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Un père spirituel

mercredi 16 janvier 2008, par I. C.


Une fois par semaine, la route de Tsfat (Safed) devient plus fréquentée car des couples affrontant des problèmes de fécondité, spécialement des ingénieurs hi-tech, des psychologues, des pilotes et des gens des professions libérales se dirigent vers la métropole spirituelle de Haute-Galilée où se développa autrefois le courant mystique connu sous le nom de Kabbale. C’est là que, dans une clinique très simple, les attend Eyal Politi, expert en médecine chinoise et hassid de la communauté de Bratslav. Il a examiné jusqu’à présent trois mille hommes et femmes qui restent persuadés que l’acupuncture, les herbes médicinales et surtout la personnalité effacée du praticien se sont souvent montrées bénéfiques, là où la thérapeutique habituelle s’était avérée impuissante.

"C’est un professionnel hors pair et pourtant dépourvu d’ego", reconnaît un informaticien incroyant qui, après avoir longtemps désespéré d’avoir jamais un enfant, est venu un jour avec sa femme consulter Politi. "On ne rencontre plus de gens comme lui à l’heure actuelle. II est pondéré et ne s’impose pas. Nonobstant le potentiel énorme de la médecine conventionnelle, on s’aperçoit que les méthodes simples peuvent aussi se montrer efficaces. Sans lui, nous ne serions pas dans I’attente de la venue prochaine d’un enfant." "Nous l’avons consulté malgré de sérieuses réserves et l’avons quitté vraiment séduits", rapporte R., une assistante sociale qui, à la suite d’une visite à sa clinique, a pu mettre un enfant au monde après plusieurs déceptions. Pour eux, il ne fait aucun doute que son aide fut déterminante.

"Sa compétence médicale, sa sérénité, son assurance et ses encouragements permettent d’obtenir des résultats inespérés. Le début de notre premier entretien me plongea dans un état de stupéfaction car tout en sachant qu’il était juif religieux, je ne me rendais pas compte à quel point il l’était. Frappés par sa simplicité, nous nous trouvions en présence d’un homme fascinant, sans prétention et trop modeste pour contester les mérites des médications traditionnelles. La paix de son regard exsudait une transparence qui ne manquait pas d’être communicative, comme quoi le plus proche prochain n’est pas toujours la porte à côté."

Au cours des échanges, Politi demanda à la femme si elle désirait vraiment un enfant. "Ce n’est pas un psychologue", dit-elle, "mais sans l’être, il m’a induit à sonder mes sentiments plus profondément. Après avoir longuement réfléchi, je lui ai répondu que mon intention était bien arrêtée, même si par certains côtés, j’avais encore quelques réticences." Par la suite, R. suivit chaque semaine le traitement d’acupuncture et de plantes médicinales prescrites par Politi. "A chaque visite, j’éprouvais une impression de dépassement et de confiance en moi car j’étais convaincue d’avoir enfin trouvé la solution de mon problème. Sans me toucher, il avait le don de se rendre proche et de réconforter." Finalement, R. mit au monde un troisième enfant dont la naissance fut annoncée en premier lieu au hassid de Tsfat.

M. est psychologue et son mari N. informaticien. Après avoir eu trois enfants, ils désiraient vainement en avoir un quatrième. "Toutes les indications que nous recevions de nos amis pointaient vers Tsfat et pourtant, nous n’arrivions pas à nous décider. Etant un homme rationnel et vraiment laïc, tout ce qui ressort du spiritisme m’est contraire, aussi n’arrivais-je pas à me faire à l’idée de monter vers le nord pour le consulter." La décision de s’y rendre fut finalement prise lorsqu’ils se rendirent compte qu’il ne s’agissait pas d’un charlatan mais d’un expert en médecine chinoise, spécialisé dans les problèmes de fécondité. "On nous avait également prévenus", ajoute-t-il, "que l’on trouvait chez lui une convergence étonnante de valeurs spirituelles, de traitement parallèle et de professionnalisme."

"Arrivés à destination, nous avons pénétré dans une maison grouillante d’enfants. La bibliothèque de cette clinique attira aussitôt notre attention. On y trouvait des livres sur la Kabbale voisinant avec des ouvrages de médecine chinoise en anglais. Je m’attendais à voir entrer un rabbin quand soudain parut un homme efflanqué, à la quarantaine bien assumée. De façon surprenante, il émanait de sa personne une impression de limpidité dépourvue d’affectation. Sans parler d’aura, on sentait chez lui une énergie spirituelle à laquelle un incroyant comme moi ne pouvait rester indifférent." Politi commença par s’informer de certains détails susceptibles d’éclairer la situation et prit le pouls de M. en maintenant le regard fixe sur son mari.

