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Vous êtes dans : Accueil >> Un écho d’Israël > > Un écho d’Israël 27 : janvier - février 06

Solidarité et lucidité

samedi 14 janvier 2006, par Michel Remaud


Les articles publiés sur notre site ou dans le bulletin provoquent des réactions contrastées. Certains nous accusent de partialité pro-israélienne, d’autres au contraire s’étonnent ou même s’indignent de nous voir manifester des positions critiques par rapport au pays où nous vivons, à ses dirigeants et à son administration. Peut-être n’est-il pas inutile de préciser le sens et la nature de la solidarité que certains chrétiens peuvent être amenés à vivre avec le peuple d’Israël.

Venir s’établir en Israël quand on est chrétien, c’est faire un choix que d’aucuns trouveront partial. Quand on est moyennement doué, on ne peut guère, arrivé à l’âge adulte, parvenir à maîtriser simultanément l’hébreu et l’arabe. Le pourrait-on qu’on ne parviendrait pas pour autant à être immergé dans deux sociétés en même temps ; tout au plus pourrait-on choisir de s’établir sur un point d’observation neutre avec la prétention de n’être ni d’un côté ni de l’autre. On fait donc en général le choix d’une langue, de moyens d’information, d’un réseau de solidarités, on se rend perméable à certaines argumentations ou sensibilités - ce qui ne signifie pas, bien entendu, que l’on ne fasse pas aussi un effort pour essayer de comprendre ceux qui vivent dans une situation différente.

Etre plongé dans une société ne signifie pas que l’on pourra jamais s’y assimiler totalement, et la réalité peut se rappeler plus ou moins brutalement à notre souvenir si nous étions tentés de l’oublier, surtout en une période où les impératifs de la sécurité sont plus exigeants qu’en d’autres temps. Il y a une dizaine d’années, lorsqu’on allait prendre l’avion, il suffisait de prononcer quelques mots d’hébreu pour passer sans problème. Il m’est arrivé de passer l’interrogatoire en quelques minutes pendant que l’agent de sécurité collait déjà ses étiquettes sans même prêter attention à mes réponses à ses questions de routine. Aujourd’hui, les choses sont différentes.

-  Tu parles hébreu ?

-  Oui.

-  Tu as un passeport israélien ?

-  Non.

-  Pourquoi ?

-  Parce que je ne suis pas israélien.

-  Pourquoi ?

-  Parce que je ne suis pas juif.
La première partie de l’interrogatoire s’arrête généralement là. L’agent de sécurité vous fait sortir de la file et, billet et passeport en mains, va chuchoter quelque chose dans l’oreille d’un autre agent, d’un grade apparemment plus élevé, qui reprend l’interrogatoire à zéro, repart en demandant d’attendre là, revient... Ça peut prendre entre un quart d’heure et une demi-heure, voire davantage. En général, cela se termine par des excuses : « Tu comprends pourquoi nous sommes obligés d’être prudents ? », etc.

Les choses ne se passent pas toujours aussi bien, et l’on se demande parfois où est le rapport entre certains comportements et les exigences de la sécurité. Exemple d’interrogatoire stupide par la sécurité israélienne à Roissy :

-  Qu’es-tu venu faire en France ?

-  Donner des conférences.

-  Sur quoi ?

-  Sur la Bible.

-  Sur quelle partie de la Bible ?

-  Exode 3 et 4.

-  Pourquoi ces chapitres-là plutôt que d’autres ?

-  Parce que j’avais fait les chapitres 1 et 2 l’an dernier.

-  Pourquoi ? (sic, et j’abrège).

Après quoi, j’ai dû montrer les notes de mes conférences, puis on a emporté, pour des raisons de sécurité, un paquet de biscuits dont je m’étais muni pour le voyage et dont l’examen a pris encore une demi-heure. En général, je prends mon mal en patience, sachant bien que l’avion partira de toutes façons et que je serai dedans quand il décollera. Mais il est difficile de réprimer un sentiment de ras-le-bol, voire de colère, et de s’interdire de penser que certains Israéliens font tout pour décourager les chrétiens qui cherchent à les aider.

Nous avons tous de multiples occasions d’exprimer ou de réprimer de tels sentiments. Tout récemment, le ministère de l’Intérieur vient de décider de ne plus accorder de visas de deux ans aux religieux chrétiens en résidence dans le pays. Les visas devront désormais être renouvelés chaque année ; mais les taxes à payer lors du renouvellement, loin d’être divisées par deux, sont au contraire le double de ce qu’elles étaient il y a encore deux ans. Autre exemple : quand l’Institut Decourtray a été fondé, sa direction a reçu par la poste plusieurs kilos de papier à en-tête et de dépliants imprimés en France. Arrivé en Israël, le carton avait été déchiré et son contenu déversé sans ménagements dans un autre carton deux fois plus grand, portant des inscriptions attestant que cet emballage avait contenu précédemment des produits pharmaceutiques. Le carton d’origine portant l’adresse avait été attaché sommairement sur ce deuxième emballage. Une bonne partie du contenu, déchirée ou chiffonnée, était inutilisable et a dû être jetée.

