Le succès rencontré par cette rubrique nous met dans un certain embarras. L’éclairage du Nouveau Testament par les sources juives doit toujours être fait avec prudence, puisque les rapprochements proposés sont affectés d’un coefficient allant de « certain » à « possible » ou « intéressant », en passant par tout l’évantail des nuances du probable. Le risque est toujours qu’une lecture hâtive ne fasse considérer comme une certitude ce qui n’est présenté que comme une hypothèse.
Le rapprochement proposé ci-dessous ne prétend pas être autre chose qu’une possibilité. Au chapitre 5 de la seconde épître aux Corinthiens, Paul écrit :
Nous savons, en effet, que, si cette tente, notre demeure terrestre, vient à être détruite, nous avons une maison qui est l’ouvrage de Dieu, une demeure qui n’est pas faite de main d’homme, dans le ciel.
(2 Co 5,1, traduction Crampon).
L’interprétation de la suite du passage n’est pas simple, puisque Paul y compare le corps humain à la fois à une tente et à un vêtement. « La difficulté de ce texte vient du mélange des images : on emménage dans un habit, et on s’habille d’une maison. » (Commentaire de la T.O.B. sur ce verset). Le fait que Paul désigne la demeure par le terme de « tente » encourage pourtant un rapprochement que suggère la proximité de la fête de Succot .
Cette fête, qui dure une semaine et qui annonce la conclusion du cycle des fêtes d’automne (cette année : du 7 au 13 octobre), doit son nom à l’usage, fondé sur le précepte biblique, de construire dans chaque famille ou communauté une hutte provisoire sous laquelle on doit habiter, dans la mesure du possible, pendant la durée de la fête : « Vous demeurerez pendant sept jours sous des huttes ; tous les indigènes en Israël demeureront dans des huttes ; afin que vos descendants sachent que j’ai fait habiter sous des huttes les enfants d’Israël, lorsque je les ai fait sortir du pays d’Égypte. » (Lv 23,42-43). Le mot hébreu succa, traduit ici par « hutte », a été rendu en grec par le terme de skènè, qui désigne aussi la tente au sens commun du terme ; ce qui explique que les traductions françaises parlent parfois de la « fête des tentes » pour désigner cette fête, qui n’a plus son équivalent dans le calendrier liturgique chrétien.
Paul pense-t-il à la fête de succot lorsqu’il parle de quitter cette « tente » pour aller habiter une demeure qui n’est pas faite de main d’homme ? On se gardera bien de l’affirmer, mais on peut relever quand même deux commentaires de la tradition rabbinique sur la fête de Succot qui pourraient encourager cette interprétation. Le premier est un passage de la mishna qui demande que, pendant la durée de la fête, la succa devienne la résidence principale, et que la maison devienne la résidence secondaire. Cette fête rappelle ainsi que ce qui paraît définitif (la maison en dur) est en réalité provisoire.
La succa, qui doit être fragile et précaire, serait-elle alors appelée à devenir la résidence définitive ? En réalité, selon les commentaires rabbiniques, la succa de bois et de branchages n’est que l’image d’une autre succa qui n’est pas faite de main d’homme : la nuée de la gloire, que Dieu avait étendue sur son peuple pendant le séjour au désert. Cette interprétation se fonde sans doute sur une lecture du verset du Lévitique cité ci-dessus : « J’ai fait habiter sous des huttes les enfants d’Israël. » Le Saint, béni soit-il, n’a pas seulement donné à son peuple le précepte de construire la succa, il a lui-même étendu sur lui l’abri qui n’est pas fait de main d’homme, et dont la succa terrestre n’est que l’image et la promesse.