"Il ne m’a pas échappé qu’entre deux questions, il s’arrêtait pour lever les yeux avec l’air de se concentrer comme pour entrer en communication avec quelqu’un", fait remarquer N. "Je constatais que son attention était assez pure pour ne pas causer d’ombre mais trouvais pourtant étrange qu’il n’observât point ma femme, préférant manifestement s’adresser à moi. A un moment donné, après avoir fait le tour des problèmes médicaux avec une maîtrise qui montrait à quel point il dominait la situation, il aborda, sans la regarder, un sujet crucial que personne n’avait touché auparavant et lui demanda : ’Avez-vous vraiment le désir d’être enceinte ?’ "

Cette clarification toute simple tomba fort à propos car elle donna lieu à un échange inattendu. Il apparut soudain aux deux membres du couple qu’ils n’avaient jamais échangé là-dessus. Alors que N. voulait à tout prix tenir un autre bébé dans ses bras, M. ne l’avait en fait jamais vraiment souhaité. La conversation se prolongea et, de fil en aiguille, glissa vers des considérations sur le sens et la qualité de la vie. Alors que d’autres personnes attendaient à l’extérieur, Politi ne souffla mot. II réservait toute son attention au couple qu’il avait en face de lui. "C’est la seule fois", reconnaît N., "que j’ai eu l’impression de parler avec un être qui dépassait de cent coudées le laïc que j’étais, d’autant que je pressentais confusément le rapport que cet homme sans façon entretenait avec d’autres forces. Confronté à l’exemple irrésistible d’une moralité supérieure, je ne tardai pas à le tenir en haute estime, tant il est vrai que certaines affinités peuvent unir en secret ceux que tout sépare en apparence."

Comme la consultation touchait à sa fin, le diagnostic se résuma en trois mots : "pas de problèmes". "Vous n’avez besoin de rien de particulier", dit le hassid, "ça ira bien, tout vient du Saint, béni soit-Il." Au moment d’en prendre congé après une heure d’entretien, le mari le remercia tout en étant surpris de la simplicité du verdict. Mais, "juste avant d’ouvrir la porte", précise-t-il, "ma femme se tourna vers Politi pour lui demander de prescrire tout de même ’un adjuvant qui puisse faciliter les choses.’ Le clinicien se tourna alors vers moi pour me dire : ’Oh ! c’est ce que j’attendais. On peut constater maintenant la présence de la disposition voulue.’ "

Agé de quarante trois ans, Eyal n’a pas toujours été un craignant Dieu, versé en gynécologie. Né dans une famille non pratiquante, il s’est intéressé au Zen bouddhique durant son service militaire. En 1983, bien avant la mode de la médecine parallèle en Israël, il se rendit à Londres pour s’initier à la médecine chinoise. Pendant quatre ans, il se livra à l’étude de l’acupuncture et des plantes médicinales et dès son retour fut embauché dans une clinique de Tel-Aviv où il commença à se spécialiser dans le domaine de la fécondité.

Alors qu’il était déjà bouddhiste convaincu, marié et père de deux enfants, il découvrit le recueil des récits de Rabbi Nahman de Bratslav. "Pendant des années", dit-il, "j’avais pratiqué la méditation et approfondi le Zen et lorsque je suis tombé sur ce livre, je me suis dit : ’Voici un juif qui parle comme un bouddhiste.’ " Poursuivant sa lecture il décida, au bout de trois mois, d’embrasser le Judaïsme. Mais, à la différence des convertis qui préfèrent généralement se joindre à une Yeshiva, Politi décida de continuer dans sa branche et, au bout d’un certain temps, ouvrit même une clinique de médecine parallèle à l’hôpital Bikour Holim de Jérusalem où il commença à se faire connaître. Le couple eut par la suite sept autres enfants qui reçoivent une éducation juive de stricte observance et suivent, selon un usage assez répandu dans ces milieux, leurs cours de religion en Yiddish. Dans leur maison de Tsfat, dépourvue de télévision et de radio, on ne lit pas de journaux car, en restant du côté du temps qui passe, les medias restent rivés à l’urgence, tandis qu’en préférant le temps qui dure, le contemplatif se contente de penser à l’essentiel.

Le père de famille mène une vie vraiment ascétique. Il se lève chaque jour à l’heure du Tikkoun Hatsot, autrement dit, de la "liturgie de minuit" ou les juifs observants récitent des prières et des lamentations qui furent composées par les kabbalistes du 16eme siècle, à Tsfat précisément. Il se rend alors avec un groupe de trois à six hommes dans une cabane située dans un endroit perdu de la forêt voisine. Là, ils s’adonnent à l’étude en commun, "à la prière qui vient du coeur et non des livres car le coeur est tout naturellement porté à s’ouvrir au sein de la nature" et passent aussi de longs moments de recueillement où chacun reste isolé dans son coin. Chaque heure du jour et de la nuit est ainsi consacrée à la méditation et à la prière jusqu’au moment du retour à la maison aux environs de six heures.

