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« Un secret bien gardé ? »

mardi 17 juillet 2007, par I. C.


L’un des aspects méconnus de la littérature israélienne touche à la place accordée à Jésus et aux évangiles dans le roman et la poésie hébraïques. A l’étranger, la réserve dont ce sujet est entouré donnerait à penser qu’il s’agit là d’un des secrets les mieux gardés de la culture locale. Il se fait au contraire que nombre d’auteurs israéliens - et non des moindres - se sont littéralement appliqués à ’targumiser’ les évangiles à l’instar de ce que faisaient leurs prédécesseurs à l’époque du 2eme Temple dans leur lecture du texte hébreu des Ecritures.

Remontant au scribe Esdras à l’époque du retour de l’Exil de Babylone, cette pratique du TaRGouM [Araméen : Traduction] consistait à traduire et à interpréter le texte biblique en araméen qui était devenu la langue prédominante du Croissant fertile. Pour éviter d’être confondue avec l’original, la traduction était présentée oralement par un interprète attitré, le meTouRGeMan, qui jouissait d’une certaine latitude pour orienter la forme de sa paraphrase. La relecture des évangiles poursuivie par un certain nombre d’auteurs israéliens s’inscrit dans le droit fil de cette tradition. D’autant que la tendance juive à l’innovation semble trouver dans ce pays un terrain favorable à une créativité dont l’auteur des Rêveries d’un promeneur solitaire semblait avoir le pressentiment : "Lorsque les juifs auront des universités à eux, ils auront quelque chose à dire au monde." Une rêverie qui frisait la prémonition.

Si la mythologie d’un peuple se confond avec son destin, celle des juifs est inscrite dans leur histoire. Le livre de la Genèse commence par une vue universelle de la famille humaine pour se concentrer finalement sur un clan particulier au moment où son chef reçoit une directive précise : "Va t’en [... ] vers le pays que Je te montrerai !" Dès lors, les hébreux se distinguent de l’humanité du fait de cette injonction à se rendre dans un lieu donné. Il fallait, semble-t-il que le peuple élu trouve un chez soi pour réaliser ce qu’on en attendait.

Après avoir été retrouvée après un exil interminable, cette terre est redevenue le point de repère moral de la diaspora qui lui reconnaît une centralité encore attestée par la liturgie synagogale. Même si elles ont été historicisées, les trois Fêtes principales ont toujours été associées aux moissons de Canaan. Pésah est la Fête du printemps où l’on se réjouit de la récolte de l’orge. Shavouot marque la fin de la moisson de l’orge et le début de celle du froment. Soukkot, célébrée à la fin des vendanges, est la Fête des récoltes d’automne. La Terre Promise n’avait donc jamais été oubliée car la foi incorruptible d’un peuple le préservait d’en perdre la mémoire. Un observateur éclairé identifiait naguère les siens dans ce refus de renier leur origine : "Si un homme arrivait de Galicie, ses yeux venaient de beaucoup plus loin. L’Orient l’habitait encore." Trois exemples concrets offerts par des poètes venus de la Gola dans ce pays qu’une mémoire collective n’avait jamais quitté peuvent aider à saisir comment le souvenir de réalités dont cette terre a été témoin a pu mener à un processus original de ’targumisation’ .

On vient de marquer ces jours-ci le 60ème anniversaire de la parution du poème : Le fils égaré, de Léa Goldberg qui, portée par l’enthousiasme, se permettait de modifier le texte de la parabole évangélique de L’enfant prodigue. Plus intéressée par le déchirement intérieur du jeune homme que par la mansuétude du père, Goldberg procédait à un remaniement du récit de Luc, non seulement en introduisant la figure de la mère mais en lui attribuant un rôle déterminant dans le dénouement du drame familial. Une fois revenu des régions lointaines où il s’était égaré, le fils n’osait pas franchir le seuil de la maison paternelle car, disait-il : "Les cieux en sont témoins, le péché colle à ma chair / Je retomberai dans la faute puisque je suis encore le fils égaré." Mais sa mère de le rassurer : "Peu importe que tu sois juste ou mécréant / Il suffit, mon fils, que tu sois revenu / Lève-toi, mon fils, et reçois de ton père / La bénédiction de sa tendre colère."

Quant à Ouri Tsvi Greenberg, il composa à la même époque une évocation de Jésus qui rejoignait la perspective de son propre retour en Israël. Il aimait en effet à répéter : "Quand nous reviendrons vivre au pays des ancêtres, nous n’allons pas laisser Jésus - notre frère selon la chair et le sang - dans cette terre d’exil. Nous l’emporterons avec nous pour le faire revenir chez lui." Ainsi écrivait-il dans son recueil de poèmes : La grande peur et la lune : "Il soupire longuement après la terre d’Israël / Mais il reviendra au pays d’Israël en portant le talith / Qu’il avait sur l’épaule en allant vers la croix / A la fin des temps / Il viendra pour la fête / Du salut du monde / Il sera comme une Ménora rayonnante / Et sur sa tête sainte / Reposera la couronne du Fils de David."

