Les lecteurs familiers du Nouveau Testament connaissent bien la parole de Jésus à propos de la difficulté pour un riche d’être sauvé : « Il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux. » (Mt 19,24 ; cf. Mc 10,25). Même en faisant la part de l’hyperbole, la disproportion entre l’étroitesse du passage et la taille de l’animal qui doit l’emprunter a parfois conduit certains commentateurs à reculer devant l’interprétation littérale pour proposer des explications plus ou moins ingénieuses : l’expression « le trou d’une aiguille » désignerait, par exemple, une porte basse dans la muraille d’une ville...
Or, cette comparaison du trou d’aiguille est bien connue de la tradition rabbinique. La pointe de la parabole est différente de ce qu’elle est dans l’Évangile, mais le rapprochement s’impose pourtant. Il s’agit d’un commentaire sur le verset du Cantique : « Ouvre-moi... » (Ct 5,2), que l’on retrouve, avec des variantes, dans d’autres passages : « Le Saint, béni soit-il, dit à Israël : ‘Mes fils, ouvrez-moi une porte de repentance comme un trou d’aiguille, et moi, je l’élargirai pour y faire passer des charrettes’. » Une variante parle même d’y faire passer une armée avec tout son équipement. Le contraste, ici, n’est pas entre la taille du passage et celle du chameau, mais entre la part de bonne volonté, même infime, qui est requise de l’homme et la puissance de Dieu qui peut faire le reste. Mais peut-être ne sommes-nous pas si loin de la parabole évangélique...
Post-scriptum.
À la suite de ce billet sur le trou d’aiguille, une lectrice, que je remercie, m’adresse deux références complémentaires. Il s’agit dans les deux cas, non d’un chameau, mais d’un éléphant !
Le premier passage est tiré d’un commentaire sur l’interprétation des songes.
« L’homme ne voit en songe que les pensées de son cœur, comme dit Daniel : ‘Ô Roi, tu as vu sur ta couche tes pensées’ (Dn 2,29), ou encore c’est conforme à ces mots : ‘Tu connais les pensées de ton cœur’. La preuve, dit Rabba, qu’il en est bien ainsi, c’est qu’un rêve ne montre guère, ni un palmier en or, ni un éléphant passant par le trou d’une aiguille. » (Ber. 55b, traduction Schwab).
Le second est un propos de Rav Sheshet, amora babylonien des deuxième et troisième génération. Rav Sheshet, qui avait horreur des discussions trop subtiles, répliquait un jour à un de ses disciples : « Es-tu de Pumbedita, où ils font passer un éléphant par un chas d’aiguille ? » (B.M. 38b)
Comme le fait remarquer cette correspondante, « il semble qu’un animal démesuré (chameau ou éléphant) à faire passer par un trou étroit est une expression qui était couramment utilisée pour imager différents discours. »
C’est l’occasion de rappeler une fois de plus - mais on ne le redira jamais assez - que le Nouveau Testament n’est pas un monde fermé sur lui-même et qu’on ne peut pas le comprendre totalement sans le replonger dans son milieu d’origine.