôtres.
Du fait que « tout le peuple voyait les voix », on conclut qu’il n’y avait en Israël aucun aveugle lorsque la Tora fut donnée. Le texte poursuit dansla même ligne en montrant qu’il n’y avait dans le peuple aucune infirmité :
« Et tout le peuple voyait les voix. » Rabbi Éliézer dit : « [L’Écriture parle ainsi] pour faire l’éloge d’Israël, car, lorsqu’ils se tenaient tous devant le mont Sinaï pour recevoir la Tora, elle dit qu’il n’y avait pas d’aveugles parmi eux, comme il est dit : “Et tout le peuple voyait” ; elle dit qu’il n’y avait pas de muets parmi eux, comme il est dit : “Et tout le peuple répondit ensemble” (Ex 19,8) ; et elle enseigne qu’il n’y avait pas de sourds parmi eux, comme il est dit : “Tout ce qu’a dit le Seigneur, nous le ferons et nous l’entendrons” (Ex 24,7). Et d’où [savons-nous qu’] il n’y avait pas parmi eux de boiteux ? [de ce qu’] il est dit : “Ils se tinrent debout au bas de la montagne” (Ex 19,17) ; et elle nous enseigne qu’il n’y avait pas de sots parmi eux, comme il est dit : “A toi, il a été donné de voir, pour que tu saches” (Dt 4,35). »
Une source un peu plus tardive, donne une version différente de la même tradition. Quand Israël arriva au pied du Sinaï, il y avait parmi eux des infirmes, mais Dieu les guérit tous avant de donner la Tora. Selon cette tradition, la Loi ne pouvait être promulguée si la créature humaine n’était d’abord restaurée dans son intégrité. Le même passage exprime cette idée au moyen d’un commentaire sur le mot hodesh (mois), à propos de la précision : « Le troisième mois » (Ex 19,1) - le mois au cours duquel la Tora va être donnée -, en soulignant la communauté de racine entre ce terme et celui qui signifie « renouvellement » (hiddush) : « Je fais un renouvellement et je vous renouvelle. » On peut évidemment rapprocher cette phrase du verset de l’Apocalypse : « Voici, je fais toutes choses nouvelles. » (Ap. 21,5).
Au-delà du pittoresque des démonstrations, l’important est de percevoir la leçon de ces commentaires : si la créature humaine est restaurée dans son intégrité physique, c’est pour que toutes ses facultés puissent rendre gloire à Dieu : les yeux doivent savoir lire la révélation, les oreilles entendre la Parole, l’intelligence la pénétrer, la bouche proclamer la volonté de la mettre en pratique, etc.
Il n’est pas imprudent de rapprocher ces traditions des récits évangéliques sur les miracles opérés par Jésus. On peut d’ailleurs remarquer que ces guérisons sont associées étroitement par les évangiles à ses discours d’enseignement. En faisant parler les muets, entendre les sourds et marcher les boiteux, Jésus ne veut pas seulement soulager leur souffrance et leur donner d’être « comme tout le monde » : il leur permet de rendre gloire à Dieu par tout leur être.
Cf. M. Remaud, Évangile et radition rabbinique, Bruxelles, Lessius, 2003