Grâce à l’action des rabbins aumôniers de prisons, certains prisonniers décident de changer de vie, de se tourner vers la Tora. Ces nouveaux pratiquants, que deviendront-ils à leur sortie de prison ?
En 1972 le rabbin Abraham Hazan, ancien aumônier de la police et des prisons, fonde une association, Keren Hatshouva, pour leur réhabilitation dans un cadre religieux. Depuis l’an 2000, c’est Joël Hazan, le fils du fondateur, qui dirige cette association. Deux lieux de vie sont créés, l’un à Jérusalem dans le quartier de Ramot, l’autre à Beit Shemesh.
Ces deux maisons de réhabilitation sont très différentes des autres centres d’accueil qui existent pour les sortis de prison. Tout d’abord, seuls les hommes ayant choisi de leur plein gré un mode de vie religieux, vivant les valeurs de la Tora et pratiquant les mitzvot (les commandements), y sont admis. La plupart avaient déjà fait ce choix en prison. D’autre part, les résultats diffèrent : 92% ayant passé les 9 mois de prise en charge dans l’une au l’autre de ces maisons restent « libres » une fois sortis et s’intègrent à la société. Dans les autres centres, 67% retournent en prison.
D’où vient cette différence ? Pour le Docteur Uri Timor, criminologiste à l’université Bar Ilan, il semble qu’il y ait trois raisons : a) Un sorti de prison qui entre dans une maison à style de vie religieux se fait de nouveaux amis et n’a plus de contacts avec son ancien milieu. b) Entrer dans ce centre signifie qu’ils ont déjà pris une décision personnelle qui va orienter toute leur vie. c) D’après la tradition juive, lorsqu’une personne s’est repentie de son passé et a décidé de changer de vie, nul ne doit lui rappeler son ancienne vie. Il n’est plus un « criminel », il est un homme nouveau, sans plus d’étiquette.
A Ramot, rien ne signale que la « Maison d’Abraham » est un foyer pour anciens détenus. La porte est toujours ouverte sur la cour d’entrée pleine de fleurs. Une maison de trois étages, de 10 chambres (18 lits), une synagogue, une bibliothèque, une cuisine, un réfectoire, une salle de séjour, des patios. Dans la salle de séjour, pas de fauteuils et de télévision. Par contre, une grande table ovale. C’est là qu’on se réunit pour des thérapies de groupe. « Nous n’avons pas besoin de télévision ou de fauteuils, car personne n’a du temps pour cela » explique Asaf Itzhak, le directeur. « Chacun se lève très tôt pour aller au travail et revient souvent en fin d’après midi. Après la prière et le repas, ils participent à des séances de formation, à diverses réunions. Ils ont peu de temps de loisir. » D’autre part ils sont responsables de la bonne marche de la maison : achats, cuisine, lessive et entretien. Cela fait partie de la thérapie. C’est aussi l’un d’eux qui distribue les tâches journalières.
Actuellement, sur les 13 résidents, 6 sont mariés avec enfants. Deux fois par mois ils rejoignent leur famille pour le shabbat.
Retrouver le sens de la responsabilité dans la liberté, c’est toute une aventure pour ces hommes ayant derrière eux 5, 10, 15 ans de prison. Un autre monde. Dès le premier jour ils entrent dans une vie très structurée : être à l’heure aux repas et aux réunions, chercher du travail et s’y tenir, être présent aux heures de prière et d’études, se couper de leur ancien milieu, apprendre à gérer son argent…
Yaakov, un ancien résident de la Maison d’Abraham, est actuellement l’un des conseillers de ce centre. Pour Itzhak, le directeur actuel, ces anciens résidents qui viennent travailler dans ce centre sont précieux. Ils comprennent exactement la réalité du « passage » puisqu’ils l’ont vécu eux-mêmes. Et, pour les « nouveaux », ils sont des modèles, qui les encouragent à réussir aussi leur « passage ». « C’est en prison », explique Yaakov, « que j’ai commencé à pratiquer la Tora. Pendant ces 4 années d’incarcération j’ai contacté le responsable de la Maison d’Abraham, j’ai passé 2 jours dans ce centre et j’ai su que ce serait un jour ma place. Mais, ce ne fut pas facile : il fallait trouver du travail. Mon premier emploi était à une heure du centre et le voyage me rendait nerveux. Puis j’ai trouvé plus prés un travail de nettoyage de WC dans une yeshiva. Maintenant je gère le bâtiment de cette école talmudique de 220 étudiants. Mon « parcours » encourage les nouveaux venus. »
C’est ainsi que Yaakov partage son temps entre le travail à la yeshiva et sa présence de conseiller à la Maison d’Abraham… des journées de 20 heures de travail. « Pour les détenus, le premier jour est le plus dur : « Je veux partir ! » Je peux les rejoindre dans leur réalité dramatique, comme un grand frère, je sais de quoi ils parlent. Quelques fois il faut trois mois, d’autre fois six mois pour permettre le changement radical. Parfois même, juste quelques jours avant la fin des neuf mois. Ce sont des hommes nouveaux qui repartent. »
« Pour les résidents, il y a deux moments de crise : à leur arrivée, pour s’ajuster à leur nouvelle vie ici ; puis à la fin des 9 mois, quitter la Maison et s’installer à leur compte. C’est un grand pas, même s’ils sont toujours bien reçus quand ils viennent en visite. »
L’attitude très amicale du quartier est l’un des facteurs aidant ces anciens prisonniers à reprendre vie. Les voisins invitent les résidents pour le shabbat, mais aussi pour les mariages et autres fêtes. Ce contact très fraternel avec des familles chaleureuses est un cadeau pour ces hommes déracinés. Les cinq qui viennent de terminer leurs 9 mois ont choisi de louer leur appartement dans ce quartier pour pouvoir maintenir ces relations « familiales ». « Ici on se sent compris et aimés, ailleurs, le monde est si dur ! »
Et pourtant il y a des échecs, tellement douloureux pour tous. Alors ils retournent en prison avec toutes les conséquences, entre autres perdre sa famille. Un homme ici est déjà retourné en prison 8 fois. Quelques fois il y a deux générations : le père qui vient de terminer ses 9 mois, et le fils qui arrive, désireux de changer de vie, comme son père.
Un sorti de prison a besoin de retrouver l’air, le vent, les arbres, la réalité du jour, le trafic dans la rue, les fleurs, les enfants qui jouent, la liberté d’entrer, de sortir… alors ils s’asseyent dans le patio pour retrouver l’air… entrent et sortent simplement pour vivre leur liberté, se promènent. Et peu à peu ils réalisent qu’ils n’entendront plus jamais le bruit de la clef dans la serrure.
Source : Jerusalem Post, 5 mars 2010
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