Rentré chez lui, le hassid retrouve pendant deux heures l’ambiance familiale avec sa femme et ses enfants avant de se retirer vers huit heures pour prendre du repos. Levé à minuit, il recommence à suivre le même emploi du temps auquel il est reste fidèle depuis dix ans, tout en passant les fins de semaine à la maison. " Ce n’est pas simple de vivre ainsi", reconnaît-il. "Même parmi les hassids de Bratslav, bien peu optent pour ce genre de vie, mais c’est celui que personnellement j’ai choisi." Ce programme religieux n’est interrompu que par les heures d’ouverture de la clinique. Une fois par semaine, il reçoit une dizaine de couples désireux de surmonter les troubles dont le traitement est devenu sa spécialité. "Je vois venir des femmes qui, après avoir tout essayé, se trouvent désemparées. Il est difficile à une juive de se réconcilier avec l’idée de ne pas être mère, aussi, une femme qui ne peut satisfaire son désir d’avoir des enfants souffre-t-elle beaucoup."

Pour une consultation d’une demi-heure environ, Politi demande et reçoit quelques centaines de sheqels et cette première rencontre est aussi bien souvent la dernière. En cas de besoin, le suivi médical se fait par téléphone. Au cours d’une visite, Politi se met au fait des malaises organiques et psychiques qui se présentent, avant de prendre le pouls de la patiente. Comme cela requiert un contact physique, il préfère tâter le pouls de la personne en fermant les yeux. "Pendant 1’examen", fait-il remarquer, "je regarde le mari ou les rayons de la bibliothèque au point de pouvoir ignorer l’apparence même de la femme venue me consulter." A le voir, on penserait que dans certaines vies, les chemins sont pavés de détails.

A la question de savoir s’il a reçu une autorisation du rabbinat pour soigner des femmes, il répond tout de go : "Absolument pas. Contribuer à la guérison d’un être est un devoir sublime, à fortiori quand il s’agit de favoriser la naissance d’un enfant, aussi n’ai-je jamais ressenti le besoin de solliciter la permission de qui que ce soit." Il estime que parmi ses patients, quatre-vingt pour cent ne sont pas pratiquants. Plus de la moitié d’entre eux ont un job hi-tech, une proportion que Politi n’arrive pas à s’expliquer, si ce n’est que son nom circule dans certains milieux. Constatant que les arabes ne recourent pas à ses services, il reconnaît : "Seuls les juifs viennent à moi sans que je sache pourquoi." Ses voisines l’évitent tout autant, aussi, ajoute-t-il avec un sourire : "Les patients d’Amérique sont plus nombreux que ceux de Tsfat, tant il est vrai que nul n’est prophète en son pays."

"Etant donné," dit-il, "que je ne suis pas psychologue, je m’abstiens de recourir à une terminologie relevant de ce domaine, mais la méthode suivie pour le traitement, tant dans 1’optique de la philosophie chinoise que du judaïsme est toujours holistique. En tout ce qui a trait à la fécondité, la disposition intérieure et la qualité des rapports entre conjoints sont des données importantes qui peuvent finalement influer sur la nature de l’issue. Aujourd’hui, après avoir approfondi la tradition juive non moins que la médecine chinoise, l’assurance acquise à la suite d’une longue expérience me donne d’évaluer rapidement la personnalité de chacun des conjoints selon les critères chinois : feu, esprit, eau, air. Une analyse basée sur ces facteurs me permet de voir de l’intérieur les gens concernés et de résoudre les problèmes susceptibles de mener à une impasse."

Si on lui demande pourquoi réussit-il, là où d’autres échouent, il répond en toute simplicité : "Je n’en sais rien et ce n’est du reste pas important. Il me semble qu’en sus du traitement, les gens me quittent avec une lueur d’espérance. J’accueille ici beaucoup de patients au coeur brisé, qui, dépourvus de confiance en eux-mêmes en arrivent à nourrir des rancunes contre un corps défaillant. Comme une ombre soucieuse de garder ses distances, je contribue peut-être à encourager la personne, à fortifier l’âme et à aider le corps à réagir pour se guérir lui-même, car tout ce qui concerne l’humain doit être placé sous le signe du consentement."

En ce qui concerne la poursuite des rapports avec les patients, il préfère s’en abstenir. "Souvent les gens m’appellent pour me faire part d’une naissance et j’en profite pour me réjouir avec eux mais sans établir de statistiques. Pourquoi le ferais-je ? Je poursuis mon travail dans un esprit de foi et ne perds jamais de vue qu’il s’agit là d’une mission. Nos sages nous rappellent que le médecin spécialiste bénéficie de l’aide de forces spirituelles qui, dans le langage de notre communauté hassidique, correspondent aux anges. Vu que les liens unissant la foi et la science peuvent être autrement forts que ce qui semble les opposer, vous pouvez éventuellement devenir un envoyé capable de transmettre certains bienfaits. Pour ma part, je m’en tiens à ce rôle d’intermédiaire, porteur de bonnes nouvelles. J’exerce tout simplement mon métier sans oublier qu’une force supérieure à moi décide de l’issue de chaque situation."

Extraits d’un article de Tali Harouti Sover, Yediot Aharonot. 26.05.06. Trad. I.C.

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