Un regard analogue porté sur la personne de Jésus a longtemps affecté la pensée de Pinhas Sadeh, dont l’œuvre a joué un rôle séminal dans le renouveau de l’hébreu que le peuple revenu à Sion faisait remonter des catacombes de l’histoire. Paradoxalement, cette langue singulière où s’exprime l’âme d’un peuple atteint l’universel car elle fut en son temps porteuse d’un dialogue avec le divin. Elle y était sans doute prédisposée car elle semble avoir été conçue pour répondre aux besoins d’une révélation qui entraîne inévitablement une tension entre l’expérience et l’attente, autrement dit, entre le connu et l’inconnu. Douée d’une vibration particulière, elle suit une voie d’intériorité où le goût du caché accroît la méfiance envers ce qui paraît.

Peu avant sa mort survenue en 1994, Pinhas Sadeh raconta à un ami la façon dont il franchit le seuil d’un monde inconnu, le jour où il trouva par hasard un exemplaire du Nouveau Testament en hébreu, dans un enclos de Galilée où il gardait un troupeau de moutons. "Je découvrais dans le Nouveau Testament un monde des plus attirants : des gens épris de justice, qui n’étaient pas troublés par les tracas du monde, l’argent, les commérages [...]. Ces gens ne recherchaient que la sainteté, la vie et la vérité. Je rencontrais là une réalité merveilleuse qui parlait au plus intime de moi-même, comme si j ’ étais né pour y correspondre."[...].

"J’étais fasciné - sans pouvoir analyser cette expérience - par ce qui se trouvait là, proche de mon cœur : la croyance à l’état pur, la vie assumée dans cette foi comme une poésie, sans pour autant s’assujettir à tout un ensemble de coutumes et de lois. J’étais captivé par la qualité des descriptions, aussi n’est-il pas étonnant qu’elles aient pu exercer une telle influence sur l’art de l’occident, comme on le voit dans les représentations rappelant la Cène, la Crucifixion ou la rencontre du Ressuscité sur le chemin d’Emmaüs. Mais j’étais surtout frappé par le fait que ces gens étaient vraiment des juifs qui, de manière personnelle et concrète, envisageaient l’esprit du Judaïsme, son histoire, sa vitalité et son caractère insondable, en essayant de déchiffrer cette énigme. C’était à mes yeux une affaire exclusivement juive".

Nul ne se serait douté que cette fascination allait induire Sadeh à écrire : La vie comme parabole *, une œuvre originale, truffée de récits évangéliques, qui ne tarda pas à marquer l’imaginaire de tout un peuple. Bien plus tard, il confia à un collègue : "Il me semble que cet ouvrage est le reflet authentique de ma propre existence. Il évoque la vie d’un jeune juif né dans ce peuple particulier, avec tout ce que cette condition peut avoir de mystérieux." Comme le hasard peut devenir l’écriture invisible de Dieu, il n’est probablement pas indifférent que la découverte fortuite de ce texte hébreu dans la plaine de Jézraël survint à un esprit ouvert, issu d’une société où la lecture avive le besoin de versions et de considérations nouvelles.

Les héritiers de ceux qui ont rendu la Bible accessible au monde gréco-romain en lui donnant la Septante sont bien placés pour comprendre que si chaque peuple a un langage pour exprimer ses joies et ses tourments, la traduction [Hébreu : TiRGouM], est un geste fraternel où ce qui aurait pu rester une rumeur devient une voix familière. Dans ce geste d’hospitalité culturelle, le traducteur permet ainsi au lecteur d’accueillir une parole qui, autrement, lui serait restée étrangère. Cette ouverture à l’autre qui semble connaturelle à la tradition d’Israël pourrait nous rappeler que dans un monde saturé de dissonances, ses représentants n’ont jamais désespéré de percevoir les consonances les plus inattendues.


* Extrait de la préface de La vie comme parabole

Oh Dieu ! dit l’âme, tu m’as créée en me tirant du vague et du néant. Le premier jour, tu m’as éclairée afin que je puisse me voir moi-même et tu as séparé les ténèbres de la lumière qui est en moi. Le deuxième jour, tu as créé le ciel bleu avec toutes mes aspirations. Le troisième jour, tu as créé ma terre et les fleurs ravissantes de mon amour. Le quatrième jour, tu as créé les étoiles lointaines où je me sens solitaire mais jamais égarée, car rien de ce qui est en moi ne peut se perdre. Le cinquième jour, tu as créé les monstres et les étranges poissons qui peuplent mes rêves. Le sixième jour, tu m’as donné - non sans peine - les traits qui font de moi une âme humaine et tu m’as placée tout près de toi dans la nudité de ma solitude.

Maintenant, le sixième jour arrive à son terme.

Au couchant rouge encore, je vois la nuit descendre. L’heure est maintenant venue de me donner le Shabbat, oh Dieu ! Donne moi le Shabbat ! Toi, mon Père qui est au ciel, donne moi donc le Shabbat des Shabbats !

Un chrétien de Tel Aviv

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1 Message

  • > « Un secret bien gardé ? » 29 juillet 2007 21:16

    JE VEUX SIMPLEMENT REMERCIER L’AUTEUR DE CET ARTICLE, QUI ME RÉVELE CE QUI ETAIT POUR MOI UN AUTHENTIQUE
    SECRET -TRES INTERESSANT ET FORT EMOUVANT POUR LA CHRETIENNE QUE JE SUIS, A LA RECHERCHE DES RACINES
    SI PROFONDEMENT JUIVES DE MA FOI ; MERCI ENCORE ET DES QUE JE PEUX, JE VOUS ENVOIE QUELQUES KOPEKS

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