Une des principales caractéristiques du judaïsme dans l’antiquité, avant et après la destruction du second temple en 70, est la place qu’y tenait la lecture et l’étude de la Tora. Chaque sabbat, le Pentateuque et des extraits des prophètes étaient lus à la synagogue. Cette lecture était accompagnée d’une traduction en araméen, destinée à mettre le texte à la portée d’un auditoire dont une bonne partie ne comprenait pas l’hébreu. Cette traduction se faisait verset par verset et elle était donnée par un autre ministre que le lecteur.
Le but de la traduction étant de faire en sorte que le l’auditeur comprenne, on en est venu naturellement à penser qu’il comprendrait encore mieux si on lui expliquait ! La « traduction » avait donc souvent l’allure d’une paraphrase plus que d’une version au sens strict, et il s’y mêlait des gloses, des exemples, des comparaisons ou des amplifications. Selon la formule d’un spécialiste, le but de cette paraphrase était de rendre le texte intelligible et théologiquement acceptable. La tradition nous a transmis des ouvrages appelés targums, traductions paraphrasées de la Bible en araméen, qui reflètent vraisemblablement le style et le contenu de la lecture synagogale de la Bible dans l’antiquité. Ils se situent à mi-chemin entre la traduction proprement dite et la prédication. Sans entrer ici dans des questions techniques dont certaines sont particulièrement complexes, on peut dire qu’ils sont les témoins de l’interprétation de l’Écriture communément reçue dans le peuple juif dans l’antiquité.
Outre leur intérêt propre, les targums nous renseignent sur la manière dont les textes bibliques étaient compris par les auteurs du Nouveau Testament. Selon une formule d’un spécialiste du targum, Roger le Déaut - formule que l’on ne répétera jamais assez -, les chrétiens ont reçu d’Israël « une Bible interprétée ». Quand les évangélistes se référaient à l’Écriture, il le faisaient souvent à travers le prisme de l’interprétation qui en était couramment donnée de leur temps. La connaissance de cette interprétation est souvent indispensable, en tous cas très utile, pour saisir le sens et la portée de leur recours aux Écritures. L’évangile de Jean va nous en fournir deux exemples.
En Jn 8,56, Jésus déclare : « Abraham, votre père, a exulté à la pensée de voir mon jour ; il l’a vu, et il s’est réjoui. » Rien, dans le texte biblique tel que nous l’avons en mains, ne permet de voir à quel épisode de la vie d’Abraham il serait fait allusion ici. En revanche, le targum nous permet de comprendre cette référence à la joie d’Abraham. Il faut pour cela se reporter au chapitre 17 de la Genèse, qui raconte la scène dans laquelle Dieu annonce à Abraham, âgé de quatre-vingt dix-neuf ans, que sa femme Sara va lui enfanter un fils. Selon le texte biblique, la réaction d’Abraham est d’incrédulité : « Abraham tomba sur sa face et il rit ; il se dit en lui-même : ‘Un enfant naîtra-t-il à un homme de cent ans ? Ou Sara, avec ses quatre-vingt dix ans, pourrait-elle enfanter ?’ » C’est d’ailleurs ce verbe rire (vayitzhaq), répété plusieurs fois dans les chapitres 17 à 21 de la Genèse, qui va donner le nom d’Isaac (Yitzhaq).
À la fin de la période du second temple, à l’approche immédiate de l’ère chrétienne, la tradition juive a mis en valeur la foi d’Abraham - thème que Paul reprendra d’ailleurs abondamment, notamment dans son épître aux Romains. Abraham n’est pas seulement le premier des croyants, il est celui qui a ouvert la route de la foi, celui dont la foi rend possible celle de ses descendants. Il est difficile, dès lors, d’admettre que le père des croyants aurait pu être effleuré par le doute. Le targum nous donne une précieuse indication sur la manière dont ce problème a été résolu. La traduction a donné un léger « coup de pouce » au texte pour formuler ainsi le verset : « Abraham tomba sur sa face et il se réjouit. » Loin d’être une réaction de scepticisme, le rire d’Abraham devient ainsi l’expression de sa foi. Des témoignages anciens, en particulier un écrit antérieur à l’ère chrétienne, le livre des Jubilés, permettent de penser que cette interprétation du verset de la Genèse était communément reçue à l’époque du Nouveau Testament. En reprenant cette formule pour se l’appliquer à lui-même, Jésus s’identifie à Isaac et se présente comme l’accomplissement de la promesse faite à Abraham.
L’évangile de Jean contient d’autres témoignages de cette identification de Jésus à Isaac. L’un des plus clairs se trouve évidemment dans le verset : « Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son fils unique » (3,16). Cette phrase applique au Père et à Jésus ce que le chapitre 22 de la Genèse dit d’Abraham et d’Isaac : « Tu n’as pas épargné ton fils unique. » (22,16). Ce rapprochement implicite est aussi perceptible dans les passages où Jésus affirme sa pleine liberté devant la mort : « Personne ne me prend ma vie : je m’en dessaisis de moi-même. » (10,18). Mais ici, l’allusion n’est identifiable qu’à travers l’interprétation traditionnelle de la scène de la ligature d’Isaac. Alors que, dans le récit biblique, le seul acteur est Abraham et qu’Isaac ne joue aucun rôle actif, des traditions juives particulièrement anciennes, et transmises entre autres par le targum, affirment au contraire abondamment qu’il avait offert librement sa vie et qu’il avait fait totalement sienne la disponibilité d’Abraham, au point que le sacrifice est conjointement celui du père et du fils.
Un des axes de la christologie du quatrième évangile est la relation du Père et du Fils. Encore faut-il, pour en apprécier la portée, prendre le temps d’écrire sans majuscules ces termes de père et de fils, et de faire le détour par la « Bible interprétée » que les chrétiens ont reçue d’Israël.