Au chapitre 30 du livre de l’Exode, il est dit à Moïse : « Tu feras un autel pour faire fumer l’encens... » (Ex 30,1). Cette prescription est l’occasion pour le midrash de donner un long développement sur la valeur de l’encens. Chaque lettre du terme qui le désigne (qetoret) est l’initiale d’un autre mot : sainteté (qedusha), pureté (tahora), miséricorde (rahamim), espérance (tiqva). La valeur de l’encens, nous dit le commentaire, l’emporte largement sur celle des sacrifices. D’ailleurs, l’autel des sacrifices se trouvait à l’extérieur du Temple alors que l’autel des parfums se trouvait à l’intérieur.
Le jour de Kippour, lorsque la fumée de l’encens s’élevait et recouvrait le propitiatoire, on savait que les péchés étaient pardonnés. Dans le cas contraire, c’était la mort pour le grand-prêtre, puisque le Saint pouvait lui apparaître, la fumée de l’encens ne faisant plus écran, et qu’on ne peut le voir sans mourir : « La fumée de l’encens couvrira le propitiatoire qui est sur le témoignage et [le grand-prêtre] ne mourra pas. » (Lv 16,13). C’est pourquoi, nous dit le midrash, « le grand-prêtre et tout le peuple tremblaient lorsque le grand-prêtre pénétrait à l’intérieur et jusqu’à ce qu’il fût sorti. Quand il était sorti, c’était une grande joie en Israël de ce qu’il avait été agréé, comme il est dit : ‘L’huile et l’encens réjouissent le cœur’ (Pr 27,9). L’huile, c’est le grand-prêtre, qui a reçu l’onction d’huile ; l’encens, c’est Israël, qui voyait la nuée d’encens s’élever, et qui était dans la joie. »

- Icône de Zacharie dans le Temple
Les sacrifices, nous dit le texte, ont un rapport avec le péché, qu’ils avaient pour fonction d’expier. L’encens n’a d’autre but que de donner la joie. C’est pourquoi il a tant de prix aux yeux du Saint, béni soit-il. C’est aussi par l’encens que fut arrêtée la diffusion de la peste lorsqu’Aaron, avec son encensoir, se tint entre les morts et les vivants (Nb 17,13). Lorsque la tente fut édifiée au désert et après qu’eussent été offerts les sacrifices, la Présence divine ne descendit qu’avec l’offrande de l’encens. Le midrash en veut pour preuve ce verset du Cantique : « Lève-toi, aquilon ; viens, autan ; souffle sur mon jardin, que ses parfums s’exhalent [et que mon bien-aimé entre dans son jardin] » (Ct 4,16). C’est pourquoi, conclut le commentaire, l’usage de l’encens n’est pas réservé au monde présent, mais il continuera dans le monde à venir.
À première lecture, un rapprochement s’impose de lui-même avec le Nouveau Testament : l’entrée de Zacharie dans le Temple pour y offrir le sacrifice de l’encens (Lc 1,8). Certes, il n’y avait plus d’arche ni de propitiatoire depuis la destruction du premier Temple. Zacharie n’était pas grand-prêtre, et il n’a pu pénétrer dans le sanctuaire que lorsqu’est venu pour lui le temps d’officier « selon le tour de sa classe », et après avoir été tiré au sort. Cela dit, les ressemblances sont évidentes, et l’on comprend que si le peuple s’étonne de ne pas le voir ressortir (Lc, 1,21), ce n’est pas seulement parce qu’il trouve le temps long !
Ce rapprochement est-il permis ? Les commentaires qu’on vient de lire sont tirés d’un midrash dont la mise en forme définitive n’est sans doute pas antérieure au IXè siècle. Mais un contemporain du Nouveau Testament, Philon d’Alexandrie, ne nous laisse aucun doute sur l’importance de l’encens dans la tradition juive la plus ancienne : « Le plus petit grain d’encens offert par un homme religieux a plus de valeur aux yeux de Dieu que des milliers d’animaux sacrifiés par un homme de peu de valeur. C’est pourquoi l’autel des parfums reçoit des honneurs particuliers [...] parce qu’il occupe tous les jours la première place dans la prière d’action de grâces que les hommes rendent à Dieu. »