Le Département des Antiquités Egyptiennes vient d’identifier une rangée de tombes aux alentours de la grande Pyramide de Gizeh. Faisant son miel de toute nouveauté, le Directeur de ladite administration s’est empressé d’inférer de cette découverte que les bâtisseurs des Pyramides étaient des Egyptiens et non pas des gens venus d’Israël. “Le fait, dit-il, que les ouvriers eussent reçu l’autorisation de creuser leurs propres tombes dans le voisinage de la Pyramide royale montre bien qu’il s’agissait d’une main d’œuvre locale engagée dans un projet national, et non pas d’esclaves, car il eût été interdit à de tels individus de se ménager une sépulture à proximité de celles des Pharaons. Nous avons, de plus, recueilli des preuves que ces travailleurs touchaient un salaire non imposable.”
Une telle conclusion surprend de la part d’un expert, car certains rappels seraient de nature à récuser les blandices de cette lecture complaisante de l’histoire. Aussi, le désir d’être non pas juge abusif mais interlocuteur actif autorisera-t-il à noter que le complexe des Pyramides de Gizeh, édifié pour honorer les cendres des Pharaons Khufu, Khafré et Menkauré, remonte au 26ème siècle (Avant l’Ere Commune), tandis que la venue en Egypte des clans d’Israël - dont la présence est confirmée dans la saga de Joseph - date probablement du 16ème siècle (AEC). Il ressort de ces points de repère qu’au moment où les enfants de Jacob s’établirent dans la terre de Goshen, les mânes des souverains de Memphis reposaient déjà depuis dix siècles... “près des bords enchanteurs du Nil millénaire.”
Le hiatus, entre les propos anachroniques cités plus haut et les données implacables de l’histoire, encouragerait à penser qu’il est préférable de mettre les humeurs au service des idées, plutôt que les idées au service des humeurs. On peut certes se laisser enchanter par la vue de l’une des Sept Merveilles du monde mais, à force de vivre dans des lieux où le temps donne l’impression de s’être arrêté, notre érudit semble en avoir perdu la notion au point d’enfoncer des portes ouvertes. Il reste que pour répondre au besoin de retrouver la lucidité apaisante que tout conseille, il eût été bien inspiré de se référer à l’auteur de La Chartreuse de Parme qui notait, non sans à-propos : “II est certains moments que l’imagination ne peut se lasser de représenter et d’embellir.” Stendhal parlait manifestement en connaissance de cause car il savait bien, comme tout un chacun, qu’il n’y a jamais eu de Chartreuse... à Parme.