Pour autant, je m’interdirai de dire que « les Israéliens » sont comme ci ou comme ça. D’abord, parce qu’ils ne sont pas tous comme ça. Il m’est arrivé qu’après un interrogatoire plus long que d’habitude par un jeune stagiaire qui apprenait son métier sous l’œil d’un ancien qui m’avait présenté ses excuses à l’avance, les deux agents de sécurité sont allés eux-mêmes déposer ma valise sur le tapis du comptoir d’enregistrement et réserver ma place après m’avoir demandé si j’avais une préférence. Ensuite et surtout, parce que la population israélienne ne se réduit pas à son administration. Nos amis israéliens sont généralement très étonnés, et souvent choqués, lorsque nous leur confions nos ennuis. D’autres nous racontent leurs propres démêlés avec l’administration, nous disent que tout le monde est logé à la même enseigne et que les chrétiens ont tort de faire un complexe de persécution. En tous cas, je n’ai aucune peine à comprendre ceux qui, vivant dans ce pays sans en entendre la langue, ne connaissent d’Israël que sa face administrative.

Surgissent alors les inévitables questions : pourquoi venir vivre dans ce pays, et pourquoi choisir « ce côté-là » ?

Pour beaucoup d’entre nous, la réponse est d’ordre théologique : pour vivre et manifester la relation unique en son genre que l’Église entretient avec le peuple juif, pour connaître le peuple d’Israël de l’intérieur, au-delà des préjugés et des lieux communs, pour essayer de comprendre et de faire comprendre ce que vivent et ressentent ceux qui y appartiennent, pour y vivre une solidarité désintéressée, libre de toute arrière-pensée de conversion ; et, accessoirement, pour percevoir l’image que donne l’Église à ceux qui lui sont extérieurs.

Un tel choix n’est pas compris de beaucoup de chrétiens, pour qui le devoir de solidarité avec les pauvres et les opprimés, qui doit caractériser le christianisme - au moins en théorie - occulte plus ou moins une autre solidarité, de nature théologique, celle qui unit l’Église au peuple dont elle est née. Malgré la déclaration du dernier concile et les efforts déployés par Jean-Paul II et Benoît XVI, la majorité des catholiques ne voit guère le sens et l’importance de la relation qui lie l’Église au peuple juif. Sans en être certain, je pense qu’il en va de même chez les Réformés. Pour beaucoup, il va de soi qu’un chrétien ne peut être que pro-palestinien et « donc » anti-israélien [Voir « De quelques problèmes mal posés »]. Mais ce choix exige aussi de celui qui le fait, tout à la fois, fidélité et lucidité. Fidélité, parce qu’une telle option se fonde sur la fidélité même de Dieu au peuple qu’il s’est choisi, et qui est irréversible. Elle engage l’Église vis-à-vis d’un peuple composé d’êtres humains en chair et en os, et non pas seulement d’une tradition et d’un héritage littéraire. Lucidité, parce qu’indéfectible ne veut pas dire aveugle, et que l’attachement au peuple juif n’est pas à confondre avec l’approbation de toutes les décisions des gouvernements israéliens, et encore moins des comportements de ses fonctionnaires - dont certains sont d’ailleurs très aimables. Il y aurait ici matière à de longues digressions. Bien souvent, le chrétien qui a choisi de venir vivre en Israël après avoir idéalisé les Juifs et le judaïsme supporte mal le choc de la réalité. Les réactions peuvent aller de la volte-face, et l’on en voit de brutales et spectaculaires, à une apologétique inconditionnelle confinant parfois à la mauvaise foi - sans parler d’un repli sur une position purement « spirituelle » qui fait l’impasse sur une bonne partie de la réalité.

Vivre dans ce pays sans faire d’impasses est particulièrement difficile, et l’on comprend sans peine que certains - autant d’un côté que de l’autre, il faut le souligner - choisissent de ne pas voir une partie de la situation pour se donner bonne conscience. Le pèlerin qui aura pris en photo le mur de béton qui sépare Israël des territoires pourra facilement soulever l’indignation de ses auditeurs une fois rentré chez lui, et l’on peut déjà être sûr que le nouveau dispositif de sécurité mis en place entre Jérusalem et Bethléem, passée la période de Noël où les mesures de contrôle sont allégées, aura un effet désastreux sur l’image d’Israël dans l’opinion mondiale. Celui qui vit sur place sait aussi bien que le pèlerin que ce mur, qui est une horreur sur le plan esthétique, est aussi et surtout la cause de situations inhumaines. Mais s’il a pu se rendre sur les lieux d’un attentat quelques minutes après l’explosion, s’il a vu les volontaires de Zaka [Voir : Zaka : un autre visage du Judaïsme] juchés sur des échelles pour décrocher dans les branches des arbres des lambeaux de corps humains, s’il connaît personnellement des victimes et des parents de victimes, il comprendra aussi que si Israël cherche à se protéger du terrorisme, ce n’est pas pour le simple plaisir de rendre invivable l’existence des Palestiniens. La méthode choisie n’est pas idéale, on le concèdera volontiers. Mais y a-t-il une manière idéale de vivre paisiblement en se protégeant du terrorisme ?

Nul n’est parfait, pas plus les Juifs que les chrétiens, et pas plus nous que ceux qui nous lisent. Tout le mystère de l’Alliance est fondé sur une décision du Créateur s’engageant irrévocablement envers des gens qui sont ce qu’ils sont, avec leurs qualités, souvent méconnues, et leurs défauts, qu’il n’y a pas lieu de masquer. Vérité d’ordre théologique qui est aussi la clef de toute vie en société : on peut être fidèle à ses amis même s’ils sont imparfaits. C’est d’ailleurs pourquoi le Créateur peut s’engager vis-à-vis de chacun de nous malgré nos défauts et que nous pouvons compter sur lui. Ce qui est plutôt réconfortant.

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